ITW 3.0

DANS L’ OEIL DE 7 CRÉA­TIFS CONTEM­PO­RAINS

Milk Decoration - - Inspiration | Itw 3.0 - PROPOS RECUEILLIS PAR JU­LIE BOU­CHE­RAT - PHOTOS : KA­REL BA­LAS

Milk De­co­ra­tion est par­ti à la ren­contre de 7 créa­tifs in­car­nant le temps pré­sent. Qu’ils soient de­si­gners, ar­tistes, édi­teurs ou ar­ti­sans, leur ap­proche contri­bue à des­si­ner le monde de de­main. Nous avons ten­té de cap­ter leur re­gard sur notre époque, de mettre en lu­mière leurs mé­ca­nismes af­fû­tés, de dé­cryp­ter les réponses que ces nou­veaux mo­dernes ap­portent aux be­soins do­mes­tiques de leurs contem­po­rains. Une sé­rie de ren­contres 3.0 pré­sen­tées par Ro­lex.

Se­lon vous, que signifie de­si­gn contem­po­rain ?

Je di­rais qu’il y a deux ni­veaux. D’abord, un de­si­gn contem­po­rain répond aux be­soins d’au­jourd’hui, il est an­cré dans des pro­blé­ma­tiques ac­tuelles ou in­tègre des en­jeux contem­po­rains. Le se­cond ni­veau est plus sub­jec­tif. Je trouve qu’un objet est contem­po­rain quand il est juste. Des­si­né, pen­sé avec jus­tesse, mais aus­si juste dans ses ma­té­riaux, juste avec les per­sonnes qui ont contri­bué à sa réa­li­sa­tion, juste encore dans ce qu’il dé­gage et ce qu’il a à of­frir à l’uti­li­sa­teur. Ce­la me rap­pelle certaines pièces du créa­teur Mar­tin Mar­gie­la, dont les heures de tra­vail né­ces­saires à la réa­li­sa­tion d’un vê­te­ment étaient sti­pu­lées sur l’éti­quette et per­met­taient de jus­ti­fier son prix.

Met­tez-vous un point d’hon­neur à créer pour votre temps ?

C’est ce que je tente de faire, oui. J’es­saie de des­si­ner des pièces qui soient per­ti­nentes pour la société d’au­jourd’hui, mais sur­tout pé­rennes, même si c’est dif­fi­cile de tou­cher à la pé­ren­ni­té pour tous les pro­jets…

Au bu­reau, nous avons des­si­né des ob­jets élec­tro­niques et tra­vaillons de­puis peu sur des ob­jets connec­tés. Ces der­niers ont une du­rée de vie très courte car la tech­no­lo­gie qu’ils in­tègrent change si ra­pi­de­ment qu’elle doit être rem­pla­cée aus­si vite… Nous sa­vons donc, avant même de com­men­cer à pen­ser à leurs formes, que ces ob­jets sont voués à dis­pa­raître sur le court terme, à être re­nou­ve­lés. Je rê­ve­rais de pou­voir des­si­ner des ap­pa­reils élec­tro­niques tels que mes grand-pa­rents en avaient à leur époque, et qui fonc­tionnent encore au­jourd’hui, cin­quante ans après leur pro­duc­tion ! On y re­vien­dra sans doute…

Ai­mez-vous uti­li­ser les nou­velles tech­no­lo­gies ?

Oui, quand ce­la est per­ti­nent et fait sens. Certaines tech­no­lo­gies, nou­velles ou ré­centes, nous ap­portent beau­coup de fa­ci­li­té d’ac­tion, elles per­mettent de rac­cour­cir des pro­ces­sus de créa­tion par­fois très longs. Les im­pres­sions 3D nous sont utiles lorsque l’objet est dif­fi­cile à réa­li­ser en ma­quette. Une autre tech­no­lo­gie pointe son nez et m’in­té­resse : la réa­li­té augmentée. Nous pou­vons main­te­nant conce­voir un objet sur un lo­gi­ciel 3D et le voir en réa­li­té augmentée dans le contexte de notre choix grâce à de simples lu­nettes. Il se­ra fa­cile de se rendre compte de la per­ti­nence d’un objet, de son in­té­gra­tion dans l’en­vi­ron­ne­ment. Mais notre ca­pa­ci­té d’ima­gi­na­tion va-t- elle en pâ­tir ?

Si vous aviez un su­per pou­voir, ce se­rait quoi ?

Ral­lon­ger le temps ! Je trouve que les jour­nées passent trop vite. Je n’ai plus le temps de me po­ser, de re­gar­der, d’ob­ser­ver, et je ne dois pas être la seule dans ce cas-là ! Ces mo­ments de contem­pla­tion, seule ou ac­com­pa­gnée, de­viennent rares. J’ai­me­rais qu’ils soient dé­mul­ti­pliés ou ral­lon­gés. Je pour­rais aus­si avoir be­soin du même su­per pou­voir que Guillaume Del­vigne ( pages sui­vantes) s’il veut bien me le prê­ter pour me dé­char­ger du cô­té ad­mi­nis­tra­tif et com­mu­ni­ca­tion, et ain­si me concen­trer uni­que­ment sur la créa­tion. N’avoir plus que le rôle de di­rec­trice ar­tis­tique au sein de mon propre bu­reau me convien­drait très bien !

Se­lon vous, qu’est-ce que la mo­der­ni­té, spé­cia­le­ment dans le do­maine de la créa­tion ?

J’ai­me­rais plu­tôt vous par­ler de la place de la créa­tion dans le monde mo­derne. De nos jours, j’ai l’im­pres­sion que qui­conque peut se dire pho­to­graphe, gra­phiste ou de­si­gner. Les ou­tils se sont énor­mé­ment ba­na­li­sés, même si très peu les uti­lisent réel­le­ment. En pa­ral­lèle, la pro­fu­sion des images qui nous sub­mergent peut don­ner le sen­ti­ment que tout a dé­jà été fait. Être mo­derne ne se­rait-il pas réus­sir à s’ex­traire mo­men­ta­né­ment de tout ceci pour conti­nuer à cher­cher une cer­taine sin­gu­la­ri­té et à pro­po­ser des choses per­son­nelles ? Se­lon moi, n’est pas créa­teur qui veut, seules les meilleures créa­tions sur­vivent au temps qui passe.

Vous dé­fi­nis­sez-vous comme un de­si­gner contem­po­rain, qui crée pour son époque ?

Je ne sais pas car je ne me re­trouve pas tou­jours dans notre époque, ul­tra­con­nec­tée. J’au­rais d’ailleurs sans doute pra­ti­qué mon mé­tier de la même ma­nière il y a vingt ou qua­rante ans. Ce qui me mo­tive vient ra­re­ment d’une nou­velle tech­no­lo­gie, je suis moins dans la créa­tion d’un usage que dans le des­sin pur des ob­jets. Ce­pen­dant, nombre de marques font appel à moi pour conce­voir leurs col­lec­tions, je sup­pose que mon tra­vail ré­sonne suf­fi­sam­ment par rap­port à notre époque. J’ai­me­rais que cer­tains de mes ob­jets vivent longtemps, mais la réelle atem­po­ra­li­té est-elle pos­sible ? Nous pour­rons ju­ger dans quelques an­nées si mon tra­vail a mar­qué ou non sa pé­riode…

Uti­li­sez-vous des nou­velles tech­no­lo­gies pour éla­bo­rer vos créa­tions ?

Je ne suis pas un mor­du de nou­velles tech­no­lo­gies, puis tout dé­pend de ce que l’on en­tend par “nou­velles tech­no­lo­gies”. L’im­pres­sion 3D, par exemple, est ap­pa­rue dans le monde in­dus­triel il y a plus de vingt ans. La nou­veau­té, c’est la pos­si­bi­li­té de pos­sé­der soi-même une de ces ma­chines. Pour au­tant, je pré­fère conti­nuer à tra­vailler avec des pro­fes­sion­nels pour réa­li­ser mes pro­to­types car les tech­niques à la por­tée de tous ne sont pas encore as­sez per­for­mantes et je ne veux pas que ce­la me contraigne.

Si vous de­viez in­ven­ter un ou­til du fu­tur, ce se­rait quoi ?

Ce ne se­rait un ou­til qui me dé­les­te­rait de toutes les tâches an­nexes qui m’an­goissent, ne m’in­té­ressent pas et me de­mandent trop d’éner­gie. Un ou­til qui di­la­te­rait le temps là où ce­la pour­rait être utile. J’ai­me­rais pou­voir res­ter concen­tré sur l’es­sen­tiel, pou­voir des­si­ner da­van­tage, m’ac­cor­der de vrais mo­ments pour ré­flé­chir et pour rê­ver plu­tôt que d’être ri­vé sur mes emails.

Et si vous aviez un su­per pou­voir ?

Je rê­ve­rais de pou­voir me trans­por­ter dans le pas­sé qua­rante ans en ar­rière, puis deux- cents ans, et pou­voir ob­ser­ver com­ment ce­la se pas­sait à ces époques. Je suis pas­sion­né par l’évo­lu­tion des villes et les traces du temps.

Se­lon vous, qu’est-ce que la mo­der­ni­té dans le do­maine de la créa­tion ?

Mon tra­vail n’est qu’une conti­nui­té d’un ap­pren­tis­sage de peintre-vi­trier, d’un quo­ti­dien chez les com­pa­gnons à res­tau­rer des mu­sées, donc à per­pé­tuer un pas­sé. J’ai mis du temps à me dé­faire de cer­tains codes et ré­flexes pas­séistes… Ma dé­marche ar­tis­tique per­son­nelle est née en ré­ac­tion à ces codes dé­co­ra­tifs et cet aca­dé­misme pe­sant, avec la vo­lon­té pé­da­go­gique d’in­tro­duire ces or­ne­ments, ces codes dé­co­ra­tifs créés sous Louis XIV dans des in­té­rieurs ac­tuels. Je cherche à po­ser un re­gard sur le sens de ces dé­cors, le re­flet qu’ils nous donnent de nos modes de vie et évo­lu­tions cultu­relles…

Vous dé­fi­nis­sez-vous comme un ar­tiste contem­po­rain ?

Je pense que je suis un ar­tiste “an­cien” (rires), qui tra­vaille sur des codes dé­co­ra­tifs très vieux, avec des tech­niques très an­ciennes. En re­vanche, si mon tra­vail est mo­derne, c’est parce que les clas­siques avec les­quels je joue n’ont pas été ha­bi­tués à être bous­cu­lés. J’aime faire évo­luer cette es­thé­tique, faire re­dé­cou­vrir des élé­ments ar­chi­tec- tu­raux du quo­ti­dien dans des si­tua­tions dif­fé­rentes ; chan­ger notre re­gard sur des dé­tails dé­co­ra­tifs pous­sié­reux en mo­di­fiant leur contexte, leur cou­leur ou leur angle ; et faire que, d’un coup, ils en de­viennent avant-gar­distes.

Com­ment vous po­si­tion­nez-vous vis-à-vis des avan­cées tech­niques et tech­no­lo­giques ?

Je tra­vaille au­jourd’hui comme il y a cent ans, puisque j’ai com­men­cé comme ap­pren­ti et qu’on m’a trans­mis des va­leurs ar­ti­sa­nales très fortes, des règles, un rythme, un sens… Fi­na­le­ment, les meilleures tech­no­lo­gies dans mon do­maine, ce sont les doutes qui per­mettent d’avan­cer, le cer­veau et l’ex­pé­rience.

Si vous de­viez in­ven­ter un ou­til du fu­tur, ce se­rait quoi ?

J’aime tra­vailler, je crois que je n’ai pas be­soin de nou­veaux ou­tils… Dans mon do­maine, je di­rais que le tour de main est bien plus important que l’ou­til lui-même. Je pré­fère in­ven­ter de nou­velles oeuvres avec de vieux ou­tils.

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