JOR­DAN

ET SES AMIS DU P’TIT-DÉ­JEU­NER

Mondial Basket - - INSIDE TEAM -

MI­CHAEL JOR­DAN N’A SANS DOUTE JA­MAIS EU AU­TANT DE PRES­SION QUE PEN­DANT CETTE SAI­SON 1997-98. IL JOUE TOUTE LA PRE­MIÈRE PAR­TIE SANS SON LIEU­TE­NANT SCOT­TIE PIP­PEN. VÉ­RI­TABLE BOUR­REAU DE TRA­VAIL, « MJ » SE MONTRE SOU­VENT IRRITANT ET EX­TRÊ­ME­MENT DUR AVEC SES CO­ÉQUI­PIERS. LES BULLS NE SONT PAS ÉGAUX ENTRE EUX CAR « SA MA­JES­TÉ » A INS­TAU­RÉ UNE VERTICALITÉ DANS LE FONC­TION­NE­MENT DE L’ÉQUIPE. VOI­CI SA DER­NIÈRE HIS­TOIRE DER­RIÈRE LES SUNLIGHTS.

L’ab­sence de Scot­tie Pip­pen jus­qu’au 10 jan­vier et un match contre Gol­den State a mis une pres­sion sup­plé­men­taire sur Mi­chael Jor­dan. Chi­ca­go est le cham­pion et doit gar­der son rang. En même temps, ces Bulls vivent - vrai­sem­bla­ble­ment - leur der­nière sai­son en­semble, ce qui a pour ob­jet d’at­ti­ser les at­tentes des fans à tra­vers tout le pays. Sur­tout que les com­men­taires ici et là vont bon train. « Les gens ne com­pre­naient pas que cette équipe soit dé­man­te­lée. Ils nous po­saient des ques­tions mais nous n’avions au­cune ré­ponse à ça », se sou­vient Steve Kerr, l’ac­tuel coach des War­riors. Au mois de fé­vrier, alors que l’équipe joue à Utah, le GM Jer­ry Krause donne une in­ter­view au « Chi­ca­go Tri­bune » dans la­quelle il confirme ce qu’il a dit en dé­but de sai­son : « Nous ado­re­rions avoir Mi­chael de nou­veau (l’an pro­chain) mais si Mi­chael veut Phil (Jack­son), ça ne se­ra pas pos­sible. » Krause au­rait vou­lu ra­vi­ver les ran­coeurs qu’il ne s’y se­rait pas pris au­tre­ment. Scot­tie Pip­pen a de­puis long­temps com­pris le manège du ge­ne­ral

ma­na­ger : « Je pense que Krause vou­lait tout sim­ple­ment contrô­ler les choses. Il vou­lait ga­gner un titre sans Mi­chael. Il vou­lait éga­le­ment en ga­gner un sans Phil. Et sans moi. Juste pour pou­voir dire qu’il était gé­nial dans ce qu’il fai­sait. C’était ça, son stra­ta­gème. Il l’a ré­pé­té pen­dant la sai­son. » Phil Jack­son doit ten­ter de faire front avec son groupe. Mais sur le ter­rain, ce­lui-ci n’a pas le ré­pon­dant né­ces­saire. Chi­ca­go se montre in­ca­pable d’en­chaî­ner des sé­ries de cinq ou six vic­toires et le cinq est trop dé­pen­dant de Jor­dan. Lors d’une réunion où joueurs et staff tech­nique se re­trouvent pour ana­ly­ser une vi­déo, Coach Jack­son ba­lance après une mau­vaise ac­tion de Luc Lon­gley : « Tout le monde fait des er­reurs et j’en ai fait une moi-même en re­ve­nant ici cette sai­son avec cette équipe. » Jor­dan ré­plique aus­si sec : « Moi aus­si ! » Luc Lon­gley, vexé, ré­pon­dra : « C’est fa­cile de cri­ti­quer. » Après une passe d’armes où l’as­sis­tant Tex Win­ter a dé­fen­du le staff, le pi­vot des Bulls, ex­cé­dé, cible car­ré­ment « His Air­ness » : « Je ne par­lais pas du staff. Mi­chael est tou­jours ce­lui qui est cri­tique. »

Jor­dan n’aime pas qu’on lui tienne tête. Sur le ter­rain mais aus­si en de­hors. Lon­gley es­suie cette der­nière re­marque dou­blée d’un conseil : « La seule chose qui m’énerve est la dé­faite. Je pense que tu dois faire en sorte d’être meilleur la pro­chaine fois. Change. » Ce mee­ting hou­leux entre joueurs est un tour­nant dans la sai­son des Bulls. Ils vont en­chaî­ner avec huit vic­toires consé­cu­tives entre les 13 et 29 dé­cembre. L’équipe ne pro­duit pas un jeu ex­tra­or­di­naire mais elle s’est re­mise à ga­gner, tant bien que mal.

JOR­DAN ET ROD­MAN FUMENT DES CI­GARES EN­SEMBLE

« Sa Ma­jes­té » a ses souffre-dou­leurs au lo­cker room. Luc Lon­gley mais aus­si To­ni Ku­koc. Cette der­nière sai­son n’offre au­cune ac­cal­mie. L’Aus­tra­lien n’a rien ou­blié. « Les cri­tiques de Mi­chael pou­vaient être dures mais il n’in­sis­tait pas. Il a lâ­ché un peu de lest à me­sure qu’il a ap­pris à me connaître. Il com­prend ce que dif­fé­rentes per­sonnes peuvent to­lé­rer et ce à quoi dif­fé­rentes per­sonnes peuvent ré­pondre*. » L’ai­lier croate To­ni Ku­koc man­geait chaud, aus­si bien du­rant les en­traî­ne­ments qu’en de­hors des par­quets. Il avait contre lui le fait d’avoir été pro­té­gé par Jer­ry Krause dès le dé­but. Ce der­nier l’avait pré­sen­té comme une pé­pite en or mas­sif. Jor­dan l’avait cor­ri­gé aux Jeux Olym­piques de Bar­ce­lone et il ne ra­tait ja­mais l’oc­ca­sion de le lui rap­pe­ler. Ku­koc confie dans « The Life », le bou­quin de Ro­land La­zen­by consa­cré à « MJ » : « Quel­que­fois, vous pou­vez mal prendre ces choses. Elles peuvent ne pas être agréables à en­tendre. Je ne ré­pon­dais pas à ses at­taques ver­bales. Je ne suis pas le genre de per­sonne qui peut de­ve­nir mé­chante*. » Jor­dan trouve un al­lié de choc, pour pal­lier l’ab­sence de son lieu­te­nant Scot­tie Pip­pen, en la per­sonne de Den­nis Rod­man. Le py­ro­mane des par­quets, ca­pable d’éteindre un dé­but d’in­cen­die en pre­nant une ving­taine de re­bonds, al­lume les ci­gares de Mi­chael. Jor­dan ra­conte com­ment il a mis Rod­man dans sa poche : « Je suis al­lé voir Den­nis et je lui ai dit :« Ecoute, je connais ton cirque. Je sais que tu aimes prendre des tech­niques. Je sais quelle image tu es­saies de ren­voyer. Mais j’ ai be­soin, cette sai­son, que tu restes dans le match. L’ équipe ne peut passe per­mettre que tuens or tes.Scot­tien’ e st pas là. Ça veut dire que tu vas de­voir mon­trer l’ exemple et non res­ter der ri èreS­cot­tie et moi .»» Jor­dan rap­porte que Rod­man ve­nait frap­per à la porte de sa chambre, quand l’équipe était en voyage, pour lui taxer un ci­gare. « Quand il ve­nait me voir ain­si, c’était sa fa­çon à lui de me dire :« Je suis dé­so­lé car je n’ ai pas as­su­ré ce soir pen­dant le match .»» Chi­ca­go joue mal­gré tout moyen­ne­ment jus­qu’au break du All-Star Game à New York. Le pro­prié­taire de l’équipe, Jer­ry Reins­dorf, doit à nou­veau in­ter­ve­nir avec un com­mu­ni­qué of­fi­ciel car l’am­biance n’est pas vé­ri­ta­ble­ment meilleure, ni dans l’équipe, ni dans les bu­reaux de la fran­chise. Les Bulls vivent en per­ma­nence avec les ru­meurs. Ce com­mu­ni­qué de Reins­dorf se veut ras­su­rant pour les fans comme pour les em­ployés de Chi­ca­go : « Tous les com­men­taires concer­nant des re­traites, des rem­pla­ce­ments ou des chan­ge­ments d’ef­fec­tif sont pré­ma­tu­rés. Notre ma­na­ge­ment a re­con­duit ce coach et ces joueurs cette sai­son avec l’ob­jec­tif de ga­gner un sixième titre de cham­pion NBA. A mi-sai­son et avec les playoffs qui s’an­noncent de­vant nous, ce­la de­vrait être notre seul su­jet de pré­oc­cu­pa­tion. »

LES AMIS DU PE­TIT-DÉ­JEU­NER

Le noyau dur des Bulls tourne au­tour de trois hommes. Mi­chael Jor­dan, Scot­tie Pip­pen et Ron Har­per. Ils sont tous les trois, côte à côte, au pre­mier rang sur la pho­to of­fi­cielle des Chi­ca­go Bulls 1997-98 car ces trois-là sont sur la même lon­gueur d’ondes. En­fin, ils sont sur­tout deux, sur les ondes Mi­chael Jor­dan. « His Air­ness » a pris le soin de convo­quer ré­gu­liè­re­ment Pip­pen et Har­per chez lui, le ma­tin, quand l’équipe joue à Chi­ca­go. C’est le « Break­fast Club » qui consiste en un wor­kout sur le ter­rain de bas­ket de « MJ », dans sa pro­prié­té. On re­trouve aus­si dans ce « Break­fast Club » Tim Gro­ver, le pré­pa­ra­teur phy­sique de Jor­dan, qui lui a été re­com­man­dé par John Hef­fe­ron, le phy­sio­thé­ra­peute des Bulls. Gro­ver joue un rôle ac­tif au­près de Pip­pen et « Harp », même s’il reste le pré­pa­ra­teur per­son­nel de Mi­chael qui le ré­mu­nère sur ses propres de­niers. Cet en­traî­ne­ment pri­vé chez Jor­dan n’est pas un simple warm-up mais une ses­sion ex­trê­me­ment dure avant d’en­chaî­ner au Ber­to Cen­ter par un prac­tice avec toute l’équipe, sous les ordres de Coach Jack­son, Tex Win­ter, Jim­my Rod­gers, Bill Cart­wright et Chip Schae­fer. Jor­dan, Pip­pen et Har­per pou­vaient ain­si se col­ti­ner quatre heures d’en­traî­ne­ment en une seule ma­ti­née ! Le pre­mier en­chaî­nait évi­dem­ment par un golf l’après-mi­di. Mais sans au­cun joueur des Bulls avec lui. Le « Break­fast Club » était même un « Think Tank » pour l’époque. Il ar­ri­vait que les trois joueurs dé­barquent quelques heures plus tard de­vant Phil Jack­son, au Ber­to Cen­ter, en lui di­sant qu’ils avaient mis au point une stra­té­gie en dé­fense pour stop­per un ou deux joueurs ad­verses. Coach Jack­son n’avait pas d’autre choix que d’ac­quies­cer après en avoir par­lé à ses as­sis­tants.

UN MO­MENT DE RÉ­FLEXION COM­MUNE

Peu de monde ima­gine Mi­chael Jor­dan écrire un poème. C’est un peu comme si on de­man­dait à Car­me­lo An­tho­ny de nous faire vi­si­ter le Me­tro­po­li­tan Mu­seum puis­qu’il a pas­sé sept ans à New York. On pour­rait res­ter sur notre faim (de cul­ture). Mais Mi­chael a bien écrit un poème à l’is­sue de la sai­son ré­gu­lière. C’est le gou­rou Phil Jack­son qui a été à l’ori­gine de cette ini­tia­tive. Steve Kerr se rap­pelle très bien de ce mo­ment : « Phil nous a dit :« De­main à l’ en­traî­ne­ment, je veux que tout le monde ra­conte quel­que­chose sur l’ aven­ture que nous avons vé­cue avec cette équipe. Ça peut être n’ im­porte quoi. Vous pou­vez écrire un poème ou une lettre à vos co­équi­piers. Vous pou­vez prendre les pa­roles d’ une chan­son

« ÉCOUTE, DEN­NIS, JE CONNAIS TON CIRQUE. JE SAIS QUE TU AIMES PRENDRE DES TECH­NIQUES MAIS J’AI BE­SOIN, CETTE SAI­SON, QUE TU RESTES DANS LE MATCH. SCOT­TIE N’EST PAS LÀ »

Mi­chael Jor­dan (à l’adresse de Den­nis Rod­man)

qui vous parle. Tout ce que vous vou­lez. Mais ap­por­tez quel­que­chose de­main à l’en­traî­ne­ment*.» » Si la moi­tié des gars a ou­blié de se mettre de­vant une page blanche, « MJ », lui, a ré­pon­du au sou­hait du coach. Il a écrit un poème sur les Chi­ca­go Bulls et l’a lu dans une salle tri­bale où tous les joueurs ont été réunis par Coach Jack­son. Alors que les Bulls se pré­parent à af­fron­ter New Jer­sey au 1er tour des playoffs, Jor­dan ter­mine en di­sant : « Per­sonne ne sait ce que le fu­tur nous ré­serve mais fi­nis­sons en beau­té. » Steve Kerr se sou­vient d’un ins­tant par­ti­cu­liè­re­ment fort, par­ta­gé par toute l’équipe, à l’is­sue de cette réunion : « Quand tout le monde eut fi­ni de s’ex­pri­mer, le

coach a re­cueilli tous les textes dans une boîte mé­tal­lique, il a cra­qué une al­lu­mette et y a mis le feu. Les lu­mières étaient éteintes. Il y a eu un ha­lo lu­mi­neux rou­geoyant dans la pièce. » Le poème de Mi­chael Jor­dan s’est consu­mé à pe­tit feu avant de de­ve­nir une pous­sière de cendres, dis­per­sées dans l’im­mor­ta­li­té des Bulls. Steve Kerr a avoué plus tard qu’il avait ver­sé quelques larmes et que beau­coup de joueurs n’avaient pas ré­sis­té, eux non plus, de­vant l’émo­tion dé­ga­gée par les mots de Jor­dan. « Il n’y avait pas seule­ment Mi­chael, as­sure Kerr. C’était l’en­semble. Nous sa­vions tous que nous vi­vions cette aven­ture, cette ère qui était unique et que nous avions de la chance d’en faire par­tie. » Les Chi­ca­go Bulls n’avaient ja­mais créé de liens aus­si forts avant d’en­trer en playoffs. C’est aus­si pour ce­la qu’ils furent in­domp­tables en­core une fois, mal­gré tant de pé­ri­pé­ties. In­domp­tables jus­qu’au bout.

*Les pro­pos de Luc Long le y,To­niKuk oc et S te veKerr sont ex­trait sdul ivre« Mi­chael J or dan,TheLife»del’ écri­vain amé­ri­cain Ro­land La zen­by, pa­ru chez Ta­lent Sport.

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