L’ENER­GI­ZER DES GOL­DEN STATE WAR­RIORS

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EM­MA­NUEL MU­DIAY A FUI LE BRUIT DES BALLES ET LES PILLAGES À KIN­SHA­SA POUR VIVRE EN PAIX AVEC SA MÈRE ET SES DEUX FRÈRES DANS LE TEXAS. QUA­TORZE ANS APRÈS, IL EST RE­VE­NU SUR CET EXIL, JUS­QU’À SON AVÈ­NE­MENT EN NBA, À DEN­VER.

Em­ma­nuel Mu­diay, c’est l’his­toire d’un ga­min qui dé­barque en NBA à 19 ans, du cô­té de Den­ver. Une his­toire peu ba­nale : voi­là un gar­çon qui a fui, avec sa mère et ses deux frères, le ré­gime cor­rom­pu de Ka­bi­la, en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go, en 2001. Le me­neur des Nug­gets y a lais­sé sa fa­mille, des amis et une tombe où est en­ter­ré un père, Jean-Paul, qu’il a peu connu. Em­ma­nuel avait un peu plus de 5 ans quand il est ar­ri­vé aux Etats-Unis. « Ma mère a choi­si le Texas parce qu’on avait de la fa­mille qui ha­bi­tait à Ar­ling­ton. Au dé­part, on de­vait al­ler au Ca­na­da, à Mon­tréal, car on avait aus­si de la fa­mille là-bas. Mais elle a pré­fé­ré les Etats-Unis pour dif­fé­rentes rai­sons. Je crois que pour Ma­man, les USA re­pré­sen­taient l’idéal, avec la paix et la sé­cu­ri­té. Nous vi­vions à Kin­sha­sa. Elle re­cher­chait en prio­ri­té un pays pro­tec­teur pour ses en­fants. » Em­ma­nuel par­lait le fran­çais, il ap­pren­dra l’an­glais. « J’étais ga­min. A 5 ans, tu passes d’une langue à une autre sans pro­blème. Je n’ai pas eu de dif­fi­cul­té pour ça mais ce dé­part a été plus dif­fi­cile qu’il n’y pa­raît car j’ai lais­sé der­rière moi mes p’tits co­pains et une par­tie de ma fa­mille. Ma mère m’a dit que je pleu­rais sou­vent au dé­but et que ça l’in­quié­tait. Au­jourd’hui, elle me ra­conte plein de choses sur le Con­go et ce qu’on a lais­sé là-bas. » Le n°7 de la draft 2015 ex­plique que ces deux frères aî­nés, Sté­phane et JeanMi­cheal, eurent plus de dif­fi­cul­tés à s’in­té­grer en rai­son de leur âge. Dé­ra­ci­ne­ment to­tal où des par­fums, une culture, un mode de vie sont ef­fa­cés du jour au len­de­main. Em­ma­nuel Mu­diay n’a au­cun sou­ve­nir de Kin­sha­sa, si ce n’est par images in­ter­po­sées. « Ma­man me montre des al­bums pho­tos. C’est comme ça que je me re­passe le film de mon en­fance. Il y a des sou­rires au­tour de moi, des cou­sins et des cou­sines que je ne connais pas mais qui sont avec moi… C’est étrange de voir ça des an­nées plus tard mais ça me fait du bien. » Ces cli­chés in­tacts consti­tuent le cor­don om­bi­li­cal d’une vie vo­lée en Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go. Un cor­don cou­pé qui saigne en­core. Thé­rèse Ka­beya, la ma­man, avait choi­si l’exil par la force des choses, à cause des pillages et de l’in­sé­cu­ri­té d’une guerre ci­vile. A la fin des an­nées 90, Kin­sha­sa était de­ve­nu une ville to­ta­le­ment cor­rom­pue par un sys­tème po­li­tique noyau­té. Le jeune Mu­diay re­mer­cie sa mère d’avoir eu le cou­rage de fuir une telle pou­drière. « Ma vie, celle de ma mère et de mes frères au­raient été bien dif­fé­rentes si nous étions res­tés là-bas. Au­jourd’hui, nous sommes sains et saufs. Je ne suis pas sûr de ce qui se­rait ad­ve­nu si nous étions res­tés en Afrique. »

LE BAS­KET DÈS 6 ANS À L’ÉCOLE

Thé­rèse Ka­beya gar­dait des en­fants au Con­go. Elle fit la même chose à Ar­ling­ton. « Ma­man m’a sou­vent dit qu’on avait à peine de quoi man­ger à notre faim à Kin­sha­sa et qu’on n’a plus ja­mais rien connu de la sorte dans le Texas. Elle tra­vaillait et moi, j’étais à l’école. Comme l’un de mes frères jouait dé­jà au bas­ket, j’ai vou­lu faire la même chose. C’est comme ça que j’ai com­men­cé », se sou­vient Mu­diay. Son grand-frère dit que le n°0 des Nug­gets re­gar­dait Al­len Iver­son et des vi­déos de Ma­gic

« Je crois que pour Ma­man, les Etats-Unis re­pré­sen­taient l’idéal, avec la paix et la sé­cu­ri­té. Elle re­cher­chait en prio­ri­té un pays pro­tec­teur pour ses en­fants » Em­ma­nuel Mu­diay

« Je me sou­viens de mon pre­mier match de bas­ket. J’avais mar­qué 12 points. Je suis ren­tré à la mai­son et j’ai dit à ma mère : « Je se­rai bas­ket­teur plus tard. » Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait cru » Em­ma­nuel Mu­diay

John­son. Mais les pre­miers sou­ve­nirs d’Em­ma­nuel sont as­so­ciés à des joueurs comme Dwyane Wade et LeB­ron James. « Oui, ces gars ont été mes pre­miers coups de coeur pour la NBA. J’avais une di­zaine d’an­nées et je les voyais à la té­lé avec Kobe Bryant. Je ne re­gar­dais pas des matches entiers car Ma­man me met­tait au lit mais j’en voyais suf­fi­sam­ment et c’était le sport qui me fai­sait le plus vibrer, même si je jouais au foot­ball à l’école. » Le p’tit Mu­diay ne prend au­cun plai­sir dans cette dis­ci­pline alors qu’il s’éclate chaque week-end avec ses co­pains du bas­ket. « Je me sou­viens de mon pre­mier match. J’avais mar­qué 12 points. J’ai dit à ma mère : «Je se­rai bas­ket­teur plus tard.» Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait cru. Pour­tant, j’avais tou­jours un bal­lon orange dans les mains. Ça l’éner­vait, d’ailleurs, de voir ce bal­lon en per­ma­nence dans mes mains alors que j’étais as­sis à table ou au sa­lon », ajoute-t-il en s’es­claf­fant.

LARRY BROWN LE DÉ­COUVRE À 15 ANS

Quand il ar­rive au ly­cée, tou­jours à Ar­ling­ton, Em­ma­nuel Mu­diay trouve deux joueurs confir­més de­vant lui. Ja­mal Branch et Isaiah Aus­tin. Mais c’est bien lui, le fresh­man, qui crève l’écran. Sous les ordres de Ray For­sett, il conduit son équipe au titre face à un ly­cée de Hous­ton, en fai­sant preuve d’une grande ma­tu­ri­té. Quand on lui de­mande quelles sont les per­sonnes qui comptent dans sa vie en de­hors de sa fa­mille, il ré­pond sans hé­si­ter « Ray ». « C’est lui qui m’a tout ap­pris au bas­ket. Au­jourd’hui en­core, pas une se­maine ne s’écoule sans que je lui passe un p’tit coup de fil. Il connaît ma vie, il sait tout de moi. Si je suis en NBA, c’est grâce à lui. » For­sett fait la connais­sance de Larry Brown en 2011, quand ce der­nier passe à Grace Pre­pa­ra­to­ry pour voir un cer­tain Kar­viar She­pherd. Coach Brown est à la tête du pro­gramme de SMU (Sou­thern Me­tho­dist Uni­ver­si­ty) à Dal­las. L’an­cien en­traî­neur de Kan­sas et des De­troit Pis­tons, cham­pions NBA en 2004, se sou­vient : « Je ve­nais voir un joueur confir­mé et j’ai dé­cou­vert un ga­min de 15 ans. Un me­neur comme je n’en avais ja­mais vu jus­qu’alors. Bon, j’ai fait une bê­tise à l’époque en af­fir­mant ce­la ou­ver­te­ment mais ce qu’il réa­li­sait sur le par­quet, c’était brillant. » Larry Brown trouve un ac­cord ver­bal avec Em­ma­nuel à l’été 2013 mais le ga­min ne joue­ra ja­mais pour SMU. Mu­diay ter­mine le ly­cée à Prime Prep Aca­de­my (Dal­las) avant de s’en­vo­ler pour la Chine sans pas­ser par la case « Uni­ver­si­té », comme l’avait fait avant lui Bran­don Jen­nings. « Je de­vais bien ça à ma mère, nous a dit Em­ma­nuel qui a joué pour le club des Ti­gers de Guang­dong contre 1,2 mil­lion de dol­lars. Elle s’était sa­cri­fiée pour moi et mes frères, je ne vou­lais plus la voir ga­lé­rer pour nous. Je n’ai au­cun re­gret au su­jet de ce choix de par­tir en Chine. » C’était en 2014. Larry Brown n’en veut pas à Mu­diay. Il connaît les rai­sons de ce dé­part en Asie. Per­sonne n’a ja­mais cri­ti­qué cette dé­ci­sion.

STAR­TER NBA À 19 ANS, COMME TO­NY PAR­KER

Com­ment pour­rait-on en vou­loir à un ga­min de 17 ans, All Ame­ri­can en high­school mais sans cer­ti­tude au­cune pour l’ave­nir ? Un­der Ar­mour l’a certes si­gné avant son dé­part pour la Chine mais Em­ma­nuel Mu­diay n’a au­cune ga­ran­tie, sur­tout pour la draft 2015. « Une bles­sure ou une autre mésa­ven­ture peuvent tou­jours ar­ri­ver. Je de­vais faire le né­ces­saire pour ma fa­mille et c’est aus­si pour ça que j’avais si­gné avec une marque en sor­tant du ba­hut. En re­ce­vant ce type de contrat, je ne pou­vais pas al­ler à l’uni­ver­si­té. J’ai tou­jours gar­dé la NBA en tête mais il était dif­fi­cile de sa­voir à quelle po­si­tion je pou­vais être choi­si. » Le Laker D’An­ge­lo Rus­sell (n°2) passe avant Em­ma­nuel Mu­diay, re­te­nu en n°7 par Den­ver. Un choix per­son­nel de Tim Con­nel­ly, le ge­ne­ral ma­na­ger des Nug­gets. « On avait be­soin de re­cons­truire l’équipe. On connais­sait Em­ma­nuel de­puis le ly­cée et on était al­lé le voir en Chine. C’est un vrai bon choix pour la fran­chise. » Mi­chael Malone, le coach, ar­ri­vé cette sai­son, tient le même dis­cours. « Il faut dé­ve­lop­per Em­ma­nuel très vite. En le fai­sant jouer star­ter et en le lais­sant ter­mi­ner les matches et gé­rer des si­tua­tions dif­fi­ciles, on gagne du temps pour l’ave­nir. Je pense que notre équipe se­ra meilleure en 2016-17 grâce à ce pro­ces­sus. » Un mes­sage pas tou­jours li­sible pour les fans… Mu­diay a com­men­cé la sai­son sur les cha­peaux de roue avec cinq pre­miers matches à 15 points et 5.4 as­sists de moyenne mais il a dû re­voir sa co­pie après avoir si­gné une ter­rible sé­rie en no­vembre face à Gol­den State, les Clip­pers et San An­to­nio. Il est vrai qu’il fal­lait se col­ti­ner trois match-ups consé­cu­tives face à des me­neurs All-Stars. Son coach res­tait po­si­tif : « Em­ma­nuel ac­cepte le chal­lenge. Il re­lève le dé­fi phy­sique face à des gars comme Ste­phen Cur­ry, Ch­ris Paul et To­ny Par­ker. C’est très dur mais il joue. A 19 ans ! Cha­peau ! » Une bles­sure à la che­ville contrac­tée face à Min­ne­so­ta est ve­nue cou­per son élan mais rien n’ar­rê­te­ra Mu­diay. « Je reste un compétiteur. Je suis là pour ap­prendre. Je prends le fait d’être star­ter au­jourd’hui dans cette Ligue comme une chance, nous di­sait-il avant ce coup du sort. « Je sais que ma sai­son se­ra faite de hauts et de bas mais je ne dois sur­tout pas perdre confiance dans mon jeu. Ce se­rait la pire des choses. » Et s’il y a de temps à autre de la fri­ture sur la ligne entre le coach et le me­neur, Em­ma­nuel ac­cepte d’être re­ca­dré. « C’est nor­mal qu’un me­neur de jeu se fasse en­gueu­ler par le coach. J’ai conscience de mes res­pon­sa­bi­li­tés en tant qu’or­ga­ni­sa­teur et dis­tri­bu­teur. Ça ne fait pas tou­jours plai­sir mais il faut l’ac­cep­ter. On ne peut pas prendre que les bons com­men­taires des uns et des autres et igno­rer les cri­tiques, sur­tout quand elles sont jus­ti­fiées. » Des éloges, Mu­diay en a re­çu. Ja­son Kidd, Kobe Bryant, Rus­sell West­brook : tous ont vu en lui un me­neur de ta­lent. To­ny Par­ker avait 19 ans quand il se re­trou­va star­ter à San An­to­nio, en 2001. Au­jourd’hui, TP, c’est quatre bagues de cham­pion et six étoiles de All-Star. C’est tout le mal qu’on sou­haite au jeune point guard des Nug­gets.

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