ÉCRIS-MOI L’AL­PI­NISME

S’il ve­nait un jour à un illu­mi­né l’idée de brû­ler tous les livres sur l’al­pi­nisme, le bra­sier n’en fi­ni­rait pas. De­puis que les Hommes se sont mis à gra­vir les mon­tagnes, ils n’ont ces­sé d’écrire sur leurs ex­pé­riences vé­cues là-haut. Au­jourd’hui en­core,

Montagnes - - SOM­MAIRE - Par Cé­dric Sa­pin-De­four

LA THÉO­RIE DES GENRES

Dis-moi comment tu ranges tes livres, je te di­rai qui tu es. Si l’on ne sait pas vrai­ment à qui re­vient ori­gi­nel­le­ment cette sen­tence, il est bon de l’avoir en tête lorsque l’on s’aven­ture dans la bi­blio­thèque d’un afi­cio­na­do de lit­té­ra­ture de montagne tant elle rem­plit des éta­gères en­tières. Sou­vent ama­teur rime avec col­lec­tion­neur. Tor­dons d’em­blée le cou à un dé­bat qui nous per­drait, ce­lui de la sem­pi­ter­nelle dis­tinc­tion entre écri­ture et lit­té­ra­ture dont la fron­tière est à géo­mé­trie in­di­vi­duelle. Nous em­ploie­rons hon­teu­se­ment les deux termes sans dis­tinc­tion, la montagne et l’al­pi­nisme se fai­sant su­jets d’une écri­ture d’in­for­ma­tion comme de créa­tion. Re­ve­nons à notre bi­blio­thèque. S’il faut du li­néaire d’éta­gère, il s’agi­ra éga­le­ment d’en va­rier les hau­teurs. Car on y trouve de tout dans notre lit­té­ra­ture al­pine, « des ar­ticles, des récits, des to­pos, des des­sins, des bio­gra­phies, des ha­gio­gra­phies, des au­to­bio­gra­phies, des confes­sions, des fausses confes­sions, des contes, des poèmes, des ro­mans… sans au­cun doute ce­la fait une masse de texte » (Mar­co Trous­sier). Le to­po-guide est l’illus­tra­tion par­faite de ce dé­bat pau­ma­toire sur la no­blesse des écrits de montagne, dé­bat que l’on sou­haite évi­ter mais sur le­quel on re­vient dé­jà ; pour cer­tains, le to­po n’est qu’une syn­thèse uti­li­taire, pour d’autres il est la forme ori­gi­nelle de la lit­té­ra­ture de montagne, ob­jet de rêve et d’éva­sion. Qui n’a pas les Cent plus belles Courses de Ré­buf­fat dans sa bi­blio­thèque ? Quoi qu’il en soit, que les livres trai­tant de l’al­pi­nisme soient beaux, nobles ou stric­te­ment in­for­ma­tifs, nous te­nons là une pre­mière ex­pli­ca­tion au foi­son­ne­ment d’ou­vrages sur la montagne et ce qu’on y fait des­sus : le genre se dé­cline à l’in­fi­ni. L’écri­ture de montagne est sin­gu­liè­re­ment pro­téi­forme. De l’ou­vrage tech­nique au beau livre, du récit d’as­cen­sion à la poé­sie, « la di­ver­si­té des pro­duc­tions sur l’ex­pé­rience de la haute montagne est re­mar­qua­ble­ment éle­vée » (Ber­nard Amy). La va­rié­té des re­gards et des in­té­rêts por­tés à l’élé­ment montagne in­duit la mul­ti­pli­ci­té des exer­cices et mé­ca­ni­que­ment un im­por­tant vo­lume de pro­duc­tions. La montagne « elle n’est pas qu’af­faire de grim­peurs : elle se donne à tout ama­teur de na­ture, de phi­lo­so­phie, d’es­pace » (Jean-Claude Le­gros) d’où cette im­mense dé­cli­nai­son de genres lit­té­raires s’in­té­res­sant voire se cap­ti­vant pour le su­jet. Quel autre uni­vers, quelle autre pra­tique so­ciale de ré­fé­rence sus­citent des ap­pé­tits d’écrire d’une telle va­rié­té ? Sans doute la mer, il fau­drait s’y plon­ger. Mais si l’ama­teur de livres de montagne est col­lec­tion­neur, il est ra­re­ment ex­plo­ra­teur d’autres do­maines de réa­li­sa­tions. La mo­no­ma­nie suf­fit à rem­plir les bi­blio­thèques de cha­lets.

ATA­VISME « AL­PI­NIS­TIQUE »

Le récit sur l’al­pi­nisme est consub­stan­tiel de l’al­pi­nisme lui-même et ce, de­puis qu’on s’y adonne. « L’al­pi­nisme n’existe pas sans récit » (Fran­çois Da­mi­la­no). Cette constance du té­moi­gnage est dé­chif­frable. Sauf ani­mistes re­ven­di­qués, beau­coup consi­dèrent que ces tas de cailloux et de glace que sont les mon­tagnes, aus­si es­thé­tiques et fra­giles soient-ils, au­ront tou­jours moins à dire que les Hommes qui les contemplent, les gra­vissent et s’y émeuvent. Ce qui pas­sionne et se trans­met sont les ex­pé­riences vé­cues. Quels noms d’al­pi­nistes cé­lèbres nous

viennent spon­ta­né­ment à l’es­prit nous autres al­pi­nistes oc­ci­den­taux ? Ré­buf­fat, Bo­nat­ti, Des­mai­son, Mess­ner… Qu’ont-ils fait en plus de gra­vir avec au­dace les mon­tagnes les plus dif­fi­ciles pour ain­si consti­tuer le pa­tri­moine de notre al­pi­nisme ? Ils ont té­moi­gné, fil­mé et écrit. Ils ont ra­me­né « quelque chose » de là-haut et l’ont of­fert au plus grand nombre, ce « quelque chose » qu’on a du mal à dire et qui dit tant. Ces grands al­pi­nistes ont pour la plu­part été de grands guides avec en tête les deux mo­da­li­tés de par­tage de leur pas­sion pour la montagne : em­me­ner les gens là-haut ou leur ra­me­ner un té­moi­gnage. « Quand je li­sais leurs livres, je rê­vais. J’étais fas­ci­né par leurs ca­pa­ci­tés de par­tage, de récit et d’ex­pres­sion de leurs per­for­mances au­tant que par leurs ex­ploits eux-mêmes. Je res­sen­tais dé­jà un pro­fond res­pect pour leurs mul­tiples com­pé­tences, je vou­lais res­sem­bler aux al­pi­nistes qu’ils étaient mais aus­si aux rap­por­teurs d’images et de mots » (F. Da­mi­la­no). C’est un des an­crages cultu­rels de l’al­pi­nisme, ce­lui de té­moi­gner par les mots des ex­pé­riences vé­cues sur les som­mets. Chaque gé­né­ra­tion d’al­pi­nistes s’ins­crit dans les pas de ses aî­nés et la tra­di­tion du récit sub­siste en hé­ri­tage. Il fut un temps où seuls le texte et le des­sin (puis la pho­to­gra­phie) pou­vaient com­po­ser le récit des ac­tions de là-haut. La mise en oeuvre par l’écri­ture al­lait de soi, l’al­pi­nisme, pour les pro­fanes de la val­lée, s’ima­gi­nait au fil des lignes et des gra­vures. Au­jourd’hui Go­Pro vis­sées sur la tête dans les contrées les plus hos­tiles et les plus loin­taines, on pour­rait s’at­tendre à ce que les al­pi­nistes bien dans leur époque, fé­rus d’images qui bougent, d’ins­tan­ta­néi­té et de nombres de vues se dé­tachent gra­duel­le­ment de l’écrit. Il n’en est rien. La haute montagne est moins iso­lée, ce qui s’y joue a per­du en confi­den­tia­li­té, en mar­gi­na­li­té et pour­tant les écrits ré­sistent voire do­minent. Pour un peu, on croi­rait en­tendre le ly­risme d’un Ré­buf­fat entre les lignes des mer­deux de 2017, les gar­diens du Temple portent au­jourd’hui la cas­quette et l’Iphone dans une poche du bag­gy. Soit on se ras­sure à ob­ser­ver une écri­ture tou­jours vi­vace, soit on s’in­quiète de faire le constat qu’elle se re­nou­velle moins que les pra­tiques elles-mêmes, c’est se­lon l’hu­meur. Mais c’est un fait, les al­pi­nistes vivent, meurent et les écrits res­tent. « L’aven­ture que nous vi­vons ou que nous croyons vivre au­jourd’hui re­pose sur les mythes et les récits des grim­peurs d’hier, ce en quoi l’al­pi­nisme est une ac­ti­vi­té émi­nem­ment lit­té­raire. » Syl­vain Jou­ty a écrit ces mots en 1979. Il nous a souf­flé à l’oreille qu’il per­siste et signe trente-huit ans plus tard.

AC­TION RE­PRÉ­SEN­TA­TION !

Toute montagne se gra­vit deux fois. En ac­tion puis en re­pré­sen­ta­tion. Et ce de­puis qu’on gra­vit les mon­tagnes pour le simple plai­sir de le faire. « Le pé­ché ori­gi­nel de l’al­pi­nisme est lié au pro­fil de ses gé­ni­teurs, avides d’ex­ploits et im­pa­tients de les re­la­ter » (J-L. Le­jonc). L’al­pi­nisme existe dès lors que son ac­teur le re­pré­sente au fil d’un dis­cours : « le récit de l’al­pi­nisme est ce qui fonde l’al­pi­nisme » (M. Trous­sier). Au re­tour d’une course, il est une ha­bi­tude pav­lo­vienne, l’al­pi­niste ra­conte. À son voi­sin, à sa ma­man, à ses col­lègues, à son Fa­ce­book. « La montagne est un ter­rain qui donne l’en­vie du récit, une ma­tière à ra­con­ter des aven­tures » (Her­vé Bo­deau). Il est une ex­pli­ca­tion his­to­rique, pa­tri­mo­niale, nous l’avons vu mais d’autres ex­pli­ca­tions à notre fré­né­sie de ra­con­ter, entre autres écrire, sont à prendre en compte, du cô­té no­tam­ment des res­sorts psy­cho­lo­giques. De comp­toir peut-être mais qui comptent. Évi­dem­ment l’ego se terre sous tout acte d’écri­ture, écrire dit in­ti­mi­té mais aus­si po­pu­la­ri­té dans le vi­seur. « Tout al­pi­niste a ce be­soin de té­moi­gner, lui-même sus­ci­té par le sen­ti­ment d’avoir vé­cu là-haut quelque chose d’ex­cep­tion­nel. On veut par­ta­ger certes, mais on veut aus­si dire sa joie et/ou se va­lo­ri­ser aux yeux de ceux qui ont eux aus­si vé­cu une telle ex­pé­rience » (B. Amy). Il y a cette my­tho­lo­gie au­tour de l’acte de grim­per les mon­tagnes, sa­cra­li­sa­tion en­tre­te­nue par la rhé­to­rique de la vie et du risque de la perdre et peu boudent l’idée de mettre en scène par les mots l’al­té­ri­té pé­rilleuse de ce qu’ils vivent en haute montagne. Ego bour­souf­flé lié à cette croyance que nos vies sont né­ces­sai­re­ment plus riches par l’al­pi­nisme ? Suf­fi­sance nous ame­nant à pen­ser que nos écrits sont na­tu­rel­le­ment dignes d’in­té­rêt ? Ou­bli des vraies aven­tures, celles qu’on ne choi­sit pas ? Peu­têtre un peu tout ça mais ce n’est pas une rai­son pour se taire et ran­ger la plume. Heu­reu­se­ment la va­ni­té n’est pas l’unique mo­bile qui in­vite, qui in­cite au té­moi­gnage. Ra­con­ter l’al­pi­nisme – no­tam­ment l’écrire – est aus­si un vec­teur de cé­lé­bra­tion, de pro­lon­ga­tion, d’ali­men­ta­tion et de mo­dé­ra­tion de sa propre pra­tique. Cé­lé­brer ce que nous ap­porte l’al­pi­nisme. Ra­re­ment l’al­pi­nisme se vit de fa­çon tiède. Bonne ou mau­vaise chose, il se fait sou­vent l’es­sen­tiel d’une sé­quence de notre vie par­fois son en­tiè­re­té. Les mo­ments vé­cus là-haut nous marquent, on vou­drait ne pas les ou­blier et les dire au monde, la den­si­té de ce que l’on vit sur les mon­tagnes peut aus­si se me­su­rer à la pro­fu­sion d’ou­vrages pour ten­ter d’en té­moi­gner. « À chaque fois que l’on va en montagne, on vit quelque chose d’ex­cep­tion­nel, hors de l’or­di­naire, il faut qu’on le ra­conte » (H. Bo­deau). À cet al­pi­nisme, nous sou­hai­tons lui dire un peu

mer­ci et comme sou­vent les dé­cla­ra­tions s’écrivent plus qu’elles ne se disent. Il ar­rive que cette dé­cla­ra­tion de­vienne pu­blique mais le plus sou­vent, les pe­tits car­nets res­tent dans les ti­roirs. « L’al­pi­nisme a fa­çon­né une par­tie de mon être in­time, la ques­tion d’en par­ler plus s’est donc po­sée, l’es­poir d’être édi­té est en­core une autre rai­son » (M. Trous­sier). Pro­lon­ger le contact avec la montagne. « Après une ex­pé­di­tion, quand vient le mo­ment de re­trou­ver le monde d’ici-bas, on a le sen­ti­ment d’avoir été ailleurs, re­tran­chée, in­at­tei­gnable. Le temps passe, la vie se peuple de pe­tits riens ras­su­rants et apai­sants. Puis le so­cial re­vient. Les mo­ments in­si­gni­fiants fi­nissent par de­ve­nir fades. Les centres d’in­té­rêt d’hier se dé­centrent, re­lé­gués à la pé­ri­phé­rie. Rien ne les rem­place. Un vide af­freux s’ins­talle. Que faire ? Écrire, par­di ! » (Na­tha­lie La­mou­reux). Écrire per­met de ne pas ou­blier et de gar­der en coeur et cor­tex une sé­quence forte de notre exis­tence. Nous n’avons pas trou­vé mieux qu’écrire pour main­te­nir ce lien avec l’élé­ment et le vé­cu, lien pas­sion­nel, lien de dé­pen­dance, al­lez osons le ro­man-pho­to… lien d’amour : « Le dis­cours amou­reux est à la fois né­ces­saire et éter­nel, le dis­cours de l’al­pi­niste étant un dis­cours amou­reux, il du­re­ra ce que du­re­ra l’al­pi­nisme » (B. Amy). Ali­men­ter son dé­sir d’y re­tour­ner. Dès lors que l’écri­ture vient se mê­ler aux autres plai­sirs de l’exis­tence, elle de­vient le ta­mis de tout ce que nous vi­vons. En montagne, par­fois même dans l’im­mé­dia­te­té de l’ac­tion, on s’in­ter­roge sur la suite : comment l’écri­rais-je ce truc que je suis en train de vivre ? L’écri­ture est là tou­jours. Puis de re­tour à la mai­son, pio­lets re­mi­sés, stylo ou cla­vier en main, nous monte cette ir­ré­pres­sible en­vie d’y re­tour­ner pour trou­ver ce grain à écrire, fou­ler de nou­veau l’élé­ment nour­ri­cier. Le cercle se fait ver­tueux. « Grim­per m’a tou­jours don­né en­vie de lire et d’écrire. En mi­roir, lire et écrire me donne tou­jours en­vie de grim­per » (F. Da­mi­la­no). Mo­dé­rer sa quête fré­né­tique d’ac­tions, de réa­li­sa­tions et d’ex­ploits. Il est cu­rieux de no­ter, sans ab­so­lu­ti­sa­tion ab­surde, que beau­coup des grands al­pi­nistes s’étant mis à écrire sont morts dans leurs lits. Ça ne rend pas la mort plus joyeuse, peu­têtre moins pour qui sou­haite du ro­man­tisme jus­qu’au bout mais c’est un constat qui vaut ce qu’on lui trou­ve­ra de contraires. La re­cherche conti­nue de l’ex­ploit et du lea­der­ship, la com­pa­rai­son sté­rile à ce­lui des autres sont des courses qui fi­nissent in­va­ria­ble­ment dans le drame alors ceux qui en sont per­sua­dés font le choix d’écrire plu­tôt que de mou­rir. Pas­ser pro­gres­si­ve­ment à l’écri­ture per­met de res­ter ac­teur d’un mi­lieu qui compte et fait sens mais en y de­ve­nant moins ac­tif ou hy­per­ac­tif, « écrire sur l’al­pi­nisme est une autre fa­çon de faire de l’al­pi­nisme » (M. Trous­sier). Pe­tite mort pour les uns, grande cé­lé­bra­tion de la vie pour d’autres. « Écrire c’est comme grim­per, un acte pour vivre et

« IL EST CU­RIEUX DE NO­TER, SANS AB­SO­LU­TI­SA­TION AB­SURDE,

QUE BEAU­COUP DES GRANDS AL­PI­NISTES S’ÉTANT MIS À ÉCRIRE SONT MORTS DANS LEURS LITS »

sur­vivre. Écrire c’est la chance d’avoir une deuxième vie » (F. Da­mi­la­no).

Der­rière un tas de livres, il y a un tas d’au­teurs et en chaque au­teur, une rai­son d’écrire. Dans cette géo­gra­phie du livre de montagne et d’al­pi­nisme, il y a cette contrée que nous n’ex­plo­re­rons pas da­van­tage : les mo­biles. Pour­quoi écri­vons-nous ? Dans la di­ver­si­té in­fi­nie des in­ten­tions se terre vrai­sem­bla­ble­ment une autre rai­son à l’abon­dance de livres qui ne nuit pas. Mais cette contrée est celle de l’in­ti­mi­té bien gar­dée, ne la dé­bou­ton­nons pas.

L’ART DE GRA­VIR LES MON­TAGNES.

Pra­ti­quer l’al­pi­nisme est source d’émo­tions, de sa­tis­fac­tions et de sens, vé­ri­té de La­pa­lisse. Comme toutes ces ac­ti­vi­tés que l’on ren­contre dans sa vie, de la pein­ture au jar­di­nage, qui ont en com­mun l’in­ti­mi­té de ce que l’on y cherche, de ce que l’on y trouve et de ce que l’on y vit. Une des sin­gu­la­ri­tés de l’al­pi­nisme, quoi que l’on ait pu dire au préa­lable, reste néan­moins sa dif­fi­cile vi­si­bi­li­té. Comme un flou al­pi­nis­tique. L’al­pi­nisme se joue loin, à peu, iso­lé des pas­sants et cu­rieux, im­per­cep­tible au re­gard de la so­cié­té. Ses pra­ti­quants se heurtent à la com­plexi­té, si be­soin est, d’ex­pli­quer l’al­pi­nisme et d’en trans­crire la den­si­té, l’al­té­ri­té. « La haute montagne est un lieu à forte va­leur af­fec­tive » (Fran­çois Ma­tet) « qui passe dif­fi­ci­le­ment aux yeux du grand pu­blic » (Em­ma­nuel Ra­touis). L’écri­ture de­vient alors un des ou­tils d’ex­pli­ca­tion de cette bi­zar­re­rie, en­jeu pé­da­go­gique qui, de­puis que l’al­pi­nisme se fait sans autre rai­son que l’al­pi­nisme lui-même, s’ap­pa­rente à « un be­soin per­ma­nent de jus­ti­fi­ca­tion » (E. Ra­touis). Comble de l’iro­nie, c’est le titre d’un livre qui ré­sume au plus juste ce be­soin chez la plu­part des al­pi­nistes de plai­der la cause de leur choix, d’ex­pli­quer l’in­ex­pli­cable, de « trans­mettre des élé­ments de com­pré­hen­sion et de jus­ti­fier… l’in­utile » (E. Ra­touis) : Les Conqué­rants de l’In­utile (Lio­nel Ter­ray). Il est à no­ter que ce dé­sir d’exé­gèse de­vient tâche de plus en plus ar­due dans un monde qui ré­clame du ra­tion­nel, de l’ef­fi­cace, du sé­cu­ri­sé et de l’utile et qui, ou­bliant son quo­ti­dien truf­fé de dan­gers, ne com­prend ni

n’ac­cepte que cer­tains Hommes aillent se confron­ter vo­lon­tai­re­ment aux obs­tacles d’une na­ture qu’il faut domp­ter, met­tant bê­te­ment leur vie dans la ba­lance. Alors l’écri­ture vient avec plus ou moins de suc­cès et de bon­heur aux se­cours des in­com­pré­hen­sions et des confron­ta­tions de point de vue. C’est en ce­la que l’al­pi­nisme res­semble à un art, in­utile, es­sen­tiel et pé­ni­ble­ment ex­pli­cable à qui ne le vit pas et ne le sai­sit pas. « Les al­pi­nistes pas­sion­nés sont comme des ar­tistes, ils sont tour­men­tés, tor­tu­rés, exi­geants. Leur sen­si­bi­li­té est exa­cer­bée, il est lo­gique que ce cock­tail d’émo­tions ait be­soin de s’ex­pri­mer dans le par­tage. C’est ce­la la fonc­tion de l’art, trans­for­mer une aven­ture per­son­nelle in­tense en émo­tions col­lec­tives » (Pas­cal Som­bar­dier). Mais n’est-ce pas une chi­mère que d’ex­pli­quer, par les livres, l’al­pi­nisme au monde ? Car qui lit les écrits d’al­pi­nistes ? Qui si­non des al­pi­nistes, par­lant la langue et convain­cus : « les livres d’al­pi­nisme ne sortent guère du “mi­lieu” : les au­teurs sont spé­cia­li­sés, les édi­teurs sont spé­cia­li­sés, les lecteurs aus­si… » (S. Jou­ty). Et puis soyons hon­nêtes, que les « autres » ne com­prennent pas tout à fait à quoi nous jouons là-haut ne nous tour­mente pas à ce point, ce­la irait-il jus­qu’à flat­ter notre goût pour la dif­fé­rence ? N’al­lons pas jus­qu’à pen­ser que le flou s’en­tre­tient en conscience mais tout de même… de­puis le temps qu’on ré­flé­chit à l’al­pi­nisme, un de ses ac­teurs pen­seurs au­rait dû s’en ex­pli­quer conve-

« L’AL­PI­NISME RES­SEMBLE À UN ART, IN­UTILE, ES­SEN­TIEL ET PÉ­NI­BLE­MENT EX­PLI­CABLE À QUI NE LE VIT PAS ET NE LE SAI­SIT PAS »

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