Le temps sus­pen­du

Comment re­don­ner vie à une im­mense ferme mexi­caine ou­bliée de­puis des dé­cen­nies, sub­mer­gée par la vé­gé­ta­tion et dé­cré­pie par le temps ? Fi­na­le­ment, en chan­geant très peu : c’est le pa­ri du de­si­gner fran­çais Em­ma­nuel Pi­cault, qui a su pré­ser­ver la sin­gu­lar

Milk Decoration - - SOMMAIRE. - TEXTE : MARZIA NICOLINI - ADAP­TA­TION : ELISE PARR - PHO­TOS : MI­CHAEL DEPAS­QUALE + MAR­TI­NA MAF­FI­NI

Le ré­veil d’une ha­cien­da

“Des oi­seaux bleu, jaune et vert, des arbres gi­gan­tesques, une route pous­sié­reuse, droite, in­ter­mi­nable... Di­sons qu’ap­pro­cher de la ha­cien­da prend un peu de temps.” Le de­si­gner fran­çais Em­ma­nuel Pi­cault, qui ha­bite à Mexi­co de­puis quinze ans, où il gère la ga­le­rie Chic by Ac­ci­dent, est tom­bé sous le charme de cette an­cienne ferme construite dans les an­nées 1830, im­mer­gée dans la ver­doyante fo­rêt tro­pi­cale. “C’était il y a trois ans, je vi­si­tais la pé­nin­sule du Yu­catán, ra­conte Em­ma­nuel. Après 30 mi­nutes pas­sées à tra­ver­ser l’épaisse fo­rêt, la ha­cien­da est ap­pa­rue comme un mi­rage. À l’époque, c’était un en­droit pro­duc­tif où pous­sait le si­sal, un en­droit pour s’échap­per dans l’épaisse fo­rêt, un en­droit tou­jours rem­pli de gens, bruyant et plein de vie.”

Un lieu aus­si dy­na­mique était des­ti­né à un dé­clin lent et inexo­rable. Après l’ar­rêt de la pro­duc­tion de si­sal en 1950, l’im­po­sante bâ­tisse a été com­plè­te­ment aban­don­née dans les an­nées 1970. La vé­gé­ta­tion s’est len- te­ment em­pa­rée des lieux, re­cou­vrant l’ar­chi­tec­ture tra­vaillée d’un ta­pis de ver­dure. Em­ma­nuel a eu la chance de tom­ber sur cet en­droit, sus­pen­du dans le temps, au mo­ment où ses pro­prié­taires se dé­ci­daient à le vendre. Il se rend compte de la tâche ti­ta­nesque qui l’at­tend : “Le tra­vail pour res­tau­rer ce joyau dé­lais­sé était consi­dé­ré comme presque im­pos­sible, se sou­vient- il. Mais j’étais dé­ter­mi­né à ne pas l’aban­don­ner. On a d’abord com­men­cé par re­ti­rer toute la vé­gé­ta­tion qui, de­puis ces an­nées d’ou­bli, avait en­va­hi la construc­tion, puis tra­cer des des­sins et des plans de chaque mur, co­lonne, es­ca­lier qui exis­taient sur place.” Le de­si­gner fran­çais a tout de même gar­dé quelques ca­rac­té­ris­tiques ty­piques de la ferme : “Je vou­lais conser­ver la pa­tine des murs, toute la dé­té­rio­ra­tion du temps, comme le fe­rait un res­tau­ra­teur. Le temps, pour moi, est le meilleur ami : la beau­té ar­rive par ac­ci­dent.” Em­ma­nuel a choi­si d’ou­vrir la vue et les perspectives tout au­tour de la ha­cien­da, ai­dé par une ar­mée de tra­vailleurs, un plan am­bi­tieux qui a pris trois ans de tra­vail.

Il est dif­fi­cile d’ex­pli­quer comment la mai­son est construite. “Il y a la ga­le­rie prin­ci­pale, avec 50 mètres d’arches, dit Em­ma­nuel, la mai­son prin­ci­pale avec ses neuf chambres, la mai­son de ma­chi­ne­rie, l’an­nexe et les pièces de sto­ckage. Et aus­si une cha­pelle pri­vée : les co­lons es­pa­gnols étaient très re­li­gieux.” Avec ses 1 000 hec­tares de terres, 5 000 mètres car­rés de bâ­ti­ments et 5 hec­tares de parc ver­doyant, la ha­cien­da com­mence une nou­velle vie : à par­tir de ses ruines, Em­ma­nuel a pu suivre les lignes d’ar­chi­tec­ture exis­tantes, dé­dui­sant in­tel­li­gem­ment leur fonc­tion. Au­jourd’hui trans­for­mé, l’en­droit a re­ga­gné sa ma­jes­té. Na­ture et ar­chi­tec­ture co­existent se­rei­ne­ment, sans abus mu­tuels.

← L’ar­chi­tecte Em­ma­nuel Pi­cault a dé­ci­dé de ne pas re­cons­truire le pla­fond de cette pièce, créant ain­si un pa­tio dont le sol d’ori­gine était, par chance, pro­té­gé par une couche de moi­sis­sure.

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