STEVE KERR, LA MA­LA­DIE D’AMOUR

COMME SI LE BRUIT DES BALLES NE SUF­FI­SAIT PAS, STEVE KERR A ENDURÉ UNE AUTRE SOUFFRANCE, LOIN DU JEU. CE DEUXIÈME TITRE NBA EN TROIS ANS FAIT L’EF­FET D’UNE OR­DON­NANCE. UNE THÉRAPIE DE GROUPE VÉ­CUE DANS LA RÉ­SI­LIENCE.

Mondial Basket - - NEWS -

Ses joueurs at­ten­daient son re­tour. Non pas que les War­riors étaient or­phe­lins et mal­heu­reux avec Mike Brown du­rant les playoffs mais Ste­phen Cur­ry, Klay Thomp­son, Dray­mond Green et les autres ont noué une re­la­tion par­ti­cu­lière avec Steve Kerr de­puis trois ans. « On a ga­gné notre pre­mier titre en 2015 avec lui, rap­pe­lait le pre­mier, si be­soin était. On peut dire que ça a créé quelque chose de spé­cial entre nous. » Un lien, sû­re­ment. Des af­fi­ni­tés, aus­si. Le me­neur des War­riors est d’au­tant mieux pla­cé pour en par­ler que c’est Coach Kerr qui lui a of­fert le trem­plin qui l’a pro­pul­sé vers le titre de meilleur joueur NBA deux an­nées de suite. Epui­sé, l’ex-quin­tuple cham­pion avait dû je­ter l’éponge après une vic­toire contre Port­land le 19 avril, au 1er tour (4-0). Ses dou­leurs au dos étaient in­sou­te­nables. Kerr avait été opé­ré pen­dant l’été, il y a deux ans, lais­sant le coa­ching à son pre­mier as­sis­tant au mo­ment de la re­prise, Luke Wal­ton, au­jourd’hui chez les La­kers. On sait à pré­sent que s’il a été ab­sent pen­dant de longues se­maines, c’est la consé­quence di­recte de cette opé­ra­tion. La di­rec­tion de Gol­den State n’a ja­mais com­mu­ni­qué sur la ques­tion. Lors de son re­tour, le 4 juin en confé­rence de presse, l’in­té­res­sé com­men­ça par ces mots : « Je ne ré­pon­drai à au­cune ques­tion concer­nant ma san­té. Je suis là pour vous par­ler de coa­ching uni­que­ment. » On par­la donc coa­ching mais on ap­prit aus­si qu’il n’avait pas pré­ci­pi­té son re­tour et qu’il n’avait pris sa dé­ci­sion que quelques heures avant le Match 2 des Fi­nales contre Cle­ve­land. « Je vou­lais voir comment ça al­lait ce ma­tin. » Steve Kerr vit des hauts et des bas de­puis plus de deux ans et on sait éga­le­ment qu’il avait ter­mi­né la sai­son ré­gu­lière ex­té­nué par les 82 matches, au­tant que par les voyages aux quatre coins du pays. Quinze ans de car­rière en tant que joueur avaient dé­jà lais­sé des traces chez ce shoo­teur qui fut trois fois cham­pion NBA avec Chi­ca­go (1996-98) et deux fois avec San An­to­nio, en 1999 et 2003. Il y a deux ans, « Mon­dial Bas­ket » vous nar­rait l’his­toire du jeune Steve Kerr, frap­pé par une tra­gé­die, sous le titre « Le bruit des balles ». Celles qui firent tom­ber son père, Mal­colm Kerr, dans un Bey­routh mis à feu et à sang, une ville ra­va­gée par la guerre et gan­gré­née par le ter­ro­risme. Mal­colm n’était pas une vic­time choi­sie de fa­çon aléa­toire. Il était une cible. Steve Kerr ne sou­haite pas par­ler du ter­ro­risme qui frappe au­jourd’hui l’Oc­ci­dent. Un mal qui fra­gi­lise les so­cié­tés les plus avan­cées. Comme il ne veut pas évo­quer cet autre mal qui le ronge et le ren­voie aux in­ter­ro­ga­tions de la mé­de­cine. Steve mène ses com­bats de fa­çon si­len­cieuse. Seul - la face san­glante du monde lui rap­pelle une his­toire per­son­nelle lourde - et en fa­mille, avec sa femme et ses en­fants, dans une longue épreuve de ré­si­lience par rap­port à la ma­la­die. Les ha­bi­tués de l’Oracle Are­na lui ont ré­ser­vé une chaude ova­tion avant la pré­sen­ta­tion des équipes en Fi­nales. Car le coach des War­riors (51 ans) est un homme par­ti­cu­liè­re­ment ap­pré­cié en NBA. « Il a une vé­ri­table au­ra dans la Ligue, nous a confié Rick Car­lisle, le pré­sident

de l’as­so­cia­tion des en­traî­neurs et coach de Dal­las, à Oak­land. C’est un homme pon­dé­ré, tou­jours me­su­ré dans ses pro­pos. Il est res­pec­tueux des règles et je pense que ça trans­pa­raît quand on l’écoute par­ler. » Kerr n’avait pas pré­ve­nu ses joueurs de son re­tour, ils l’ont ap­pris juste avant le war­mup, sur la Twit­to­sphère. Pour­quoi cette dis­cré­tion jus­qu’à la der­nière mi­nute ? « Dé­jà, nous n’avions pas de séance de shoots ce ma­tin (ndlr:le­di manche 4 juin) et puis je ne sou­hai­tais pas en­voyer un tex­to aux joueurs car ils avaient été in­for­més, de­puis deux se­maines, que j’al­lais beau­coup mieux. Et dans le fond, ça n’avait pas une si grande im­por­tance. Que ce soit Mike( Brown, as­sis­tant pas­sé­head­coa ch in­té­ri­maire) ou moi qui en­cadre l’équipe, nous fai­sons la même chose », ex­pli­quait-il de­vant les mé­dias amé­ri­cains. La pe­tite his­toire re­tien­dra que Brown était tou­jours payé par les Ca­va­liers, qu’il avait coa­chés de 2005 à 2010 et en 2013-14, au mo­ment de les af­fron­ter… « La même chose », sû­re­ment. Mais la mé­thode est dif­fé­rente. Coach Kerr a un fee­ling na­tu­rel avec les joueurs de la Bay Area ain­si qu’une au­to­ri­té que n’a pas Mike Brown, pre­mier as­sis­tant. On sait que pen­dant ces playoffs 2017, Kerr n’a ja­mais été te­nu à l’écart des choix qui ont per­mis aux War­riors d’éta­blir un re­cord avec 15 vic­toires consé­cu­tives en post­sea­son. Content du tra­vail ef­fec­tué par Brown, Kerr te­nait à rap­pe­ler que la ges­tion de l’ef­fec­tif bleu et jaune était glo­bale. C’est tout son staff tech­nique qui est im­pli­qué. « Les dé­ci­sions qui sont prises pen­dant le match le sont tou­jours de ma­nière col­lé­giale, avec la col­la­bo­ra­tion de cha­cun, que ce soit Mike (Brown), Ron (Adams) ou Jar­ron (Col­lins). C’est tou­jours en­semble qu’on fait ces choses-là. Au cours des trois der­nières an­nées, j’ai dû mal­heu­reu­se­ment prendre de la dis­tance à deux re­prises mais la conti­nui­té a été as­su­rée grâce à mes as­sis­tants et les prin­cipes qui ré­gis­saient l’équipe sont res­tés les mêmes. » Avant de re­prendre les War­riors en main, Steve Kerr a pu­bli­que­ment adres­sé des com­pli­ments à l’in­té­ri­maire Mike Brown, comme il avait loué hier le taf ef­fec­tué par Luke Wal­ton. « Mon bras droit a été par­fait. C’est vrai­ment un bon en­traî­neur et une bonne per­sonne. Il a rem­pli sa mis­sion avec hu­mi­li­té. Et avec toute la confiance né­ces­saire pour as­su­mer cette tâche. Les joueurs ont ap­pré­cié, ain­si que le staff. On a de la chance de l’avoir avec nous. » Très dé­crié à une époque (il n’a pas lais­sé un sou­ve­nir im­pé­ris­sable à Los An­geles…), Mike Brown a re­pris son bou­lot dans l’ombre, sans le moindre pro­blème, comme si les lu­mières d’une Fi­nale NBA de­vaient d’abord éclai­rer la scène et les ac­teurs ap­pe­lés à en­dos­ser les pre­miers rôles, les joueurs et le head coach. Mais cette scène, Brown l’avait connue, il y a dix ans. Il était dans le camp ad­verse, avec Cle­ve­land, et il avait été ba­layé par San An­to­nio pour la pre­mière Fi­nale de LeB­ron James.

« C’ÉTAIT BON D’ÊTRE AU BORD DU TER­RAIN. CETTE ÉNER­GIE DES FI­NALES, C’EST TROP FUN DE LA RES­SEN­TIR. ÇA M’A FAIT DU BIEN DE RE­VE­NIR » STEVE KERR

SE­LON LUI, IL NE FE­RA PAS DE VIEUX OS EN NBA

Steve Kerr a tou­jours dit qu’il ne fe­rait pas de vieux os en NBA. Il ne vou­drait pas s’at­ta­cher à une fonc­tion. Et en­core moins à une pos­ture. Il res­ta peu de temps à Phoe­nix comme ge­ne­ral ma­na­ger, par exemple. Pour­tant, le bas­ket US est plus fort que lui. Il avoua après coup ce 4 juin, dans l’eu­pho­rie conte­nue d’une vic­toire : « C’était bon d’être au bord du ter­rain à nou­veau. Cette éner­gie des Fi­nales, c’est trop fun de la res­sen­tir. Ça m’a fait du bien de re­ve­nir. » Re­ve­nir par­mi ses joueurs, comme si l’at­mo­sphère du ves­tiaire, où tout se dit mais dont rien ne sort, lui man­quait. Comme si l’am­biance d’une are­na sur­chauf­fée lui brû­lait les mé­ninges. Ste­phen Cur­ry ap­pré­ciait lui aus­si ce come-back qui ne pou­vait pas pas­ser in­aper­çu. « Voir Steve à nou­veau sur le banc, par­mi nous, c’était fort. Il était avec nous à San An­to­nio(ndlr: en fi­nale de Confé­rence Ouest ), pour la rou­tine d’avant-match et la pré­pa­ra­tion vi­déo, mais ce n’était pas tout à fait pa­reil. En Fi­nales, on l’a vrai­ment re­trou­vé, il était au mi­lieu de nous. Sa place est avec l’équipe, sur le banc, mais la prio­ri­té, c’est sa san­té. » Coa­cher à nou­veau. Chan­ger la stra­té­gie. Et puis sen­tir cette fré­né­sie match après match. Al­ler cher­cher un deuxième titre NBA en trois ans. Ins­tal­ler le dé­but d’une pos­sible dy­nas­tie. Ou­blier aus­si, le temps d’un match, d’une sé­rie, la ma­la­die. Steve Kerr souffre de­puis l’âge de 18 ans. Quand Mal­colm, son père, est tom­bé sous les balles. Plus tard, chez les Bulls, Mi­chael Jor­dan lui as­sé­na un coup de poing lors d’un en­traî­ne­ment. Il se re­bel­la et ce fut le

dé­but d’une prise de conscience chez « MJ » (pas­sage in­ou­bliable du livre de Ro­land La­zen­by « Mi­chael Jor­dan, The Life », pa­ru en 2015 chez Ta­lent Sport). Il ne pou­vait pas tout se per­mettre avec ces co­équi­piers dont il avait be­soin. Kerr souf­frit aus­si quand il fal­lut pas­ser par une opé­ra­tion, après la conquête du pre­mier titre à Gol­den State, et man­quer 43 matches dans une sai­son re­cord (2015-16) où les War­riors at­tei­gnirent la barre des 73 vic­toires. Steve Kerr porte un lourd far­deau de­puis 33 ans main­te­nant. La NBA reste une « pa­ren­thèse » de sport. Il de­mande à ses joueurs de prendre du plai­sir. Le mot « Joie » re­vient sans cesse dans tous ses dis­cours d’avant et d’après-match. Sans doute pour en don­ner aux autres. Il prend lui-même plai­sir à ga­gner avec cette équipe qui pra­tique un bas­ket de rêve. Car au-de­là de la souffrance, il y a une ma­la­die in­cu­rable. L’amour du jeu NBA.

« VOIR STEVE À NOU­VEAU SUR LE BANC, PAR­MI NOUS, C’ÉTAIT FORT. SA PLACE EST AVEC L’ÉQUIPE MAIS LA PRIO­RI­TÉ, C’EST SA SAN­TÉ »

Ste­phen Cur­ry

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