So­cio­logue et eth­no­logue, Jean-Di­dier Ur­bain a fait du tou­risme son su­jet de pré­di­lec­tion. Ren­contre.

Milk Magazine - - Sociologie - Texte : Aman­dine Grosse

Dans votre livre L’En­vie du monde, vous dis­tin­guez quatre types de dé­sir chez le voya­geur. Quels sont-ils et à quel(s) dé­sir(s) le voyage en fa­mille ré­pond-il ?

Cette ty­po­lo­gie des quatre dé­si­rs ren­voie à quatre si­tua­tions. L’ap­pel du dé­sert : l’en­vie du vide, de la so­li­tude in­di­vi­duelle, à la ri­gueur du couple. Le cé­no­bi­tisme : l’en­vie du vide, de la so­li­tude col­lec­tive res­treinte, fa­mi­liale ou tri­bale (clubs de va­cances ou ré­si­dences se­con­daires). La ten­ta­tion so­cié­tale : l’en­vie du plein, de la foule, d’une communauté una­nime, ou­verte et nom­breuse (fes­ti­val, plage). Et en­fin, le songe al­truiste : l’en­vie de l’Autre, pas de l’inconnu mais bien de l’étran­ger, étrange et exo­tique. Le voyage fa­mi­lial est un cé­no­bi­tisme en mou­ve­ment qui peut, çà et là, se­lon les cir­cons­tances et l’es­prit, s’agré­ger aux com­mu­nau­tés una­nimes, aux foules, ou se mê­ler à l’Autre. Mais il peut tout aus­si bien res­ter iso­lé, dans le dé­sert, être dans la so­li­tude ou l’au­tar­cie com­mu­nau­taire.

Pour­quoi voyage-t-on en fa­mille ?

À une époque, le voyage en fa­mille s’ins­crit dans une lo­gique de re­grou­pe­ment fa­mi­lial. Ce type de voyage est his­to­ri­que­ment contraint par des rai­sons d’at­taches, de ra­cines : quand on part en va­cances, on re­tourne sur son lieu de nais­sance, d’ori­gine.

Il est aus­si contraint par des rai­sons éco­no­miques : al­ler dans la fa­mille, c’est bé­né­fi­cier d’une aide, d’un lo­ge­ment. Au­jourd’hui, on as­siste à la ré­in­ven­tion de cette stra­té­gie. On voit se mul­ti­plier des voyages mul­ti­gé­né­ra­tion­nels qui réunissent en­fants, pa­rents et grands-pa­rents. Se joue alors une solidarité fa­mi­liale. Il y a une mu­tua­li­sa­tion du coût du voyage avec une sorte de « spon­so­ri­sa­tion » par le troi­sième âge. Par exemple, les jeunes peuvent ap­por­ter des fa­ci­li­tés pour le trans­port. En contre­par­tie, les grands-pa­rents peuvent contri­buer par leur aide, leur en­ca­dre­ment et leur argent.

Le voyage en fa­mille pour le plai­sir a-t-il tou­jours exis­té ?

Non. L’idée de voya­ger en fa­mille n’est pas quelque chose qui va de soi. À la fin du xixe siècle, Freud avait consi­gné ses voyages dans un re­cueil. À l’époque, il par­tait sans sa femme. Il n’y avait pas vrai­ment d’en­jeu fa­mi­lial dans le voyage. L’idée de voya­ger pour le plai­sir est as­sez ré­cente. L’es­thé­ti­sa­tion du pay­sage est ve­nue tar­di­ve­ment. Ce n’est qu’à par­tir du xviie siècle qu’on a com­men­cé à trou­ver les mon­tagnes belles… Au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale, voya­ger en fa­mille est une pra­tique plus po­pu­laire, lar­ge­ment sus­ci­tée par les congés payés. La ruée mas­sive des po­pu­la­tions vers le lit­to­ral se dé­ve­loppe à par­tir des an­nées 1960. C’est la ruée fran­çaise vers les pays chauds, vers l’Es­pagne, en bord de mer. Ce sont des va­cances fa­mi­liales mais sta­tion­naires, pas des voyages d’ex­pé­di­tion et de dé­cou­verte. Pour un ou­vrier des an­nées 1950, il n’y avait d’al­ter­na­tive. Quand il pou­vait par­tir, il le fai­sait en fa­mille une fois par an.

On a même par­lé du « mo­dèle fran­çais » à l’époque. Les gens par­taient en va­cances à 95 % entre juillet et août et le plus long­temps pos­sible d’un coup. Au­jourd’hui, les va­cances en fa­mille prennent une qua­li­té tout à fait par­ti­cu­lière. Les voyages d’agré­ment se sont dé­mul­ti­pliés. On es­time que, dans les grandes villes, en moyenne, le nombre de voyages per­son­nels os­cil­lent entre cinq et six par an. C’est le triomphe du cours sé­jour qui l’em­porte sur le long. On pré­fère voya­ger plu­sieurs fois briè­ve­ment qu’une seule fois lon­gue­ment. On est moins sous l’au­to­ri­té de l’obli­ga­tion de par­tir comme tout le monde au même mo­ment tous les ans. Cer­tains grands voya­geurs pré­fèrent même ne pas voya­ger pen­dant trois ans pour pou­voir faire LE voyage qu’ils veulent un peu plus tard. C’est une ten­dance lar­ge­ment en­cou­ra­gée par In­ter­net. Au­jourd’hui, on peut com­po­ser son iti­né­raire sans l’aide d’un pro­fes­sion­nel.

On ren­contre jus­te­ment des pa­rents qui or­ga­nisent de vrais pé­riples avec leurs en­fants à tra­vers le monde. Est-ce nou­veau ?

En ce qui concerne les voyages de dé­cou­verte ou d’ex­plo­ra­tion, on voyage sans doute plus qu’avant en fa­mille. Si cer­tains voyages sont sim­ple­ment des trans­ferts de sé­den­ta­ri­té : on quitte un en­droit pour un autre le temps des va­cances le plus sou­vent à la cam­pagne ou à la mer, on voit par ailleurs ap­pa­raître des globe-trot­ters qui voyagent avec leurs en­fants. Ce­la reste ce­pen­dant ex­cep­tion­nel. Les pa­rents qui partent au Pé­rou avec leurs jeunes en­fants ne sont pas légion. Il y a là une ques­tion de moyens, de culture, mais sans doute aus­si de gé­né­ra­tion, dans la me­sure où il y a, chez les jeunes cadres à fort pou­voir d’achat, comme un dé­sir de conti­nuer à voya­ger même avec des en­fants, de ne pas stop­per les voyages une fois de­ve­nus pa­rents. Il y a aus­si des fa­milles qui partent une an­née en­tière sur un ba­teau dans des coins par­fois im­pro­bables, mais ce type d’ini­tia­tive reste tout de même re­la­ti­ve­ment mar­gi­nal.

Voya­ger en fa­mille, éta­blir un iti­né­raire, se lan­cer dans un pro­jet am­bi­tieux, semble ré­son­ner comme un dé­fi pour ces fa­milles contem­po­raines…

C’est aus­si une ré­pa­ra­tion. Il ne faut pas ou­blier que la vie de fa­mille n’est plus ce qu’elle était dans la so­cié­té. Hommes et femmes tra­vaillent, sont sou­vent ins­crits dans des tem­po­ra­li­tés dif­fé­rentes, les en­fants sont sco­la­ri­sés… On ne dis­pose fi­na­le­ment que de peu de temps à pas­ser en­semble. L’es­pace-temps du voyage en fa­mille de­vient alors un ins­tant pri­vi­lé­gié pour re­cons­ti­tuer l’uni­té tri­bale de la fa­mille qui a du mal à se main­te­nir le reste de l’an­née. Le voyage en fa­mille, c’est l’équi­valent du voyage de noces pour le couple : un acte an­ti­so­cial d’éman­ci­pa­tion, de sé­pa­ra­tion et de prise d’au­to­no­mie, si­non d’in­dé­pen­dance, pen­dant un temps dé­ter­mi­né.

Com­ment ex­pli­quer que cer­tains partent tou­jours au même en­droit ?

C’est une vieille tra­di­tion, et c’est sou­vent lié à l’âge de l’en­fant. Un en­fant en bas âge est en gé­né­ral un fac­teur de sé­den­ta­ri­sa­tion. Si on part, on part en vil­lé­gia­ture plu­tôt que pour faire du tou­risme. Le phi­lo­sophe Gas­ton Ba­che­lard parle par ailleurs, de « to­po­phi­lie », un terme qui illustre l’amour du lieu, le plai­sir de re­tour­ner dans un lieu que l’on aime.

On ob­serve, sur les ré­seaux so­ciaux no­tam­ment, des ré­cits de fa­milles qui partent à l’aven­ture plu­sieurs se­maines en van. Com­ment ex­pli­quer le re­tour à ce type de voyage iti­né­rant ?

Ce type de voyage est l’hé­ri­tage de contre-cultures qui nous ont mar­qués pro­fon­dé­ment, et qui sont au­jourd’hui re­dé­cou­vertes et peut-être sur­éva­luées, en tout cas ido­lâ­trées. À l’image du mou­ve­ment hip­pie qui vé­hi­cule cette idée de s’in­ven­ter un monde al­ter­na­tif, com­mu­nau­taire, en marge de la so­cié­té. C’est la jouis­sance de l’entre-soi, de l’au­tar­cie, de l’au­to­no­mie. On a même par­lé à une époque de « tou­risme-thé­ra­pie » qui soi­gne­rait du mal-être en ville, d’une vie dé­chi­que­tée par des rythmes ur­bains quo­ti­diens qui frag­mentent le temps de cha­cun se­lon des im­pé­ra­tifs pas for­cé­ment har­mo­ni­sés les uns par rap­port aux autres.

Le voyage en fa­mille, c’est l’équi­valent du voyage de noces pour le couple : un acte an­ti­so­cial d’éman­ci­pa­tion, de sé­pa­ra­tion et de prise d’au­to­no­mie, si­non d’in­dé­pen­dance, pen­dant un temps dé­ter­mi­né.

De­puis quelque temps émerge un tou­risme à vo­ca­tion res­pon­sable, hu­ma­ni­taire ou éco­lo­gique : le sé­jour « par­ti­ci­pa­tif ». Est-ce un bon moyen de faire prendre conscience aux en­fants du monde qui les en­toure ?

Il s’agit là de pra­tiques en­core éli­tistes. Car il y a dé­jà une pre­mière chose à faire : c’est se connaître entre soi. Avant même de se tour­ner vers l’autre, il faut dé­jà se tour­ner vers les siens. Les voyages en fa­mille servent aus­si à ça. Dans mon livre Une his­toire éro­tique

du voyage, j’ex­plique com­ment le voyage s’est as­so­cié au plai­sir, et com­ment il est de­ve­nu un moyen de trou­ver du plai­sir. Le voyage en fa­mille, c’est aus­si et d’abord le plai­sir de l’entre-soi. Sans doute s’ou­vri­rat-on aux autres dès lors que l’on se se­ra ou­vert aux siens. Il y a là un double mé­ca­nisme : prendre du temps pour les siens, c’est aus­si sa­voir prendre du temps qui ne soit pas seu­le­ment à soi mais qui est par­ta­gé. La fa­mille est une sorte de cel­lule ini­tia­tique.

Que re­tire de son ex­pé­rience l’en­fant ou l’ado­les­cent qui part en va­cances sans sa fa­mille ?

C’est une ques­tion in­té­res­sante car, de­puis le mi­lieu des an­nées 1990, l’in­té­rêt pour les co­lo­nies de va­cances a for­te­ment dé­cli­né. Au­jourd’hui, nous avons un rap­port très pos­ses­sif à l’en­fant. Nous sommes moins at­ta­chés à l’idée que l’en­fant sorte. Au fond, la pre­mière des co­lo­nies pour les en­fants, c’est la fa­mille. On com­prend que la stra­té­gie du voyage est alors d’abord une stra­té­gie de re­grou­pe­ment, d’au­to­no­mi­sa­tion et d’iso­le­ment. Notre monde est fait d’îles. Pas seu­le­ment au sens géo­gra­phique mais au sens de lieux clos, iso­lés. Qu’il s’agisse de vil­lages va­cances, de co­quilles hô­te­lières, de croi­sières, de ré­si­dences, de stu­dio ache­té à la mon­tagne ou à la cam­pagne. On voit bien que, de plus en plus, les va­cances sont d’abord des lo­giques de re­pli. Le dé­part en voyage de l’en­fant sans ses pa­rents et, avec lui, le rite de sé­pa­ra­tion me semblent sur­ve­nir de plus en plus tard. Peut-être que, sym­bo­li­que­ment, les nou­velles co­lo­nies de va­cances, ce sont les stages et les sé­jours à l’étran­ger dans le cadre des études, une fois l’ado­les­cence pas­sée.

Voya­ger en tête à tête avec un de ses en­fants semble sé­duire de plus en plus de pa­rents. Com­ment ex­pli­quer ces « ren­dez-vous » pri­vi­lé­giés ?

Cer­tains ont ef­fec­ti­ve­ment cette ini­tia­tive. L’au­teur Phi­lippe Dos­sal avait pu­blié un très beau ré­cit de voyage : Der­rière la mon­tagne. Il ra­conte l’his­toire de ce père qui dé­cide de te­nir une vieille promesse faite à son fils : se rendre en­semble à l’en­droit qu’ils es­timent le plus loin­tain sur Terre. Ils vont prendre le trans­si­bé­rien et al­ler jus­qu’en Chine tous les deux, père et fils. Au fond, c’est une ini­tia­tion par­ta­gée, c’est soi et son double, un jeu de mi­roir qui s’éprouve à tra­vers des ex­pé­riences qui ne sont pas fa­mi­lières et qui, de ce fait, ap­portent une dis­tance que l’on n’au­ra ja­mais au­tre­ment. De ma­nière gé­né­rale, dans tous les voyages, il y a une ex­pé­rience que l’on ne vi­vra ja­mais chez soi, par Skype ou à tra­vers les ré­seaux so­ciaux : c’est le re­gard de l’autre. C’est se re­gar­der hors du monde où l’on vit ha­bi­tuel­le­ment.

« L’En­vie du monde » (Bréal), « Une his­toire éro­tique du voyage » (Payot) et « Le Voyage était presque par­fait, es­sai sur les voyages ra­tés » (Payot), de Jean-Di­dier Ur­bain

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