In­side

Milk Magazine - - Sommaire - Texte : Fran­ces­ca Si­ro­ni – Pho­tos : Mo­ni­ca Spe­zia

Un dam­mu­so à Pan­tel­le­ria, en Ita­lie

Une na­ture luxu­riante aux par­fums en­tê­tants, les cou­leurs in­tenses de la mer qui se mêlent à celles de la terre et des roches vol­ca­niques… Si­tuée entre la Si­cile et la Tu­ni­sie, Pan­tel­le­ria offre des pay­sages d’une in­croyable beau­té. « Mais l’île n’a rien d’ac­cueillant. C’est une terre brû­lante, bat­tue par les vents. Tout y est com­pli­qué. Si l’on tient bon, elle sait of­frir des émo­tions uniques au monde. Et c’est là que l’on en tombe amou­reux. »

C’est pré­ci­sé­ment ce qui est ar­ri­vé à Ele­na et son ma­ri Lu­cio, ori­gi­naires de Pa­lerme, de­ve­nus mi­la­nais d’adoption. « L’île est de­ve­nue notre chez-nous, ra­conte-t-elle, notre lieu de coeur. C’est là que nous nous sommes ma­riés, et que nous re­tour­nons chaque été, avec nos filles et nos amis. » Dans cet an­tique dam­mu­so de la fin du xviiie siècle, une mai­son car­rée en pierre hé­ri­tée du peu­ple­ment arabe. « Ce fut une lente conquête, fruit d’an­nées de re­cherches in­tenses. Je par­tais ré­gu­liè­re­ment de Pa­lerme pour ex­plo­rer l’île, en quête d’une mai­son à vendre. Mais, à chaque fois, il y avait quelque chose qui ne me conve­nait pas… Fi­na­le­ment, un hi­ver, je suis al­lée vi­si­ter une mai­son sur la côte sud. Là, j’ai dé­cou­vert une poi­gnée de construc­tions aban­don­nées de­puis des an­nées, au mi­lieu des mu­rets de pierres sèches et des roches. » Avec la pré­sence dis­crète de la mer et de la terre. Et, en ar­rière-plan, le bleu du ciel qui se fond à ce­lui de l’eau, et une vue sur la Tu­ni­sie, au loin, qui semble s’em­bra­ser au so­leil cou­chant.

« J’ai im­mé­dia­te­ment vou­lu qu’elle soit mienne. La mai­son était as­sez grande pour ac­cueillir toute la fa­mille. Après des mois de pa­tience et de né­go­cia­tions te­naces, au prin­temps sui­vant, Lu­cio a réus­si à faire de ce rêve une réa­li­té. »

Pour y ac­cé­der, il faut zig­za­guer au mi­lieu d’une vé­gé­ta­tion dense : pal­miers, fi­guiers de Bar­ba­rie et buis­sons ty­piques du bas­sin mé­di­ter­ra­néen. « De la route prin­ci­pale, il faut em­prun­ter un sen­tier en terre bat­tue que nous avons fait gou­dron­ner en par­tie. Nous avons fait ins­tal­ler l’élec­tri­ci­té pour ajou­ter un mi­ni­mum de confort. » Tout le reste est spar­tiate et rus­tique, à la pan­tel­le­rienne.

Une an­née de tra­vaux a per­mis de rendre la mai­son ha­bi­table. « En­suite, pe­tit à pe­tit, nous avons com­plé­té les par­ties man­quantes du ta­bleau. J’ai ima­gi­né des pièces qua­si mo­na­cales, sans meubles. Je n’ai pas vou­lu in­ter­fé­rer avec l’exis­tant, qui était en ruines, mais avait le ca­rac­tère fas­ci­nant d’une de­meure ru­rale et an­tique. » Des murs de pierre, d’un mètre et de­mi d’épais­seur, une toi­ture en cou­pole, la fa­çade pou­drée, par­se­mée de li­chen, sur la­quelle le temps a lais­sé son em­preinte.

« J’ai uni­que­ment re­tou­ché la fa­çade à l’aide de Pas­tel­la (en­duit conte­nant de la pous­sière de marbre)… » Une ar­chi­tec­ture sa­vante et ri­gou­reuse, com­po­sée d’un as­sem­blage de mo­dules di­vi­sé en trois es­paces : la cam­me­ra, pièce prin­ci­pale qui fait of­fice de sa­lon, le cam­me­ri­no, sorte d’en­tre­pôt, et l’al­co­va, ou par­tie nuit. « Na­tu­rel­le­ment, nous avons dû ap­por­ter quelques chan­ge­ments. Le sa­lon, par exemple, a été agran­di en em­pié­tant un peu sur l’al­co­va ad­ja­cente. La salle de bains se trouve à la place de l’étable. Il y avait en­core une vieille man­geoire en bois, avec de la paille par terre… » Par­mi les rares meubles du sé­jour, on dé­couvre une table et des chaises si­gnées Ma­gis­tret­ti : le di­van n’est guère plus qu’un ma­te­las, tout comme les ta­ta­mis dans les chambres à cou­cher. Les niches dé­jà pré­sentes dans les murs ont été

mises à pro­fit pour ran­ger le reste des meubles. « Pour ap­por­ter notre touche per­son­nelle, nous avons pré­fé­ré jouer sur les tex­tiles, no­tam­ment les ta­pis, ki­lims et cous­sins de laine teints par notre amie, la créa­trice Ma­riel­la Ien­na, et sur un ar­ti­sa­nat in­dien de grande qua­li­té. » La jour­née, quand les portes sont ou­vertes pour faire cir­cu­ler l’air, la na­ture, im­pé­tueuse et exu­bé­rante, s’en­gouffre dans les pièces. « Mû­riers, vignes, arbres frui­tiers, agrumes, pis­taches, j’ai vou­lu étof­fer la vé­gé­ta­tion, al­ler au-de­là des fi­guiers d’ori­gine et des oli­viers cen­te­naires pré­sents sur le ter­rain. Ce­la fait par­tie de ma vi­sion très per­son­nelle, très si­ci­lienne, d’un jar­din désor­don­né et cham­pêtre. Mé­lan­gé aux plantes grasses que mon ma­ri pré­fère, soi­gneu­se­ment dis­po­sées sur la ter­rasse. » Dans cet écrin à la beau­té brute et sau­vage, Ele­na et Lu­cio aiment re­ce­voir leurs nom­breux amis de pas­sage. « Ils viennent sur l’île pour se res­sour­cer au rythme lent des re­pas pris au­tour de joyeuses ta­blées, des sor­ties en mer et des siestes. Des longues conver­sa­tions au so­leil cou­chant et du si­lence par­fu­mé de la nuit, éclai­rée par le scin­tille­ment des étoiles. » Une fas­ci­na­tion née du plus pro­fond des âges.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.