Trash Mo­ther

Par un bel après-mi­di de juin, Ju­lia, Ma­rie, Jim, Min­na, So­lal, Si­mone et Ho­no­rine ont eu la riche idée de par­tir au jar­din des Plantes. Et parce que l’éveil de leurs pe­tites têtes blondes n’a pas de prix, ce­la leur a coû­té très cher.

Milk Magazine - - Sommaire - : texte ho­no­rine cros­nier : illus­tra­tion tif­fa­ny co­oper

Si­mone au jar­din des Plantes

Ce n’était pas mon ini­tia­tive. C’était celle de Ju­lia, mon amie “won­der­mum”, qui a tou­jours de belles

et grandes idées. “Ho­no­rine, je te pro­pose un truc su­per. On em­mène les en­fants au jar­din des Plantes, il y a une ex­po­si­tion sur les ours. J’ai vé­ri­fié les bus, ça va être top, je prends des com­potes.” J’ai d’abord hé­si­té à m’in­ven­ter une ma­la­die rare : her­pès cir­ci­né, galle, hé­mi­plé­gie, mais en re­gar­dant Si­mone vé­gé­ter de­puis une heure de­vant une sé­rie pour ado alors qu’elle n’a que 3 ans, je me suis res­sai­sie, et j’ai ré­pon­du “OK”.

J’ai mis des Mi­ka­do, des ti­ckets de bus et une bou­teille d’eau dans le sac à dos “reine des Neiges” de Si­mone qu’elle ne quitte ja­mais (oui, je sais, vous aus­si, vous n’en pou­vez plus), et j’ai re­joint Ju­lia en bas de chez elle. Elle nous y at­ten­dait avec Jim, son fils, une autre amie, sa fille Min­na et son fils So­lal. Nous étions donc sept lorsque le bus est ar­ri­vé. Il fai­sait dé­jà 43 de­grés lorsque nous avons com­pos­té les ti­ckets et que les en­fants se sont mis à hur­ler sans rai­son. L’ex­ci­ta­tion sans doute. La peur ou le plai­sir de nous mar­ty­ri­ser, tout sim­ple­ment.

Pour ne dé­ran­ger per­sonne, nous nous sommes ins­tal­lés au fond du bus où les kids en ont pro­fi­té pour se ti­rer les che­veux, écra­ser leurs gâ­teaux et leurs nez contre les vitres, et se dis­pu­ter. Le tout en à peine dix mi­nutes. Pour ma part, j’étais dé­jà à bout. Tout le monde nous re­gar­dait, sur­tout les per­sonnes âgées à qui je sou­riais avec un pe­tit air faux cul en di­sant “rooooh les en­fants, ar­rê­tez, vous em­bê­tez tout le monde !”

Après 45 mi­nutes de tra­jet, nous sommes en­fin ar­ri­vés dans ce riant quar­tier du 5e (presque 13e) que je hais. Ne me de­man­dez pas pour­quoi, j’ai tou­jours trou­vé cet ar­ron­dis­se­ment in­sup­por­table, loin de tout, peu­plé de faux cool en pan­ta­courts qui mettent des graines dans leurs bo­buns et boivent des bières. Bref, après une de­mi­heure de queue et de pe­tites pièces jaunes ras­sem­blées pour les billets, la pe­tite troupe et moi-même étions en­fin de­vant le pre­mier pan­neau “L’Ex­po­si­tion aux ours”. De l’ours brun à l’ours po­laire, en pas­sant par le pre­mier ours qui a mar­ché sur la Terre, ils étaient tous là. Em­paillés, re­cons­ti­tués, des­si­nés, ani­més dans des vi­déos… Moi qui suis ab­so­lu­ment nulle en faune et en flore, j’ai com­men­cé tant bien que mal à ex­pli­quer à Si­mone la par­ti­cu­la­ri­té de cha­cun. Myope comme une taupe, j’ai sans doute tout confon­du. Si­mone me re­gar­dait avec des yeux ronds et, au­jourd’hui en­core, je me de­mande si c’était par dé­goût ou par pi­tié. Ju­lia et Ma­rie, quant à elles, res­taient très calmes et se ba­la­daient d’atelier créa­tif en vi­déo pé­da­go­gique tout en chan­ton­nant. À la fin de l’ex­po­si­tion : l’heure du bi­lan. Une salle sombre avec des exer­cices pour chaque en­fant, cen­sés vé­ri­fier qu’ils avaient bien in­té­gré leurs nou­velles connais­sances. Au­tant vous le dire tout de suite, Si­mone n’avait rien com­pris et, au lieu de mettre ses pieds dans les em­preintes des ours, elle y met­tait ses mains. Au lieu de ré­pondre “du pois­son” à la ques­tion “que mange l’ours

po­laire ?”, elle ré­pon­dait “du pou­let”. Elle a fi­ni par se dis­pu­ter avec Jim au pe­tit jeu des bruits, ils se sont mis à s’échan­ger de grandes baffes so­nores, avant de s’em­bras­ser sur la bouche. N’im­porte quoi.

Comme si ce­la ne suf­fi­sait pas, Ju­lia nous a en­cou­ra­gés à pour­suivre les fes­ti­vi­tés en al­lant dé­cou­vrir sur quatre étages l’uni­vers mer­veilleux des autres ani­maux. Es­ca­liers, as­cen­seur, foule, cris, plus de com­pote, plus d’eau et Si­mone qui mour­rait d’en­vie de faire pi­pi. Du­rant quelques se­condes, j’ai eu en­vie de me dés­in­té­grer et de dis­pa­raître. Et tan­dis que je fixais avec un re­gard bo­vin une loutre em­paillée, j’ai pen­sé que cet ani­mal avait dé­ci­dé­ment beau­coup de chance d’en avoir fi­ni avec les affres de l’exis­tence.

Après quelques fous rires en­tre­cou­pés de mo­ments d’hystérie, nous avons fi­ni par par­tir.

Au bout de ma vie, j’ai com­man­dé un Uber, étant alors ab­so­lu­ment in­ca­pable d’en­vi­sa­ger un re­tour en bus. Dans la voi­ture, nous étions à la fois cre­vées et sa­tis­faites du de­voir ac­com­pli. Nous nous congra­tu­lions entre “cht’ites

ma­mou­nettes”, en ca­res­sant les che­veux de nos en­fants, quand Jim a dit tout bas “je crois que je vais vo­mir”… Ce qu’il a fait.

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