DeMAR DeROZAN

PRES­SION & DÉ­PRES­SION

Mondial Basket - - Une Vie -

QUATRE FOIS ALL-STAR, MULTIMILLIONNAIRE NBA, DEMAR DEROZAN A DÉ­CI­DÉ DE PAR­LER DE SES AN­GOISSES, DE SON AN­XIÉ­TÉ, DE SA SO­LI­TUDE, PARCE QU’IL N’Y A PAS QUE LE BASKET DANS SA VIE. « DD » OU L’HISTOIRE D’UN RAPTOR INDESTRUCTIBLE… EN PLEINE THÉ­RA­PIE.

To­ron­to n’a ja­mais pa­ru aus­si so­lide et aus­si fort que cette sai­son (pre­mière équipe qua­li­fiée pour les playoffs, au 8 mars) et pour­tant, son meilleur joueur, DeMar DeRozan, est quel­qu’un de fra­gile et de friable men­ta­le­ment. Cer­tains di­ront qu’on s’en est aper­çu, de­puis quatre ans, en post­sea­son - ce qui est vrai - mais le fran­chise player des Rap­tors a ap­por­té des élé­ments (ou d’autres pistes) pour com­prendre ce qui n’al­lait pas. Ceux-ci concernent sa per­son­na­li­té et sa psy­cho­lo­gie. C’était il y a un peu plus d’un mois, en marge du AllS­tar Game à Los An­geles, où il a fê­té sa 4e sé­lec­tion à 28 ans. Il a suf­fi d’un tweet en pleine nuit - « Cette dé­pres­sion prend le des­sus » - pour que le jour­nal de To­ron­to, « The Star », in­ter­roge l’ar­rière for­mé à USC sur ce qu’il n’avait ja­mais évo­qué jus­qu’alors. « Je pa­rais si calme quand on ne me connaît pas…, a-t-il dit. Je reste dis­tant, dans un cer­tain sens. Re­tran­ché dans mon propre es­pace per­son­nel. » Ce qu’on igno­rait, c’est que le n°10 de To­ron­to souffre d’an­goisse et d’an­xié­té. On au­rait ten­dance à l’ou­blier : les bas­ket­teurs NBA ne sont pas des ex­tra­ter-

re­stres. Ils éprouvent des sen­ti­ments, ont des émo­tions. Ils peuvent tra­ver­ser des phases très dé­li­cates sur un plan psy­cho­lo­gique. Comme vous, comme nous. DeRozan est une su­per­star de la ligue amé­ri­caine mais aus­si une étoile fi­lante. Le na­tif de Comp­ton avait quit­té la Ca­li­for­nie pour s’ex­pa­trier au Ca­na­da quand il avait été draf­té par To­ron­to en 2009 (9e pick). Alors qu’il était agent libre en 2016, beau­coup de mé­dias amé­ri­cains le voyaient re­ve­nir à Los An­geles. Ce ne fut pas le cas. Il n’y eut pas de né­go­cia­tion. Il re­si­gna pour 139 M$ sur 5 ans. « To­ron­to est ma mai­son », di­sait-il alors. On peut com­prendre pour­quoi quand on creuse dans son histoire per­son­nelle. DeMar est né dans la même ville que les rap­peurs Ken­drick La­mar et Dr Dre ou l’an­cien ai­lier des Pis­tons Tay­shaun Prince, cham­pion NBA en 2004. Une ville gan­gré­née par le crime et la cor­rup­tion dans les an­nées 1990 et 2000. Is­su d’un mi­lieu mo­deste, DeRozan a vu les Crips et les Bloods, deux gangs meur­triers, faire la loi à Comp­ton, ci­té du com­té de Los An­geles si­tuée au sud de Willow­brook.

« On peut pa­raître in­tou­chables, comme ça, mais on est tous hu­mains. On a tous des sen­ti­ments et par­fois, ils prennent le des­sus » DeMar DeRozan (To­ron­to)

L’ac­tuel Raptor ne s’en cache pas : « J’ai vu des amis que je trou­vais tout à fait bien alors qu’en réa­li­té, ils étaient ad­dicts à la drogue et se ré­vé­laient in­ca­pables de se sou­ve­nir de ce qui s’était pas­sé la veille. Moi, je n’ai ja­mais bu un verre de ma vie parce que j’ai gran­di en voyant un tas de gens se saou­ler pour ou­blier les pro­blèmes qu’ils tra­ver­saient. En­fin, vous voyez ce que je veux dire ? » On ima­gine sur­tout un ta­bleau peu re­lui­sant, sombre, violent au­tour du ga­min. Le crack rui­nait plus d’une vie et me­nait les plus faibles tout droit à la mort.

UNE THÉ­RA­PIE SUR LES RÉ­SEAUX SO­CIAUX

Le shoo­teur des Rap­tors a pas­sé sa jeu­nesse dans ce cli­mat épou­van­table avant de re­joindre le cam­pus de l’uni­ver­si­té de Sou­thern Ca­li­for­nia pour une seule an­née. Au mi­lieu des an­nées 2000, il y avait tel­le­ment de meurtres à Comp­ton que le com­té avait mis en place un pro­gramme spé­ci­fique pour la ville, bap­ti­sé « The gifts for guns pro­gram » : on échan­geait, dans les fa­milles, une arme contre un chèque de 100 dol­lars ! « On peut pa­raître in­tou­chables, in­des­truc­tibles, comme ça, mais on est tous hu­mains. On a tous des sen­ti­ments et par­fois, ils prennent le des­sus dans les mo­ments où le monde en­tier est sur vous », avouait-il à Los An­geles. DeRozan réus­sit une grande sai­son (23.7 pts, 4 rbds, 5.1 pds), du même ca­libre que celle de l’an der­nier. Mil­wau­kee a pu s’aper­ce­voir qu’il res­tait l’un des meilleurs shoo­ting guards de la Ligue dans le périmètre quand il a fait plier les Bucks avec 52 points le jour du Nou­vel An ! Perf qui bat­tait, au pas­sage, le re­cord de points de la fran­chise ca­na­dienne, co-dé­te­nu jus­qu’alors par Vince Car­ter et Ter­rence Ross. Les Sixers de Joel Em­biid ont eu droit à une pu­ni­tion si­mi­laire avec 45 points si­gnés « DD » le 21 dé­cembre, comme Gol­den State le 13 jan­vier (42 pions pour le co­pain de Kyle Lo­wry). Ajou­tez 42 ban­de­rilles le 7 mars contre De­troit. Le droi­tier shoote en­core à plus de 46% dans le champ (32.4% der­rière l’arc) et il semble in­ar­rê­table avec sa mé­ca­nique de tir ré­glée comme du pa­pier à mu­sique à 5 mètres du cercle. Mais ça n’em­pêche donc pas, chez lui, le vague à l’âme, les coups de blues le soir en ren­trant à la mai­son après un match, l’an­xié­té. Et le doute qui s’in­si­nue dans l’es­prit, des nuits du­rant. « J’ai tou­jours été comme ça. De­puis tout jeune. C’est tou­jours pa­reil », dit-il, comme si le sou­ve­nir de Comp­ton se ré­veillait à chaque mo­ment de so­li­tude. Comme si l’an­goisse et la peur conti­nuaient de le ter­ro­ri­ser au mi­lieu de ses nuits blanches, alors que l’in­som­nie le met au sup­plice. DeMar par­tage dé­sor­mais tout ce­la sur les ré­seaux so­ciaux, dans une sorte de thé­ra­pie de groupe, et ça lui convient tout à fait. Les ré­ponses sont au pire l’in­dif­fé­rence, au mieux la com­pas­sion. « J’ai re­çu pas mal de mes­sages hy­per po­si­tifs. Ce n’est pas quelque chose dont j’ai honte. A mon âge, je réa­lise que beau­coup de per­sonnes tra­versent ce genre de choses. » Réa­liste, il sait aus­si que sa for­tune le pro­tège et l’ex­pose en même temps. C’est pour ce­la qu’il ajoute : « Si quel­qu’un ac­cueille (ce tweet) en se di­sant que je réus­sis tou­jours à être per­for­mant en pas­sant par des hu­meurs et des mo­ments dé­li­cats, ça me va. » Com­pre­nez : il donne le bon exemple. De­puis, d’autres se sont confes­sés. A Wa­shing­ton, l’ar­rière-ai­lier Kel­ly Oubre Jr a avoué qu’il souf­frait lui aus­si de troubles psy­cho­lo­giques. Il se moque du qu’en-di­ra-t-on. Et n’a pas peur de de­ve­nir une cible pri­vi­lé­giée pour ses ad­ver­saires qui pour­raient avoir l’idée de le tor­tu­rer men­ta­le­ment, à coups d’in­ti­mi­da­tion.

EN TER­RAIN MI­NÉ

Nous avions eu la chance d’in­ter­vie­wer DeMar DeRozan à Londres en jan­vier 2015. Il avait ac­cep­té de nous ré­pondre sans au­cun pro­blème alors que nous étions dans un gym­nase d’école où les Rap­tors avaient un shoo­ta­round, le ma­tin du match. Il était très at­ten­tif à nos ques­tions, sou­hai­tant sans doute être le plus ex­pli­cite pos­sible dans ses ex­pli­ca­tions tech­niques, pour évo­quer le jeu de son équipe et ses propres per­for­mances. A la lu­mière de ses der­nières dé­cla­ra­tions, ces ses­sions s’éclairent d’une lu­mière nou­velle.

Pas­sé des actes aux pa­roles (et des pa­roles aux actes), DeRozan n’a plus be­soin de for­cer sa na­ture. Il est lui-même, quel que soit son in­ter­lo­cu­teur. « Je m’en fiche, de qui vous êtes. Vous pou­vez être la plus pe­tite per­sonne sor­tie de la rue ou le plus grand dé­ci­deur du monde, je vais vous trai­ter de la même fa­çon. Je traite tout le monde de la même fa­çon. Avec res­pect. » Il n’est pas cer­tain que le multimillionnaire de To­ron­to soit for­cé­ment très à l’aise avec cette au­ra au­tour de lui. Le sta­tut et la ri­chesse qui l’ac­com­pagnent. Il y a des superstars qui n’ont au­cun pro­blème pour gé­rer leur image et leur mé­dia­ti­sa­tion, à l’ins­tar de LeB­ron James ou Ste­phen Cur­ry. Pour d’autres, c’est beau­coup plus com­pli­qué, pour dif­fé­rentes rai­sons, per­son­nelles ou pas. DeRozan entre sû­re­ment dans cette deuxième ca­té­go­rie. Sa mère lui a long­temps rap­pe­lé cette ph­rase, qui l’ac­com­pagne en­core au quo­ti­dien : « Ne te moque ja­mais de quel­qu’un parce que tu ne sais pas ce que cette per­sonne tra­verse. » Si on ne sait pas pré­ci­sé­ment ce que DeMar tra­verse, on sait à pré­sent ce qu’il vit. Et ef­fec­ti­ve­ment, il n’y a au­cune honte à ce­la.

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