Le cloître du maître

— Co­fon­da­teur du Groupe de Mem­phis avec Et­tore Sott­sass, Mi­chele De Lucchi est un tou­cheà-tout qui a re­mar­qua­ble­ment mar­qué l’his­toire du de­si­gn du XXe siècle. Ren­contre ex­clu­sive dans l’in­ti­mi­té de son “cloître” pri­vé en Lom­bar­die. —

Milk Decoration - - Inspiration | Recontre - TEXTE : JU­LIE BOU­CHE­RAT – PHOTOS : MAX ROM­MEL

Loin de l’ef­fer­ves­cence de son stu­dio d’ar­chi­tec­ture mi­la­nais aMDL et du col­lec­tif d’ar­chi­tectes-de­si­gners qui l’en­toure, Mi­chele De Lucchi aime se res­sour­cer dans son havre de paix ty­pique. Si­tué à An­ge­ra, jo­lie com­mune lom­barde du nord de l’Ita­lie, “Il Chio­so” se fait le lieu de ré­flexion et d’ex­pé­ri­men­ta­tion du maître.

Un peu d’his­toire

Né en 1951 et di­plô­mé de la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té de Flo­rence, Mi­chele De Lucchi prône dès son plus jeune âge une forme de de­si­gn ra­di­cal. Il fonde en 1973 le groupe de de­si­gn et d’ar­chi­tec­ture post­mo­der­niste Ca­vart, puis ce­lui d’Al­chi­mia, en op­po­si­tion au mou­ve­ment mo­der­niste ne va­lo­ri­sant que des cri­tères de concep­tion ra­tion­nels – du­ra­bi­li­té, uni­té, in­té­gri­té, in­évi­ta­bi­li­té et beau­té1. En 1978, Mi­chele De Lucchi in­tègre le stu­dio mi­la­nais Kar­tell où il fe­ra la connais­sance d’un cer­tain Et­tore Sott­sass. En­semble, ils forment le cé­lèbre Groupe de Mem­phis en 1980 – re­joints par Mar­co Za­ni­ni, Al­do Ci­bic, George J. Sow­den ou Nathalie Du Pas­quier, entre autres –, au tra­vers du­quel ils pro­posent une vi­sion du de­si­gn et de l’ar­chi­tec­ture an­ti-idéo­lo­gique, fa­vo­ri­sant une forme d’ex­pé­ri­men­ta­tion libre, une ou­ver­ture du champ des pos­sibles. Ses pièces les plus connues sont la chaise “First” pro­duite en 1983 et l’ico­nique lampe “To­lo­meo” créée pour Ar­te­mide en 1986. Consul­tant en de­si­gn pour Oli­vet­ti, Mi­chele De Lucchi compte éga­le­ment

Son de­si­gn se fait té­moin d’une époque, re­flet du lien unis­sant l’in­dus­trie à l’hu­ma­ni­té.

à son ac­tif de nom­breux im­meubles im­plan­tés au Ja­pon, en Al­le­magne ou en Ita­lie ; des plans de mu­sées, de ponts ; ou bon nombre de tra­vaux d’ar­chi­tec­ture d’in­té­rieur réa­li­sés pour la Poste ita­lienne ou la Deutsche Bank.

Po­ly­valent, son ta­lent s’ex­prime par sa ma­nière de jouer avec les formes et les cou­leurs. En ob­ser­vant la glo­ba­li­té de son oeuvre, on ne per­çoit pas de conti­nui­té for­melle mais plu­tôt de pen­sée, tel un fil rouge re­liant ses tra­vaux. À la fron­tière du des­sin, de la tech­no­lo­gie et de l’ar­ti­sa­nat, son de­si­gn se fait té­moin d’une époque, re­flet du lien unis­sant l’in­dus­trie à l’hu­ma­ni­té.

Il Chio­so

Fruit d’un ha­sard bien tom­bé, le “Chio­so” de Mi­chele De Lucchi – ou “cloître”, en fran­çais – a été construit l’an­née de sa nais­sance. D’abord un pou­lailler, puis la mai­son d’un en­tre­pre­neur en bâ­ti­ment, le lieu a en­suite été aban­don­né une di­zaine d’an­nées avant que Mi­chele De Lucchi n’en fasse son havre de paix per­son­nel. Si­tué dans la com­mune d’An­ge­ra , mo­des­te­ment connue pour sa for­te­resse Bor­ro­mée et sa vue sur le lac Ma­jeur, au pied des Alpes, le “Chio­so” est si bien pro­té­gé qu’on a l’im­pres­sion de se trou­ver dans le cloître d’un couvent, d’où son nom.

Ini­tia­le­ment com­po­sé de quatre bâ­ti­ments dont l’ar­chi­tecte a sou­hai­té conser­vé la struc­ture – une mai­son­nette, une re­mise, un grand et un pe­tit por­tique, on y pé­nètre en fran­chis­sant la vieille grille de fer se des­si­nant entre les hauts rem­parts de pierre. Le long han­gar de la re­mise ac­cueille dé­sor­mais l’ate­lier, per­cé de sept grandes fe­nêtres. Le por­tique prin­ci­pal hé­berge quant à lui les ar­chives – des­sins, pein­tures, ma­quettes, photos… –, tan­dis que le pe­tit por­tique est res­té vide, dé­dié aux ba­lades ins­pi­ra­tio­nelles du de­si­gner. Un es­pace or­ga­ni­sé au­tour des grands chênes, noi­se­tiers ou cy­près à l’ali­gne­ment par­fai­te­ment géo­mé­triques – plan­tés par Mi­chele De Lucchi lui-même – et d’une pe­tite place pit­to­resque ac­cueillant un ma­jes­tueux ma­gno­lia.

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