Trash Mo­ther

Si­mone est ren­trée de l’école in­fes­tée de poux. C’est alors qu’un long com­bat a com­men­cé pour Honorine…

Milk Magazine - - Sommaire - : texte honorine cros­nier : illus­tra­tion tif­fa­ny coo­per

Si­mone et les poux

La pre­mière an­née de ma­ter­nelle, quelle joie, quel bon­heur de voir son en­fant gran­dir chaque jour un peu plus, ac­qué­rir pe­tit à pe­tit les connais­sances des lettres, des cou­leurs, des chiffres, et se dis­ci­pli­ner au contact des autres. Quelle émo­tion in­éga­lable que de le re­trou­ver le soir avec, dans sa main moite en­core po­te­lée, une feuille dé­chi­rée et grif­fon­née au feutre noir, et de l’en­tendre dire “Re­garde, ma­man, c’est toi !”

La pre­mière an­née de ma­ter­nelle et son cor­tège de col­liers de pâtes, de guir­landes en pa­pier Can­son, de goû­ters de pa­rents d’élèves, de cho­rale de Noël et de pe­tits “emails grou­pés de gen­tils pa­rents bien éle­vés”, tou­jours pleins de bonne vo­lon­té. “Qui s’oc­cupe des cakes ?”, “Y a-t-il un vo­lon­taire pour la sor­tie ci­né­ma ?”, “Inès ne re­trouve plus son dou­dou, votre en­fant ne l’au­rait-il pas confon­du avec le sien ?” gna­gna­gna… En gé­né­ral, je ne ré­ponds ja­mais, je suis beau­coup trop égoïste pour ce­la. Je me contente de lire en dia­go­nale le conte­nu du mes­sage et de m’at­tar­der plu­tôt sur les adresses emails des “gen­tils pa­rents” pour foui­ner en­suite sur leur pro­fil Fa­ce­book. C’est beau­coup plus ins­truc­tif et, soyons clair, beau­coup plus amu­sant : “Ils s’em­merdent pas les pa­rents de Théo. Ça va, la pe­tite mai­son en Nor­man­die. Tran­quilles…” Voi­là à peu près les seules pen­sées construc­tives qui m’animent au su­jet de la vie sco­laire de Si­mone.

Un seul email a réus­si pour­tant à at­ti­rer mon at­ten­tion de­puis la ren­trée, ce­lui du père de Jules : “At­ten­tion, les poux sont de re­tour.”

Ca­pillai­re­ment par­lant, je me si­tue exac­te­ment entre une botte de foin et le chan­teur d’Ae­ros­mith. Si les che­veux de Si­mone sont, eux, plu­tôt fa­ciles à domp­ter, les miens sont, en re­vanche, un vé­ri­table parc d’at­trac­tions pour poux : cli­mat idéal, to­bog­gans géants, ca­banes… Un genre d’énorme Dis­ney­lentes ( jeu de mots à mille points, sous vos ap­plau­dis­se­ments). Donc in­utile de vous dire qu’à la lec­ture de cet email, j’ai tout en­vi­sa­gé : la fe­nêtre, un tube de Lexo­mil, un pot de Ben et Jer­ry’s, la ton­deuse d’Al­bert, etc.

J’ai re­trou­vé Si­mone à 18 heures à la mai­son et, avant même de lui dire bon­jour, je me suis je­tée sur elle comme un singe et je lui ai ins­pec­té la tête. Je n’ai pas eu be­soin d’un deuxième avis pour com­prendre très vite qu’elle en avait par­tout. Elle était tout sim­ple­ment in­fes­tée. J’ai cou­ru à mon tour dans la salle de bains, je me suis contor­sion­née de­vant la glace et j’ai trou­vé des col­liers de lentes dis­per­sés un peu par­tout dans la botte de paille po­sée au-des­sus de ma tête. Bien sûr, ça me dé­man­geait de­puis quelque temps, mais j’ima­gi­nais bê­te­ment que c’était le chan­ge­ment de sai­son, ou tout sim­ple­ment une créa­ti­vi­té trop grande pour mon pe­tit crâne. Bref, n’im­porte quoi.

J’ai cou­ru à la phar­ma­cie comme si je quit­tais une mai­son en flammes et j’ai tout ache­té. Tout pris, tout le rayon. Ben­ja­min, le phar­ma­cien, me re­gar­dait avec un mé­lange de peine et d’exas­pé­ra­tion, es­sayant de me glis­ser que je n’avais pas be­soin de tout ça, qu’un seul soin suf­fi­rait cer­tai­ne­ment si je… oui oui, oui, c’est ça, al­lez, voi­là. Plus de 150 eu­ros de pro­duits an­ti-poux, les na­tu­rels, les ré­pul­sifs, les peignes élec­triques, les dé­mê­lants, les bombes. Si le contact avec les autres ne m’était pas aus­si pé­nible, j’au­rais sham­pooi­né tout l’im­meuble. Bref, je suis ren­trée chez moi et j’ai com­men­cé la lutte. Pre­mier soin. Rin­çage, peigne. Deuxième sham­pooing, rin­çage, peigne, draps, couettes, ta­pis, sa­lon, cous­sin, pou­pées, dou­dous, py­ja­mas, je vais mou­rir, pu­naise, je vais mou­rir. Bien sûr, Al­bert n’a pas échap­pé à l’in­va­sion de ces pe­tites or­dures. Et, à son tour, je l’ai ins­pec­té sous la lampe de mon té­lé­phone, avant de le dés­in­fec­ter au jet comme une vache folle.

Au bout de quelques jours, j’étais de­ve­nue tel­le­ment ob­sé­dée par l’idée que les poux avaient en­va­hi tout mon ap­par­te­ment que je leur par­lais en dif­fu­sant mes bombes : “Ah, on fait moins les ma­lins, hein, sales

pe­tites p…” Au bout de quelques se­maines, j’en rê­vais même la nuit, les ima­gi­nant alors ram­per par­tout comme dans un film d’Hit­ch­cock, avant de me ré­veiller en sur­saut et en nage. Dé­jà peu équi­li­brée à la base, je suis de­ve­nue com­plè­te­ment folle.

Il m’a fal­lu un long mois avant de dé­bar­ras­ser tout le monde de ces pe­tites hor­reurs. La mai­son s’était trans­for­mée en cli­nique pour pouilleux et c’est à peine si je ne de­man­dais pas aux in­vi­tés de mettre une pe­tite charlotte avant de pas­ser la porte. À la fin de ce long com­bat, j’ai en­fin trou­vé le cou­rage de ré­pondre à l’email du père de Jules et, avec la fran­chise qui me ca­rac­té­rise, j’ai ré­pon­du : “Il n’y a rien chez nous. Cou­rage à tous.”

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