DE L’EVE­REST AU K2

FILMER EN HAUTE ALTITUDE

Montagnes - - SOMMAIRE - Propos recueillis par Ulysse Le­febvre

Connu et re­con­nu dans le mi­lieu de l’alpinisme comme l’un des gla­cié­ristes pré­cur­seurs des an­nées 1990, Fran­çois Da­mi­la­no est au­jourd’hui édi­teur de livres et de to­pos de mon­tagne à la tête de JME­di­tions (avec Fran­çois Rouxel). Sa der­nière cas­quette, peu­têtre la plus ré­cente, est celle de vi­déaste. Mais s’il a par­cou­ru et dé­cryp­té les Alpes dans ses livres, c’est l’Himalaya qui at­tire le Cha­mo­niard ca­mé­ra au poing. Nous l’avons in­ter­ro­gé sur cette nou­velle fonc­tion qui mêle les contraintes tech­niques de l’as­cen­sion à celles de la nar­ra­tion. Ac­tion.

Qui est le Da­mi­la­no de 2017 ? Un an­cien al­pi­niste de haut ni­veau, un nou­veau ci­néaste d’altitude, les deux à la fois ? J’ai tou­jours ai­mé l’image et par­ti­cu­liè­re­ment l’image de mon­tagne. Pho­tos et films se sont ra­pi­de­ment mê­lés à mes réa­li­sa­tions al­pines ou hi­ma­layennes. Après avoir ma­na­gé de nom­breux pro­jets au­dio­vi­suels, pas­ser der­rière la ca­mé­ra comme réa­li­sa­teur s’est fait na­tu­rel­le­ment. Grim­peur fil­mé, je me suis glis­sé dans la peau du ci­néaste qui grimpe.

Com­ment gère-t-on une ca­mé­ra en mon­tagne lorsque l’on est plus ha­bi­tué à gé­rer l’iti­né­raire ? Dé­tails ma­té­riels ? La ca­mé­ra est une autre sorte de com­pa­gnon de cor­dée au­quel il faut prê­ter at­ten­tion ! Lorsque je grimpe pour un film, mon ob­ses­sion de chaque ins­tant est de cap­ter l’image où la scène qui va construire le ré­cit. C’est un tout autre quo­ti­dien que ce­lui de sim­ple­ment grim­per et c’est très mo­ti­vant. Une ca­mé­ra af­fûte le re­gard, oblige à se dé­ca­ler, per­met de vivre la réa­li­té dif­fé­rem­ment. Ce n’est ja­mais re­po­sant, c’est ra­pi­de­ment ob­ses­sion­nel, mais ce­la ré­gé­nère ma pas­sion d’être là-haut !

Votre film On va mar­cher sur l’Eve­rest, sor­ti en 2015, plon­geait le spec­ta­teur dans la réa­li­té de l’as­cen­sion du toit du monde par sa voie nor­male ti­bé­taine (arête nord- est). Quel était le mes­sage prin­ci­pal et com­ment se dé­mar­quait-il de la foule de pho­tos et vi­déos consa­crées au géant de 8 848 mètres ? Après avoir me­né plu­sieurs pro­jets (en cas­cade et en Himalaya) avec Ber­trand De­la­pierre comme réa­li­sa­teur, je suis pas­sé der­rière la ca­mé­ra en 2008 pour té­moi­gner de ré­flexions al­ter­na­tives sur l’ac­com­pa­gne­ment en altitude ( La stra­té­gie de l’es­car­got). Le par­tage de la ca­mé­ra avec l’un des com­pa­gnons de l’ex­pé­di­tion puis l’ori­gi­na­li­té d’une ex­pé­rience hi­ma­layenne hors du dis­cours de la per­for­mance. J’ai pris plai­sir à cher­cher un fil ori­gi­nal pour ne pas ra­me­ner un film d’ex­pé­di­tion fac­tuel. Puis, j’ai conti­nué au Ma­nas­lu avec Pa­ren­thèse à 8 000 qui, à la ma­nière de la cé­lèbre émis­sion de té­lé Strip-tease, em­mène le spec­ta­teur au gré de l’éton­nante im­mer­sion de l’équipe en altitude (dix-huit jours en single push sans re­des­cendre au camp de base). Plus tard, Go West a mon­tré la pos­si­bi­li­té d’ex­plo­rer les ré­gions aban­don­nées du Né­pal et de se dé­par­tir des codes de l’al­ti­tu­cra­tie. Go West s’ouvre sur une in­jonc­tion à al­ler voir ailleurs dont l’hi­ma­layiste Hen­ri Si­gay­ret (Sher­pa Sig) a le se­cret. Il in­siste en par­ti­cu­lier pour fuir l’Eve­rest. Donc, en toute lo­gique, je suis par­ti filmer sur le toit du monde ! La ca­mé­ra est pour moi un for­mi­dable ou­til pour al­ler où l’on ne m’at­tend pas et pour me sur­prendre moi­même. Un film peut être une for­mi­dable ma­nière de confron­ter des sys­tèmes de pen­sées et de fonc­tion­ne­ment. Mais com­ment ne pas se faire écra­ser par la fil­mo­gra­phie eve­res­tienne exis­tante ? L’ex­pé­rience vé­cue par John Kra­kauer et le livre qu’il en a ti­ré ont été une bas­cule dans l’his­toire des ex­pé­di­tions gui­dées et son té­moi­gnage est par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rant sur le tra­vail de té­moi­gnage qu’il est pos­sible de construire en tant que « par­ti­ci­pant-ob­ser­va­teur ». Lorsque l’al­pi­niste fran­co-suisse Sophie La­vaud que j’avais ren­con­trée sur les pentes du Shi­sha­pang­ma m’an­non­ça qu’elle par­tait pour l’arête nord de l’Eve­rest, je lui ai pro­po­sé de mettre mes pas dans les siens. Suivre Sophie dans son dé­sir d’Eve­rest et com­prendre com­ment ça marche ! Filmer le quo­ti­dien de l’as­cen­sion au plus près de la réa­li­té et sans mise en scène trom­peuse. Le chal­lenge étant de sor­tir de l’hé­roïsme for­cé de beau­coup de films sans tom­ber dans la dé­non­cia­tion ca­ri­ca­tu­rale des ex­cès du plus haut som­met de la Terre. Le dé­sir d’Eve­rest est évi­dem­ment une image de dé­sir d’ab­so­lu et j’ai cher­ché à té­moi­gner d’une pa­role, celle ce ceux qui tentent d’ac­cé­der à ce dé­sir. Ra­con­ter une ex­pé­di­tion gui­dée en sor­tant des mar­ron­niers jour­na­lis­tiques et filmer ce pe­tit monde avec em­pa­thie, et j’in­siste, en évi­tant de se

faire en­fer­rer par les com­por­te­ments ca­ri­ca­tu­raux qui existent bien évi­dem­ment sur cette mon­tagne. Une des dif­fi­cul­tés était de sor­tir du biais conscient ou in­cons­cient du mi­lieu de l’alpinisme (comme pour le mont Blanc par exemple), qui ne cesse de re­mettre en cause la lé­gi­ti­mi­té de la plu­part des pré­ten­dants au som­met. Cette ques­tion de lé­gi­ti­mi­té glisse vers bien d’autres in­ter­ro­ga­tions : qui est al­pi­niste ? et qui le dé­cide ? à qui ap­par­tiennent les montagnes ? que se joue-t-il dans cette at­ti­rance ou ré­pu­gnance de beau­coup d’al­pi­nistes face à l’Eve­rest et les co­hortes de « tou­ristes d’altitude » – se­lon la dé­no­mi­na­tion de Rein­hold Mess­ner – qui at­teignent chaque an­née le som­met ? Je trou­vais in­té­res­sant de ti­tiller la gêne ex­pri­mée par le mi­lieu de l’alpinisme face à ces as­cen­sions et des contra­dic­tions que porte ce res­sen­ti. Sous-ten­du à ce ques­tion­ne­ment, se trouve la ques­tion des moyens d’as­cen­sion et la place de cha­cun au sein de l’al­ti­tu­cra­tie.

2016. K2. Une ava­lanche ré­duit à néant vos es­poirs d’as­cen­sion. Com­ment gè­ret-on ce re­vi­re­ment de si­tua­tion en tant qu’al­pi­niste et en tant que ci­néaste ? En tant qu’al­pi­niste pas­sé der­rière la ca­mé­ra, c’est la vie en très haute altitude qui m’ob­sède. Au K2, nous sommes donc par­tis avec Sophie La­vaud avec le pro­jet de se concen­trer sur la der­nière jour­née d’as­cen­sion, celle du som­met. Toute mon écri­ture pré­pa­ra­toire était fo­ca­li­sée sur les vingt­quatre der­nières heures d’as­cen­sion. L’ava­lanche qui a ba­layé les camps su­pé­rieurs alors que nous en­ta­mions le sum­mit push a ba­layé le pro­jet en quelques poi­gnées de se­conde. Je ne sais pas si j’étais da­van­tage aba­sour­di par le som­met qui nous échap­pait ou la perte du fil de mon film ! J’avoue un grand désar­roi. Frus­tra­tion d’al­pi­niste et de ci­néaste se sont cu­mu­lées. Mais en fin de compte, ce vé­cu m’a for­cé à creu­ser un nou­veau sillon pour mon­ter le film de 52 mi­nutes que je m’étais en­ga­gé à faire. Et tra­vailler sur les no­tions d’en­ga­ge­ment et de des­tin m’a pas­sion­né. Le film K2 - Une jour­née par­ti­cu­lière ques­tionne les grim­peurs et leur des­tin. Al­ter­nant scènes d’ac­tion et ré­flexions in­ti­mistes, le film confronte le poids du ha­sard à l’ab­né­ga­tion né­ces­saire pour fou­ler quelques ins­tants les plus hauts som­mets de la Terre.

Peut-on mal­gré tout avoir dé­jà une ébauche de scé­na­rio en tête, a prio­ri, que l’on fait évo­luer se­lon l’évo­lu­tion de l’ex­pé­di­tion ? Oui, pour moi c’est in­dis­pen­sable. Mais ce n’est pas tant un scé­na­rio à suivre qu’un su­jet à trai­ter, un angle qui va éclai­rer de ma­nière par­ti­cu­lière le dé­rou­le­ment de l’ex­pé­di­tion.

L’un des slo­gans de votre mai­son d’édi­tion (JME­di­tions) est qu’il n’existe pas d’alpinisme sans ré­cit. Qu’ap­porte le film par rap­port au texte ? Il s’agit tou­jours d’un tra­vail d’écri­ture et de point de vue. Le piège du film est de se sa­tis­faire d’images spec­ta­cu­laires. Elles sont évi­dem­ment in­dis­pen­sables mais ne doivent pas vam­pi­ri­ser le su­jet trai­té. Et la mul­ti­tude d’images – sou­vent belles et im­pres­sion­nantes – qui a en­va­hi notre quo­ti­dien, in­ter­roge la place du do­cu­men­taire dans notre quo­ti­dien au­dio­vi­suel. D’autre part un film est un puzzle, un sub­til mé­lange d’images, de textes et de sons dans le­quel il ne faut pas se noyer. Et tra­vailler avec d’autres re­gards (No­made Pro­duc­tions, Ken­zan et la chaîne Voyage pour le film du K2 - Une jour­née par­ti­cu­lière) oblige à trou­ver d’autres équi­libres dans le ton et l’in­ten­tion du film.

Filmer en haute altitude im­pose de se plier plus qu’ailleurs à la dic­ta­ture de la ca­mé­ra car lors­qu’on vit en mode éco­no­mie, rien n’im­pose d’avoir à four­nir ces ef­forts somme toute fu­tiles…

Si le ma­té­riel s’est consi­dé­ra­ble­ment mi­nia­tu­ri­sé pour des per­for­mances sou­vent meilleures, reste néan­moins toute la lo­gis­tique né­ces­saire à la réa­li­sa­tion d’un film qui ne doit pas se ré­duire au simple té­moi­gnage de l’as­cen­sion mais ra­con­ter une aven­ture hu­maine dans un cadre unique. Pas si simple…

Par­ta­ger les rushs, c’est aus­si im­pli­quer toute l’équipe de l’expé.

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