L’homme qui vou­lait sau­ver nos en­fants

Er­wann Men­théour mène un vrai com­bat. Journaliste en­ga­gé et coach spor­tif, il nous alerte de l’ur­gence d’un chan­ge­ment de mode d’ali­men­ta­tion. Ce pa­pa poule, qui a su ti­rer des épreuves de la vie une force de convic­tion sans faille, ap­pelle à une vraie ré

Milk Magazine - - Rencontre -

Le titre de votre livre, Et si on ar­rê­tait d’em­poi­son­ner nos en­fants ?, sonne comme une ur­gence à agir face à un en­vi­ron­ne­ment de plus en plus toxique. Sommes-nous conscients de cette ur­gence ? — Nos en­fants sont confron­tés à un en­vi­ron­ne­ment toxique sans pré­cé­dent qui mul­ti­plie les risques de can­cer, d’obé­si­té et de ma­la­dies in­flam­ma­toires. Pour la pre­mière fois dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, les gé­né­ra­tions à ve­nir se­ront en moins bonne san­té que celles qui les pré­cèdent. Si j’ai écrit ce livre pour les en­fants, à des­ti­na­tion des pa­rents, c’est que je sais qu’on ne fe­ra pas pour nous ce que l’on fe­rait pour eux. J’ai donc réa­li­sé un tra­vail de vul­ga­ri­sa­tion à la fois sur des concepts as­sez phi­lo­so­phiques et sur des choses très prag­ma­tiques pour que les gens prennent conscience de l’en­vi­ron­ne­ment dans le­quel ils vivent, ce à quoi ils sont ex­po­sés et l’im­pact de cet en­vi­ron­ne­ment sur le dé­ve­lop­pe­ment et la san­té de leurs en­fants.

Vous vous at­ta­quez aux lob­bies de l’in­dus­trie ali­men­taire et du Big Phar­ma qui jouent un rôle cru­cial dans l’opa­ci­té qui règne en ma­tière de sé­cu­ri­té sa­ni­taire. Vous po­si­tion­nez-vous en lan­ceur d’alerte ?

— Mon ob­jec­tif est de lut­ter contre la dés­in­for­ma­tion. Après les ci­ga­ret­tiers dans les an­nées 1950, les lob­bies se sont dé­ployés dans l’in­dus­trie ali­men­taire et phar­ma­ceu­tique. La mé­thode consiste à pu­blier un maxi­mum d’études qu’ils fi­nancent. Si vous al­lez sur les bi­blio­thèques en ligne, vous trou­ve­rez cinq études in­dé­pen­dantes qui disent des choses per­ti­nentes et 3 000 autres fi­nan­cées par l’ILSI (In­ter­na­tio­nal Life Science Ins­ti­tute) qui disent le contraire. Or, cet or­ga­nisme est lui-même fi­nan­cé par le Big 6 Pes­ti­cides and OGM Cor­po­ra­tions ( Mon­san­to, Bayer, etc.), puis re­joint par Uni­le­ver, Da­none, Nest­lé et tout le Big Phar­ma. Ils ont un bud­get de 15 mil­liards de dol­lars pour com­mu­ni­quer. Il y a deux ans, ils ont dé­pen­sé 1 mil­liard pour qu’il n’y ait pas d’éti­que­tage ali­men­taire en France. Les gens ne savent pas à quoi et à qui se fier, et les mé­de­cins eux-mêmes, qui ont en tout et pour tout 48 heures de nu­tri­tion dans leur for­ma­tion, se fient à ces études biai­sées. Il y a une telle asy­mé­trie entre les in­té­rêts per­son­nels qui sont dé­fen­dus par ces gros groupes et les voix qui s’élèvent pour dire le contraire… On ne croit pas ceux qui disent la vé­ri­té.

La san­té de nos en­fants com­mence par les pro­duits qui rem­plissent nos fri­gos et nos pla­cards. Vous de­man­dez aux pa­rents d’être des “conso­mac­teurs”. Que ce­la si­gni­fie-t-il concrè­te­ment ?

— Nous ne sommes plus des Ho­mo sa­piens, mais des

Ho­mo oe­co­no­mi­cus. Ce qui m’in­té­resse, c’est que nous re­de­ve­nions des hommes pen­sants et plus des parts d’es­to­mac dis­po­nibles. Il y a une phrase de Co­luche qui illustre très bien notre pou­voir en tant que ci­toyen et consom­ma­teur : “Quand on pense qu’il suf­fi­rait que

En 2030, 45 % des en­fants se­ront en sur­poids, et on sait au­jourd’hui que huit ma­la­dies sur dix sont cau­sées par l’ali­men­ta­tion in­dus­trielle.

les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas !” Je livre par ailleurs deux conseils fon­da­men­taux : ne pas faire les courses avec ses en­fants, et sur­tout pas quand on a faim. À par­tir de là, on pour­ra se concen­trer sur la qua­li­té. Et, en­suite, si on veut un peu d’ap­port ré­créa­tif, ce n’est pas grave en soi. On peut man­ger ponc­tuel­le­ment de la merde. Ce qui compte, c’est le fonds nu­tri­tion­nel, soit ce dont on a be­soin pour as­su­rer nos fonc­tions vi­tales, cog­ni­tives, et don­ner ce qu’il faut au corps pour se dé­fendre im­mu­ni­tai­re­ment. Or, notre ali­men­ta­tion a da­van­tage chan­gé en soixante-dix ans qu’en 2 mil­lions d’an­nées ! Nous consom­mons cinq fois plus de viande que nos grands-pa­rents, nous ne man­geons que des ca­lo­ries creuses, 80 % de notre ali­men­ta­tion est d’ori­gine in­dus­trielle, 93 % de cette ali­men­ta­tion in­dus­trielle com­porte du sel, du sucre et du gras. L’ob­jec­tif est que le consom­ma­teur at­teigne ce que le Dr Ho­ward Mos­ko­witz ap­pelle le bliss point (point de fé­li­ci­té). Ce terme, in­ven­té par l’in­dus­trie, dé­signe le ni­veau de sucre op­ti­mal. Ce­lui qui rend ac­cro. Les en­fants sont des cibles de choix.

Le sucre est donc une drogue dis­til­lée au quo­ti­dien dans l’ali­men­ta­tion de nos en­fants ?

— Je vais vous don­ner un chiffre qui est as­sez édi­fiant. Sur toutes les drogues (co­caïnes, hé­roïnes, can­na­bis), le taux de re­chute est de 40 à 45 %. Sur le sucre, il est de 90 %. Ima­gi­nez que la co­caïne soit en vente libre, qu’elle soit par­tout dans ce que l’on mange et que l’on soit constam­ment sol­li­ci­té. Tout le monde en pren­drait et per­sonne ne pour­rait s’en dé­faire. Le sucre est par­tout, y com­pris dans les pré­pa­ra­tions sa­lées. Il sol­li­cite les trois cir­cuits de la ré­com­pense et de l’ad­dic­tion quand la co­caïne n’en sol­li­cite qu’un seul. C’est dire son pou­voir de dé­pen­dance ! Or, le sucre est di­rec­te­ment im­pli­qué dans le dé­ve­lop­pe­ment des ma­la­dies in­flam­ma­toires, du can­cer, du dia­bète et des ma­la­dies au­to-im­munes. En 2030, 45 % des en­fants se­ront en sur­poids, et on sait au­jourd’hui que huit ma­la­dies sur dix sont cau­sées par l’ali­men­ta­tion in­dus­trielle. On ne peut plus fer­mer les yeux sur ces chiffres.

Vous évo­quez la po­li­tique de l’au­truche dont font preuve les adultes. Cer­tains de vos amis ont d’ailleurs sou­li­gné le ca­rac­tère an­xio­gène du titre de votre livre et avoué un cer­tain fa­ta­lisme, mais aus­si la crainte d’avoir à s’in­quié­ter de tout. C’est donc un sa­cré chal­lenge que de s’adres­ser aux pa­rents ?

— On parle ici du pou­voir de l’igno­rance vo­lon­taire. En tant que pa­rent et journaliste, je suis très ha­bi­té par mes com­bats et je peux être par­fois mal­adroit dans l’ex­pres­sion de mes convic­tions. Or, pour par­ler aux pa­rents, non seule­ment il faut mé­na­ger les sus­cep­ti­bi­li­tés, mais il faut leur don­ner en­vie d’agir sans les culpa­bi­li­ser. C’est ex­trê­me­ment dif­fi­cile d’in­duire une ré­ac­tion struc­tu­rante qui va bou­le­ver­ser leur mode de vie en n’étant pas culpa­bi­li­sant. J’ai donc de­man­dé au psy­chiatre Ber­nard Ge­be­ro­wicz de dé­li­vrer un cer­tain nombre de clefs qui vont per­mettre aux pa­rents de sa­voir com­ment s’adres­ser à leurs en­fants, com­ment se com­por­ter pour les ins­pi­rer plu­tôt que de les contraindre. En ma­tière d’ali­men­ta­tion, on a en­vie de faire plai­sir à nos en­fants et qu’ils nous aiment. On met donc na­tu­rel­le­ment en place un sys­tème de ré­com­penses qui tourne au­tour des frian­dises et des pro­duits gras. Et, en fin de compte, non seule­ment on ne leur rend pas ser­vice, mais on dé­règle nos rap­ports pa­rents/en­fants.

Les mé­dias s’em­parent de plus en plus des pro­blé­ma­tiques liées à la toxi­ci­té de notre en­vi­ron­ne­ment (PEE, pes­ti­cides, pro­duits can­cé­ri­gènes, etc.) et à leur im­pact di­rect sur notre san­té. Un mou­ve­ment est-il en marche ?

— Il y a l’émer­gence d’une gé­né­ra­tion res­pon­sable et la so­cié­té ci­vile est en train de ré­agir, mais je pense que ce­la reste as­sez mi­no­ri­taire. Les lob­bies ont une force de frappe co­los­sale. Les en­fants veulent tous des Miel Pops et de­viennent ob­ses­sion­nels avec ça. C’est une guerre so­cié­tale que l’on est en train de me­ner. Nous sommes à un car­re­four ci­vi­li­sa­tion­nel. L’am­bi­tion de ce livre est de plan­ter de nou­velles graines, les graines d’un monde meilleur, por­té par des gé­né­ra­tions d’êtres libres, cu­rieux et res­pon­sables. pro­pos re­cueillis par amandine grosse

Er­wann Men­théour, Et si on ar­rê­tait d’em­poi­son­ner nos en­fants ? (So­lar)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.