Les hy­per­pa­rents en font-ils trop ?

À force de voir le rôle de pa­rent comme une stra­té­gie édu­ca­tive vi­sant à contrô­ler la tra­jec­toire et le bon­heur de nos en­fants, l’hy­per­pa­ren­ta­li­té guette de plus en plus de foyers. Et si vou­loir éle­ver par­fai­te­ment son en­fant re­le­vait d’une mis­sion im­poss

Milk Magazine - - Société - pro­pos re­cueillis par amandine grosse : illus­tra­tions léa mar­chet

Dans son livre Et si nous lais­sions nos en­fants res­pi­rer ?, le psy­cho­pé­da­gogue Bru­no Hum­beeck fait le tour de ces pa­rents hé­li­co­ptères, drones et cur­ling qui planent sur nos so­cié­tés dé­bous­so­lées.

Qu’est-ce qu’un hy­per­parent ?

— B.H. : C’est un pa­rent qui a mis au monde un en­fant heu­reux et des­ti­né à le res­ter jus­qu’à la fin de sa vie. Il s’ins­crit dans une pa­ren­ta­li­té qui pèche par ses ex­cès et qui re­ven­dique le sou­ci de la per­fec­tion. Pour un pa­rent, c’est très dan­ge­reux de sou­hai­ter être un pa­rent par­fait, sur­tout lorsque les cri­tères d’éducation réus­sie sont aus­si am­bi­tieux que ceux que l’on a ac­tuel­le­ment. C’est évi­dem­ment très com­pli­qué et ce n’est pas sou­hai­table, d’ailleurs. Quand l’hy­per­pa­ren­ta­li­té ne crée pas de souf­france ou de pres­sion, elle n’est ni un dé­faut ni une pa­tho­lo­gie ni même une faute. Dans le cas contraire, il faut ré­agir. Quand on parle d’hy­per­parent, on fait ré­fé­rence au pa­rent hé­li­co­ptère (qui va contrô­ler tout ce qui risque d’ar­ri­ver à l’en­fant, voir en­ca­dré), au pa­rent drone (qui veut ré­pondre à tous les be­soins de l’en­fant, voir en­ca­dré), ou au pa­rent cur­ling (qui es­saie de mo­du­ler la tra­jec­toire de l’en­fant, voir en­ca­dré). Les hy­per­pa­rents sont des pa­rents hy­per­res­pon­sables. Ils ont en tête que, si l’en­fant risque quelque chose, c’est cer­tai­ne­ment de leur faute.

À trop vou­loir le bon­heur constant de son en­fant, l’hy­per­parent l’em­pêche-t-il d’ex­plo­rer d’autres sen­ti­ments es­sen­tiels ?

— Nous de­vons vivre, en tant qu’être hu­main, des mo­ments de mal-être. Or, l’hy­per­parent au­ra beau­coup de mal à as­su­mer ces mo­ments et les émo­tions plus com­pli­quées comme la peur, la co­lère, la tris­tesse qu’il va es­sayer d’éva­cuer du champ édu­ca­tif, alors que l’on sait que, si on veut construire une in­tel­li­gence émo­tion­nelle com­plète, il faut que l’en­fant ex­plore l’en­semble des émo­tions. Le film d’ani­ma­tion Vice-Ver­sa l’ex­plique su­perbe- ment. On com­prend bien que toutes les émo­tions sont in­dis­pen­sables au fonc­tion­ne­ment d’un en­fant. Pas seule­ment la joie ! C’est pour ce­la que l’éducation bien­veillante, lors­qu’elle est mal com­prise, sup­po­se­rait qu’il faut tout le temps être à l’af­fût de ce bon­heur constant.

Dans votre livre, vous dites que l’hy­per­pa­ren­ta­li­té com­mence avant même d’être pa­rent…

— Le syn­drome du pa­rent hé­li­co­ptère émerge dès l’écho­gra­phie. Vous pou­vez tout voir, tout ob­ser­ver, donc tout contrô­ler. Le pa­rent drone, quant à lui, se dit que tout ce qu’il va faire du­rant la gros­sesse peut avoir des consé­quences toxiques ou bé­né­fiques sur le bé­bé. Il va donc mettre en place un ré­gime ali­men­taire très pré­ven­tif et

des stra­té­gies qu’il pense po­si­tives. À une époque, on par­lait beau­coup de cette im­mense blague qu’est l’effet Mo­zart. On voyait des ma­mans mettre des écou­teurs sur leur ventre avec l’idée qu’être un au­di­teur très pré­coce de Mo­zart avait des ef­fets bé­né­fiques sur le dé­ve­lop­pe­ment cog­ni­tif du bé­bé. Il existe même une ap­pli­ca­tion qui per­met de dif­fu­ser de la mu­sique au bé­bé de ma­nière très pure, via le va­gin !

Com­ment en est-on ar­ri­vés là ?

— Il y a deux élé­ments : le fait que la pa­ren­ta­li­té soit, dans la ma­jo­ri­té des cas, choi­sie et maî­tri­sée. Avoir un en­fant est, par ailleurs, de­ve­nu un dé­sir im­pé­rieux. Vous vou­lez un en­fant ? Vous l’au­rez. Nous ne sommes plus dans un dé­sir qui peut abou­tir à quelque chose d’in­at­ten­du. Les pa­ren­ta­li­tés sont de ce fait né­go­ciées entre les deux conjoints. C’est un choix rai­son­né. Le deuxième élé­ment touche à l’hy­per­in­di­vi­dua­lisme. Main­te­nant, il ne suf­fit plus d’éle­ver des en­fants, vous de­vez faire en sorte que cha­cun d’entre eux s’épa­nouisse le mieux pos­sible et le plus pos­sible. L’hy­per­pa­ren­ta­li­té s’ap­puie sur plu­sieurs va­leurs so­cié­tales qui en dé­fi­nissent les lignes de force ou, se­lon le point de vue, en sou­lignent les lignes de faille : l’ul­tra-in­di­vi­dua­lisme, la course à la réus­site so­ciale et la crainte du dé­clas­se­ment en consti­tuent sans doute, à ce titre, les prin­ci­paux fer­ments.

Les exi­gences de notre so­cié­té nous ren­voient-elles en pleine face la qua­li­té de notre pa­ren­ta­li­té ?

— Oui, et vous al­lez ré­agir face à ce­la. Il y a une tren­taine d’an­nées, vous au­riez été em­bê­té si votre en­fant don­nait des si­gnaux de mau­vaise éducation en so­cié­té, c’est-àdire s’il était mal­po­li et ir­res­pec­tueux. Au­jourd’hui, on doit mon­trer non seule­ment que notre en­fant res­pecte des va­leurs, mais aus­si qu’il est épa­noui. Si, lors d’un dé­jeu­ner entre amis, votre en­fant sou­rit, vous vous sen­ti­rez bien et au­rez le sen­ti­ment de faire réel­le­ment le tra­vail que l’on at­tend de vous : soit ac­com­pa­gner la tra­jec­toire d’un en­fant heu­reux qui ma­ni­feste son conten­te­ment de ma­nière ré­gu­lière. Si votre en­fant est grin­cheux, vous al­lez tout de suite trou­ver une rai­son : “il fait ses dents”, par exemple. Plus tard, lors des ap­pren­tis­sages, vous par­le­rez de dys­cal­cu­lie ou dys­or­tho­gra­phie (tous les dys- qui existent, en somme !) pour ex­cu­ser des dif­fi­cul­tés tout à fait nor­males dans l’ap­pren­tis­sage.

Au­jourd’hui, on doit mon­trer non seule­ment que notre en­fant res­pecte des va­leurs, mais aus­si qu’il est épa­noui.

Le mo­dèle de pa­rents dic­té par les ré­seaux so­ciaux ou les livres de pé­da­go­gie par­ti­cipe-t-il au dé­ve­lop­pe­ment de l’hy­per­pa­ren­ta­li­té ? — Les choses n’ar­rivent pas par ha­sard… Au Bé­nin, il n’y a pas d’hy­per­pa­ren­ta­li­té. Les en­fants sont éle­vés par tout un vil­lage. Ils sont sur­veillés par une com­mu­nau­té et les pa­rents n’ont pas, seuls, la res­pon­sa­bi­li­té de leur en­fant. Lors­qu’il y a un pro­blème, c’est le vil­lage qui est concer­né, et pas uni­que­ment les pa­rents. En­core une fois, confé­rer à l’éducation, telle que nous la conce­vons en Oc­ci­dent, un pou­voir illi­mi­té, c’est se ré­fu­gier dans la convic­tion qu’une pa­ren­ta­li­té gui­dée par un sou­ci constant d’ex­cel­lence se­rait en me­sure de dé­ter­mi­ner des pers­pec­tives d’ave­nir po­si­tives pour cha­cun en neu­tra­li­sant une fois pour toutes tout ce qui pour­rait en contra­rier le cours. En quoi cher­cher à don­ner le meilleur à son en­fant et à sou­hai­ter son bon­heur conti­nu peut, dans l’ex­cès, s’avé­rer toxique pour tout le monde ? — Le gros drame est qu’à force de cher­cher à don­ner le meilleur, on en vient à vou­loir que son en­fant soit le meilleur. On dé­sire comme une forme de re­tour sur in­ves­tis­se­ment. De quoi mettre une pres­sion in­tense aux en­fants et leur don­ner le sen­ti­ment de dé­ce­voir le pa­rent. Sans comp­ter qu’il existe un pa­ra­doxe du pa­rent hé­li­co­ptère (“Prends ton au­to­no­mie mais reste près de moi !”) très dé­sta­bi­li­sant. N’ayant pas an­ti­ci­pé l’échec, face aux pre­mières dif­fi­cul­tés qu’il ren­contre ou de­vant les pre­miers sou­bre­sauts édu­ca­tifs aux­quels il se trouve confron­té, l’hy­per­parent a ten­dance, face à l’in­con­nu, à se lais­ser en­va­hir par l’an­goisse et, face à l’im­pré­vu, à se rem­plir d’an­xié­té. Quand on s’ima­gine avoir tout pour réus­sir, la pos­si­bi­li­té, même vir­tuelle, d’échouer en de­vient d’au­tant plus an­xio­gène. Une bonne par­tie de l’ac­com­pa­gne­ment de l’hy­per­parent consiste à cal­mer ses an­goisses, à di­mi­nuer son an­xié­té et à ca­na­li­ser ses peurs.

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