DANS LES COU­LISSES DU FILM

Le film Gé­né­ra­tion Dry était pro­je­té pour la pre­mière fois aux der­nières Ren­contres du ci­né­ma de mon­tagne de Gre­noble, en no­vembre der­nier. Pra­tique long­temps can­ton­née aux grottes à trous fo­rés, le dry-too­ling est au­jourd’hui un moyen de pro­gres­ser et d’

Montagnes - - SOMMAIRE - Par Pierre Chauf­four

Bio­nic Aga­pi, ou­verte par Gaë­tan Ray­mond reste en­core au­jourd’hui in­vain­cue. C’est pro­ba­ble­ment la grande voie de dry la plus dure du monde avec deux lon­gueurs en D12. Huit lon­gueurs dé­ver­santes sur un ma­gni­fique ro­cher sculp­té.

Le dry-too­ling, ce nom sonne en­core comme quelque chose d’as­sez obs­cur pour beau­coup d’entre vous. Même pour des montagnards as­si­dus et ex­pé­ri­men­tés, ce sport reste un mys­tère, une pra­tique mé­con­nue. Ce n’est pour­tant pas une nou­velle lu­bie sor­tie de der­rière les fa­gots. Les pre­miers af­fi­cio­na­dos ne sont autres que des lé­gendes tels que Jeff Lowe, Will Gadd, Sté­phane Hus­son et bien d’autres. Dans les an­nées 1980, la pra­tique de la cas­cade de glace se dé­mo­cra­tise et ex­plose. C’est le sport à la mode, une nou­velle ac­ti­vi­té ten­dance au sein de la com­mu­nau­té des al­pi­nistes. Des lignes dures sont gra­vies, de plus en plus raides et fra­giles. Très ra­pi­de­ment, le dé­fi n’est plus uni­que­ment spor­tif. Les struc­tures étant ver­ti­cales, au plus raide, il faut alors cher­cher des struc­tures plus fines, moins pro­té­geables, plus fra­giles. Cette al­ter­na­tive pour cor­ser la dif­fi­cul­té pousse les ath­lètes à se mettre en dan­ger. Le chal­lenge devient trop ris­qué et les règles du jeu doivent être mo­di­fiées. Le ro­cher est un élé­ment plus stable et of­frant des pos­si­bi­li­tés plus sûres de pro­tec­tions tels les spits. Les grim­peurs com­mencent donc à jouer dans les dé­vers bor­dant les ci­gares et autres struc­tures de glace. Le dry naît avec cette vo­lon­té de tou­jours se dé­pas­ser, trou­ver des lignes de plus en plus dif­fi­ciles. Ce­la per­met en­suite d’al­ler cher­cher des bouts de glace sus­pen­dus jus­qu’alors in­ac­ces­sibles. Pe­tit à pe­tit, des secteurs dé­diés au dry voient le jour. Ils per­mettent de s’en­traî­ner pour de nou­velles lignes ex­trêmes en mon­tagne mais éga­le­ment pour les com­pé­ti­tions qui font leur ap­pa­ri­tion. C’est main­te­nant une dis­ci­pline à part en­tière. Cer­tains en font en com­pé­ti­tion (coupe du monde, cham­pion­nats du monde), d’autres voient ça comme une pré­pa­ra­tion pour les voies dures en haute mon­tagne. C’est aus­si pra­ti­qué comme on irait faire de la fa­laise.

GENÈSE

J’ai ren­con­tré Gaë­tan Ray­mond il y a quatre ans. Nous avons com­men­cé à faire quelques images en­semble. Il avait dé­jà cette idée de film de dry-too­ling de­puis un mo­ment. Il ne lui a pas fal­lu long­temps pour me convaincre de l’ai­der à réa­li­ser son rêve. C’est ain­si qu’en jan­vier 2014 nous tour­nons les pre­mières sé­quences du film. Nous avions com­men­cé par Cogne et l’ou­ver­ture d’une nou­velle voie de mixte, avec des por­tions en­tiè­re­ment en glace Gé­ré­my Ra­kows­ki et Ké­vin au dé­part de la der­nière longueur de Sanc­tionS­ty­lée, une des nou­velles voies dures en rive gauche d’Ar­gen­tière, ou­verte par Jeff Mer­cier. Par temps pauvres en glace et aux condi­tions chan­geantes, le dry est une bonne al­ter­na­tive.

Co­ra­lie Ja­ry pro­fite de la vue de­puis le ci­gare de sor­tie de Te­qui­laS­tunt­man. Une voie idéale pour s’ini­tier aux joies du mixte. Les re­lais sont en place, les lon­gueurs sont à pro­té­ger.

ain­si que de grandes lon­gueurs de dry pur, sans au­cun trou fo­ré. Au cours de cet hi­ver­là, mal­gré les condi­tions dif­fi­ciles nous avons fait d’autres tour­nages pour ce film. Nous avions une liste plu­tôt consé­quente de voies et d’idées de lieux et de per­sonnes à fil­mer. Notre bud­get étant plus que li­mi­té, il a fal­lu s’adap­ter. Pour chaque nou­veau tour­nage, nous fai­sions ap­pel soit aux ath­lètes lo­caux dont nous avions be­soin pour les in­ter­views, soit aux amis dis­po­nibles et mo­ti­vés. Au­tant dire que conci­lier les agen­das de tout le monde et avoir les condi­tions en même temps, ce n’est pas chose ai­sée. Le dry est une pra­tique moins

contrai­gnante que la cas­cade de glace. Ce­pen­dant, l’hiver 2014-2015 ne nous a vrai­ment pas ai­dés. Nous avions pré­vu d’al­ler sur des secteurs lé­gen­daires comme Kan­ders­teg, Cogne et plein d’autres. Les condi­tions n’ont pas été là de la sai­son. Nous avons re­pris les tour­nages en fé­vrier 2015. Nous avons choi­si des clas­siques, avec le moins de glace pos­sible afin de li­mi­ter les contraintes liées aux condi­tions de la voie elle-même. Ain­si, nous avons eu la chance de pou­voir al­ler faire de belles images dans Te­qui­la Stunt­man en rive gauche d’Ar­gen­tière. En­suite, les Drus avec le ma­gni­fique cou­loir Nord di­rect.

LE SPOT DE LA DÉ­CEN­NIE

Au cours du prin­temps, Laurent Gi­rousse nous a fait part d’un spot se­cret qui at­ten­dait d’être grim­pé. Un grand dé­vers de trente mètres rem­pli de sta­lac­tites de plu­sieurs mètres de haut par­tout, un ro­cher orange par­fait. Comme le dit Gaë­tan, c’est le spot de la dé­cen­nie. Le cadre est ex­cep­tion­nel, on au­ra même trois mi­nutes de so­leil sur le deuxième jour de tour­nage sur ce spot. On ne va pas non plus vous faire une liste ex­haus­tive des lieux de tour­nage, ça ris­que­rait d’être un peu en­nuyeux. Pour faire simple, on n’a pas chau­mé. Même avec un mi­cro-bud­get, on a réus­si à voir du pays, tordre des lames dans pas mal de fis­sures dif­fé­rentes et ren­con­trer des fi­gures em­blé­ma­tiques du mi­lieu qui ont eu la gen­tillesse de ré­pondre à nos ques­tions. Après les pre­mières pro­jec­tions du film, nous avons eu pas mal de ques­tions sur le tour­nage lui­même. Comme on est sym­pas, on va vous don­ner quelques se­crets et anec­dotes de ces deux belles an­nées d’aven­tures.

SCÉ­NA­RIO ?

Pour faire un film, qui plus est de vingt-six mi­nutes, il est pré­fé­rable d’écrire au­pa­ra­vant, de pré­pa­rer tout ça. En gros, il vous faut un scé­na­rio. De ce cô­té-là, on ne par­tait pas ga­gnants. Nous avions l’idée, les spots, les gens que nous vou­lions in­ter­vie­wer, mais c’est tout. Tout s’est fait au mon­tage avec quelques belles sur­prises. Notre idée de base était de vous faire suivre une sai­son clas­sique de dry-too­ling. Été, en­traî­ne­ment sur les spots de dry à l’au­tomne, pré­pa­ra­tion pour les com­pé­ti­tions, com­pé­ti­tions, puis un pe­tit tour en mon­tagne avant le re­tour de l’été. Au fi­nal, on s’est re­trou­vé à faire un do­cu­men­taire sur l’his­toire du dry. La ma­jo­ri­té des sé­quences du film ont été tour­nées en hiver, en mon­tagne. For­cé­ment, faire ça en été au­rait été bien trop fa­cile. Chaque tour­nage avait ses contraintes et son lot de nou­veau­tés. Le tout pre­mier, à Cogne, nous par­tions ou­vrir. Nous étions quatre, deux pour grim­per et ou­vrir, deux pour fil­mer. Chaque cor­dée avait son propre ma­té­riel. Je de­vais être au­to­nome avec Lu­cas pour me pla­cer en pa­roi afin de réa­li­ser les images dont nous avions be­soin. Gaë­tan et Alexandre avaient quant à eux, le per­fo­ra­teur, cin­quante spits, friends, coin­ceurs, broches, cordes. De notre cô­té, en plus des cordes de grimpe et de quelques broches, nous avions mon­té deux cents mètres de stat’, ain­si que tout le ma­té­riel

C’EST LE SPORT À LA MODE AU SEIN DE LA COM­MU­NAU­TÉ DES AL­PI­NISTES

pho­to et vi­déo, soit en­vi­ron dix ki­los pour deux. Certes les sacs étaient lourds mais ce­la se se­rait mieux pas­sé s’il n’avait pas nei­gé soixante cen­ti­mètres dans la nuit juste avant notre ar­ri­vée. Il nous au­ra fal­lu quatre heures et de­mie (trois fois plus que la nor­male) pour re­joindre le pied de la ligne. Nous avons pas­sé deux belles jour­nées bien hu­mides et froides avec pas mal de spin­drifts, ain­si que quelques ava­lanches pas­sant au-des­sus de nos têtes, mer­ci le dé­vers. Tout ça pour ne pas mettre ces

IL NOUS AU­RA FAL­LU 4 H 30 POUR RE­JOINDRE LE PIED DE LA LIGNE

images dans le film… Les deux autres tour­nages mar­quants ont été ceux des Drus ain­si qu’E- lo­gik dans la face est du Triangle du Ta­cul. Pour ceux qui ne connaissent pas le cou­loir nord des Drus, c’est une voie de huit cents mètres co­tée ED. Pas évident au pre­mier abord pour faire des images, sur­tout pour fil­mer. Je di­rais pour­tant que c’est re­la­ti­ve­ment simple. L’ap­proche n’est pas longue, le bi­vouac est au pied de la voie. La pre­mière par­tie de la voie est un long pla­quage de glace pas très raide qui se re­monte vite : on vient ra­pi­de­ment bu­ter sur les lon­gueurs dures. J’ai pu grim­per la pre­mière en se­cond, même avec la stat’ sur le dos et le ma­tos pho­tos c’est une longueur sym­pa et vrai­ment jo­lie. Pour le reste, An­tho­ny s’est char­gé de mon­ter la stat’. Je de­vais en­suite re­mon­ter pour les fil­mer du haut. La re­mon­tée sur corde au-des­sus de trois mille mètres, ce n’est pas vrai­ment fa­cile… En­suite, Gaë­tan et An­tho­ny ont fait les ham­sters pour que j’aie les images qu’il me fal­lait pour le film. Dans ces condi­tions­là, le tour­nage est presque plus éprou­vant pour les ath­lètes que le ca­me­ra­man. Le se­cond jour, nous sommes re­mon­tés dans la voie pour fil­mer la der­nière longueur raide. Au bout du compte, nous ne sommes pas sor­tis au som­met, par manque de temps et

d’éner­gie. Mais tel n’était pas notre but, nous vou­lions sur­tout les images des lon­gueurs dures et dé­ver­santes. Dans une telle pa­roi, ce n’est pas tous les jours qu’on ren­contre au­tant de gaz et qu’on peut prendre le temps de faire de vraies images. Pour E-lo­gik, les contraintes étaient si­mi­laires. Cette fois-ci, je n’ai fait presque que de la re­mon­tée sur corde. Le pre­mier grim­pait en tête, pen­dant que je le fil­mais du bas. Ar­ri­vé au re­lais, il me po­sait la stat’. Je re­mon­tais donc dans la longueur pen­dant qu’il re­par­tait en tête. Lorsque le se­cond grim­pait, j’étais dé­jà au re­lais du haut. Ce­la nous a per­mis d’être as­sez ra­pides même en re­fai­sant la plu­part des lon­gueurs deux fois. Cette fois-ci, le prin­ci­pal dé­fi était le froid. Avec un bon moins dix-huit de­grés Cel­sius en jour­née, les choses se compliquent vite. Les bat­te­ries de l’ap­pa­reil ont bien sur­vé­cu, contrai­re­ment aux té­lé­phones… Pas plus mal pour un peu de tran­quilli­té. Mais at­tendre pen­du sur la corde pen­dant des heures, pa­reil pour le grimpeur qui reste au re­lais pour assurer, ce­la devient ra­pi­de­ment ex­trême. Mais c’est le jeu, nous sa­vions à quelle sauce nous al­lions être man­gés. Un des gros dé­fis de ce tour­nage était le choix du ma­té­riel. Dans la ma­jo­ri­té des cas, j’étais seul pour fil­mer. En plus du ma­té­riel de grimpe, de bi­vouac, il me fal­lait por­ter une corde sta­tique plus ou moins grande (de cin­quante à deux cents mètres), et le ma­tos vi­déo. J’ai la chance de fil­mer au re­flex et ain­si être as­sez lé­ger. Pour op­ti­mi­ser en­core un peu, je ne par­tais qu’avec un seul ob­jec­tif lorsque nous avions un bi­vouac. Dans tous les tour­nages j’avais en plus la GoP­ro pour faire quelques plans de ma­king-of ou com­plé­ter les rushs. De temps en temps, je la pla­çais sur un des ath­lètes pour avoir un point de vue sup­plé­men­taire. Mal­gré pas mal de contre­temps et quelques dif­fi­cul­tés, après un mois et de­mi nous avons réus­si à sor­tir ce film. J’es­père qu’il vous plai­ra si vous ne l’avez pas en­core vu. Main­te­nant, il vous reste deux choses à faire. Al­ler voir le film, et faire du dry-too­ling.

AVEC UN BON -18 °C EN JOUR­NÉE LES CHOSES SE COMPLIQUENT VITE

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An­to­nin Cec­chi­ni s’échauffe dans Dis­ney­land au sec­teur de l’Arche. C’est un nou­veau spot dans le Dé­vo­luy, mê­lant grandes sta­lac­tites de glace et murs de ro­cher orange bien dé­ver­sant. L’un des plus beaux spots ou­verts ces der­nières an­nées. Mer­ci à Laurent Gi­rousse pour l’in­fo.

De­nis Van Hoeck et Ma­rianne Van Der Steen dans la L3 de Ba­chiBou­zouk. C’est une voie mo­derne de dry-too­ling dans une grande barre cal­caire, non loin d’An­ne­cy. Ma­jo­ri­tai­re­ment en dry-too­ling, la glace est ce­pen­dant in­dis­pen­sable dans cer­taines lon­gueurs.

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