Mo­ther & Child

Milk Magazine - - Contributeurs - Texte : Hé­lène La­halle – Pho­tos : Clai­borne Swan­son Frank

Avec son livre Mo­ther & Child, pa­ru chez As­sou­line, la pho­to­graphe Clai­borne Swan­son Frank s’at­tache à ex­plo­rer ce que si­gni­fie être mère au xxie siècle. Ses por­traits, ac­com­pa­gnés des pro­pos de chaque fi­gure ma­ter­nelle pho­to­gra­phiée, tendent à rendre tan­gible ce lien in­vi­sible et pour­tant in­con­di­tion­nel entre une mère et ses en­fants.

Com­ment avez-vous eu l’idée de ce livre ?

La ma­ter­ni­té m’a trans­for­mée. À bien des égards, j’étais res­tée une en­fant avant d’en avoir moi-même. Je ne m’étais ja­mais sen­tie adulte avant d’avoir mes en­fants et d’être for­cée à être res­pon­sable de la vie, du bon­heur et de la san­té de quel­qu’un d’autre. La ma­ter­ni­té vous force à gran­dir. Ma pe­tite réa­li­té et mes propres be­soins ont vo­lé en éclats à la nais­sance de mon pre­mier fils. Je me suis sou­dain sen­tie in­ves­tie d’une res­pon­sa­bi­li­té et d’une mis­sion in­con­nues jusque-là. J’ai donc eu en­vie de ra­con­ter une his­toire contem­po­raine de la ma­ter­ni­té, de do­cu­men­ter et d’ho­no­rer cette ex­pé­rience pro­fon­dé­ment hu­maine. J’avais l’es­poir de pho­to­gra­phier l’amour et la joie entre des mères et leurs en­fants, d’es­sayer de sus­pendre le temps avec une sé­rie de por­traits – et de mon­trer en quoi cette ex­pé­rience crée un lien tan­gible entre nous tous. C’est l’un des plus grands points com­muns de toute l’hu­ma­ni­té.

Com­ment avez-vous choi­si les mères qui ont par­ti­ci­pé à ce pro­jet ?

J’ai choi­si des femmes qui m’ins­pi­raient. Des mères qui laissent leur em­preinte sur Terre par leurs contributions et leurs créa­tions, tout en ac­cor­dant à leur rôle ma­ter­nel le rang le plus éle­vé et le plus im­por­tant dans leurs vies.

Ce livre est-il aus­si un moyen de cé­lé­brer les femmes ?

Ab­so­lu­ment, je cherche à cé­lé­brer les femmes dans tous mes livres.

Après avoir ren­con­tré toutes ces mères, avez-vous été frap­pée par un dé­no­mi­na­teur com­mun à la ma­ter­ni­té ?

Oui. J’ai ap­pris à quel point l’ex­pé­rience de la ma­ter­ni­té est uni­ver­selle et hu­maine, à quel point cet amour nous re­lie tous. J’ai éga­le­ment eu la ré­vé­la­tion que, fi­na­le­ment, les fa­milles sont nos tri­bus mo­dernes. Elles nous donnent un but et sont un re­fuge dans le­quel se re­ti­rer du monde. Notre fa­mille dé­fi­nit une par­tie de notre iden­ti­té, de ce que nous sou­hai­tons être. J’ai aus­si consta­té que chaque mère fait du mieux qu’elle peut pour être le meilleur pa­rent pos­sible. Être mère est la mis­sion la plus im­por­tante qui nous soit confiée, et nous n’avons qu’une seule chance de bien l’ac­com­plir. Je me suis sen­tie ins­pi­rée par l’im­por­tance que chaque mère ac­corde à ce rôle et par la pro­fon­deur du dé­sir com­mun à cha­cune d’entre elles : éle­ver des en­fants ai­mants, bien­veillants et at­ten­tion­nés.

Vous êtes pho­to­graphe de mode, ha­bi­tuée aux prises de vue avec des femmes. En quoi avez-vous trou­vé ce­la dif­fé­rent de pho­to­gra­phier des en­fants ?

Je suis por­trai­tiste. Je prends des pho­tos de mode à tra­vers le prisme d’un por­trait, qui ex­prime un mode de vie. Mon pro­ces­sus créa­tif ha­bi­tuel n’a fonc­tion­né pour au­cune des 70 pho­tos prises pour ce livre... Avant, ma vie pro­fes­sion­nelle était axée sur la quête de la pho­to par­faite. J’avais des pla­teaux calmes, pai­sibles, je choi­sis­sais les lieux, je m’oc­cu­pais du sty­lisme. Je cher­chais à ins­tau­rer une in­ti­mi­té et une connexion pro­fonde avec le su­jet de ma pho­to, et à créer, l’es­pace d’un ins­tant, un mo­ment par­ti­cu­lier entre nous dans un cadre très contrô­lé.

Quand j’ai com­men­cé à pho­to­gra­phier des fa­milles pour ce livre, toutes mes convic­tions ont été dé­sta­bi­li­sées. À chaque prise de vue, il y a eu des mo­ments de paix, des mo­ments de chaos, et tout un éven­tail entre les deux. Tout sem­blait échap­per à mon contrôle ; je n’avais au­cun moyen de faire en sorte que la robe tombe par­fai­te­ment, de cho­ré­gra­phier l’ins­tant, de di­ri­ger ou de faire po­ser un en­fant. Ce­la a pro­fon­dé­ment re­mis en ques­tion ma ma­nière de faire. Au dé­part, je quit­tais la prise de vue sans sa­voir ce que j’avais ob­te­nu, sans même sa­voir si j’avais une image uti­li­sable. Puis, je ren­trais chez moi, je par­cou­rais les pho­tos et je dé­cou­vrais des mo­ments in­croyables. Je me suis ren­du compte que l’ins­tant le plus beau n’est ja­mais ce­lui qu’on a sa­vam­ment or­ches­tré. J’étais en train de ré­ap­prendre

l’es­sence du mé­tier de pho­to­graphe, contrainte d’être très pré­sente, de pho­to­gra­phier avec plus de sou­plesse et de li­ber­té. Et aus­si de me faire confiance : le mo­ment al­lait ap­pa­raître et je se­rais ca­pable de le sai­sir. Cette adap­ta­tion au ni­veau créa­tif re­flé­tait d’ailleurs par­fai­te­ment l’évo­lu­tion – et les épreuves crois­santes – que je vi­vais en tant que mère.

Jus­te­ment, en quoi la ma­ter­ni­té vous a-t-elle chan­gée ?

Bien que je me sente sou­vent fa­ti­guée et in­tro­ver­tie, la gros­sesse a été une pé­riode très créa­tive pour moi. J’étais pro­fon­dé­ment re­con­nais­sante pour cette vie qui gran­dis­sait en moi – avec cette prise de conscience im­mé­diate que ni ma vie ni mon corps ne m’ap­par­te­naient plus. La gros­sesse vous pré­pare au fait que votre vie ne vous ap­par­tient plus à vous seule, qu’elle ne tourne plus uni­que­ment au­tour de vos be­soins et de vos dé­si­rs.

Vou­lez-vous dire que de­ve­nir mère en­traîne une perte de li­ber­té et d’in­sou­ciance ?

Oui. Ma li­ber­té m’a vrai­ment man­qué après la nais­sance de mon pre­mier en­fant, mais, quand mon deuxième fils est né, je m’y étais ha­bi­tuée. Quand on est mère de­puis suf­fi­sam­ment long­temps, on ou­blie à quoi res­semble la li­ber­té to­tale. Ce­la fait des an­nées que je n’ai plus dor­mi sans ba­by­phone. Je men­ti­rais si je di­sais que je ne re­grette ja­mais ma li­ber­té ni les nuits de plus de six heures de som­meil, mais je n’ai au­cune amer­tume. Avec cette perte de li­ber­té est ar­ri­vé cet amour qui m’a trans­for­mée et que j’étais prête à ac­cueillir. De­ve­nir mère m’a per­mis de me sen­tir connec­tée dif­fé­rem­ment à la vie. Tout mon rap­port à l’exis­tence a été re­dé­fi­ni.

La ma­ter­ni­té est-elle conforme à l’idée que vous vous en fai­siez avant d’en faire l’ex­pé­rience ?

On m’avait dit que l’amour entre une mère et son en­fant ne res­sem­blait à au­cune autre forme d’amour. Je pense que le plus grand ca­deau que mes en­fants aient par­ta­gé avec moi est cet amour. Je me sens sub­mer­gée de gra­ti­tude en voyant l’amour in­con­di­tion­nel que nous par­ta­geons, eux pour moi et moi pour eux. Je n’avais au­cune idée qu’être mère se­rait aus­si drôle, et en même temps si dif­fi­cile. Per­sonne ne peut vous ap­prendre à être pa­rent, il faut avan­cer chaque jour et trou­ver sa propre vé­ri­té, dé­cou­vrir com­ment vous avez en­vie d’éle­ver vos en­fants. Être pa­rent vous contraint à faire le point sur votre vie, sur les va­leurs mo­rales que vous avez en­vie d’in­cul­quer à vos en­fants. De­ve­nir mère m’a for­cée à évo­luer en tant que per­sonne, ce­la m’a ren­due meilleure. Je n’avais pas conscience du long che­min de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel qu’il fal­lait par­cou­rir pour de­ve­nir pa­rent.

Cette prise de conscience a-t-elle fait évo­luer votre re­la­tion avec votre propre mère ?

Oui. Pour la pre­mière fois, je pense que je me­sure l’am­pleur de la tâche qu’elle a ac­com­plie en éle­vant trois filles. Quand on a des en­fants, on com­prend en­fin ses pa­rents d’une fa­çon qui était im­pos­sible au­pa­ra­vant.

À votre avis, quelle femme in­carne la fi­gure ma­ter­nelle par ex­cel­lence ?

Je ne crois pas qu’il y ait de mère par­faite… Je pense que cha­cune a ses forces et ses fai­blesses. Tout ce que nous pou­vons faire, c’est don­ner le meilleur de nous-même à nos en­fants, les ai­mer avec tout ce que nous sommes et es­sayer d’en faire des per­sonnes ai­mantes et pré­ve­nantes à leur tour.

Com­ment dé­fi­ni­riez-vous la ma­ter­ni­té en quelques mots ?

La gros­sesse confirme une réa­li­té qui est que de l’amour peut naître la vie. Cette vé­ri­té me bou­le­verse. C’est l’un des plus grands mi­racles de l’exis­tence.

« Mo­ther And Child », de Clai­borne Swan­son Frank, as­sou­line.com

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