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Si­mone à la danse

Milk Magazine - - Sommaire - Texte : Ho­no­rine Cros­nier – Illustration : Si­mone

Si­mone fait de la danse clas­sique de­puis le mois de sep­tembre. Un mer­cre­di après-mi­di, Mar­ga­ret, la nou­nou de Si­mone, est ren­trée af­fo­lée du cours. « Nous avons un pro­blème. » Elle m’a alors ra­con­té que ma fille était la tête de turc de la classe, pho­tos à l’ap­pui. Ce­la fai­sait quelques se­maines que Si­mone se plai­gnait de ne pas y trou­ver de co­pines, mais, con­nais­sant son ca­rac­tère théâ­tral et sa ten­dance à la vic­ti­mi­sa­tion, je n’y prê­tais pas plus d’at­ten­tion. Ce jour-là, Mar­ga­ret avait pris des pho­tos.

Sur son té­lé­phone, elle fai­sait dé­fi­ler sous mes yeux ef­frayés des images de Si­mone, iso­lée du groupe, sans au­cune com­plice pour lui te­nir la main, toute seule pen­dant les dia­go­nales, tou­jours à l’écart et le vi­sage triste dans son pe­tit tu­tu rose. Si­mone m’a alors ex­pli­qué ce que je ne vou­lais pas en­tendre : dans son cours de danse, tous les en­fants se mo­quaient d’elle.

À ce mo­ment-là, j’ai sen­ti mon coeur écla­ter en mille mor­ceaux. J’ai d’abord pris sur moi en es­sayant d’ex­pli­quer à Si­mone que ce n’était pas grave, qu’elle de­vait se mo­quer du re­gard des autres, que si elle ai­mait la danse, elle de­vait igno­rer les mo­que­ries, que ces filles-là étaient mé­chantes et qu’elle avait beau­coup d’autres co­pines à l’école, etc., etc. Elle m’a écou­tée at­ten­ti­ve­ment, puis est par­tie avec Mar­ga­ret prendre son bain. Pen­dant ce temps-là, je me suis al­lon­gée sur mon lit, en pen­sant à ce que Si­mone en­du­rait de­puis des mois, je me suis mise à pleu­rer. Je n’ose même pas écrire ce que, à cet ins­tant pré­cis, j’ai ima­gi­né in­fli­ger à cette bande de pe­tites pestes. Tor­tures, brû­lures de ci­ga­rettes, sé­ques­tra­tion… rien ne me pa­rais­sait suf­fi­sant pour sou­la­ger mes en­vies de ven­geance.

En bonne lâche, j’ai en­suite ap­pe­lé ma soeur Fé­li­cie qui, n’étant pas vrai­ment plus douée que moi pour ac­cueillir ce genre d’in­for­ma­tions, m’a conseillée très cal­me­ment au té­lé­phone « de toutes les bu­ter », avant de me dire qu’elle s’en char­ge­rait elle-même si je ne m’en sen­tais pas ca­pable. N’ayant pas en­vie d’ali­men­ter les pre­mières pages du Pa­ri­sien avec une his­toire sor­dide de soeurs dé­tra­quées, j’ai pris la dé­ci­sion d’at­tendre quelques jours et d’as­su­rer moi-même ma pe­tite ven­geance.

Le mer­cre­di d’après, j’avais re­pris des forces et, après une heure de sport, j’étais prête à en dé­coudre. J’ai ac­com­pa­gné Si­mone à son cours, j’ai je­té un re­gard noir à toutes les élèves et je me suis pos­tée der­rière la vitre afin de dé­ci­der à qui j’al­lais faire vivre l’en­fer en prio­ri­té.

En quelques mi­nutes, j’en ai re­pé­ré deux : Li­son et Char­lotte. Une brune et une blonde por­tant des tu­tus plus chers que le PIB du Bé­nin, ti­rées à quatre épingles, très contentes d’elles, et qui re­pous­saient Si­mone à cha­cune de ses ten­ta­tives de rap­pro­che­ment. L’une d’entre elles a car­ré­ment gri­ma­cé lorsque Si­mone s’est es­sayée aux en­tre­chats, tan­dis que l’autre a pouf­fé de rire en la mon­trant du doigt. Au bout d’une de­mi-heure de cours, mon coeur était en miettes et j’ai dû prendre énor­mé­ment sur moi pour ne pas en­trer dans la salle et in­ter­ve­nir.

J’ai fait pire. Je suis al­lée dans le ves­tiaire et j’ai re­pé­ré leurs pe­tits sacs à dos. J’ai écra­sé leurs goû­ters, vi­dé leurs briques de jus de pomme et ca­ché leurs bon­nets dans d’autres ca­siers.

À la sor­tie du cours, j’ai pris l’air dé­ga­gé en re­trou­vant Si­mone, nous avons tra­ver­sé le cou­loir et, avec un mé­lange de honte et de sa­tis­fac­tion, je suis ren­trée avec elle à la mai­son.

Le soir-même, j’ai ap­pe­lé son père pour lui ra­con­ter ma « pe­tite des­cente » et, comme il est très ha­bi­tué à mes dé­rè­gle­ments in­té­rieurs, il n’a, bien sûr, rien dit, il a ri jaune. Nous avons en­suite ins­crit Si­mone à un cours de mo­dern jazz juste à cô­té, où elle coule de­puis des jours heu­reux.

Le len­de­main ma­tin, j’ai dé­po­sé Si­mone à l’école et, dans la cour, Alexa, une pe­tite fille de sa classe, s’est mo­quée de son man­teau. J’ai at­ten­du qu’elle pose le sien à cô­té de son pré­nom et, quand tout le monde est par­ti, je l’ai at­tra­pé et l’ai en­voyé tout droit dans le car­ton des ob­jets trou­vés. Pa­nier !

Dé­ci­dé­ment, ce n’était pas notre semaine.

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