FAUT QUE JE FASSE UN TRUC AU­JOURD’HUI !

Eth­no­logues et an­thro­po­logues aiment à par­cou­rir le monde pour y ren­con­trer des po­pu­la­tions tri­bales aux rites sin­gu­liers. Il leur faut du pid­gin, des os dans le nez et des sar­ba­canes, sans ce­la, ils ont l’im­pres­sion d’étu­dier leurs voi­sins de pa­lier. Eng

Montagnes - - SOMMAIRE - Par Cé­dric Sa­pin-De­four

Pour pou­voir dire tri­bu, le groupe so­cial étu­dié doit pré­sen­ter une cer­taine ho­mo­gé­néi­té lin­guis­tique ou cultu­relle. Pour ce qui est du lin­guis­tique, c’est ra­té, shit… Pour le se­cond, c’est bon, le sport est de­ve­nu l’ob­jet cultu­rel de l’Homme contem­po­rain, son art pre­mier. Car c’est bien d’ac­ti­visme phy­sique dont il est ques­tion dans notre af­faire. À Cha­mo­nix, il s’agit de s’agi­ter. Tout le temps. Tous temps. New York est la ville qui ne dort ja­mais. Cha­mo­nix ne marche ja­mais. Va, cours, vole, grimpe, skie et ne mange ! Bonne nou­velle nous di­rez-vous, le sport c’est bon pour la san­té, notre so­cié­té crève de sa mol­lesse. C’est vrai. À une nuance près, voire deux. La san­té est dé­fi­nie par l’OMS (Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té) comme un état de com­plet bien-être phy­sique, men­tal et so­cial. Un sur trois, pas cer­tain que ça passe à la vi­site mé­di­cale. Et, nous di­rez-vous en­core, les spor­tifs hy­per­ac­tifs ne font de mal à per­sonne, lais­sons les gam­ba­der en paix. C’est vrai. Mais à ne faire de mal à per­sonne, il ne se­rait pas idiot de com­men­cer par soi­même. En­fin, comme pour tout choix per­son­nel, l’ar­gu­ment mas­sue qui ter­ras­se­ra les contemp­teurs est tou­jours le même : ils font bien ce qu’ils veulent après tout ! C’est vrai. Mais le veulent-ils ?

Cha­mo­niards et Cha­mo­niardes sont pla­cés sous trans­fu­sion spor­tive per­ma­nente. Des bou­li­miques. Qui ne ges­ti­cule pas sans cesse se­ra re­gar­dé bi­zar­re­ment par les conver­tis. In­jonc­tion lui se­ra faite de se mettre en mou­ve­ment (on n’ose plus dire en marche, Mon­sieur Ma­cron a tué le tou­risme de mon­tagne). Les le­viers, on les connaît : pré­émi­nence de la per­for­mance, ému­la­tion lo­cale, culte du corps, heal­thy bien vu, sou­ci de l’ap­pa­rence… tous ces trucs qui nous poussent, nous tirent et nous em­pêchent de tour­ner en rond. Quelques-uns ont em­mé­na­gé à Cha­mo­nix, sûrs de leurs forces in­do­lentes. On ne se fe­ra pas avoir comme tous ces agi­tés du cor­tex mo­teur ! NoS­port de Wins­ton Chur­chill ta­toué sur l e bour­re­let. Les mau­vaises ré­so­lu­tions tiennent un mois, un tri­mestre pour les plus ré­sis­tants. Puis la culpa­bi­li­té de l’in­ac­tion ronge et l’on se sur­prend à mar­cher vite, trot­ti­ner puis cou­rir, em­por­té par la foule, au pas de loi du plus sport. Ça com­mence par l’ha­bit qui doit faire le moine, Clarks et duffle-coat re­mi­sés, Sa­lo­mon et mi­cro-dou­doune ar­bo­rés. L’uni­forme n’a ja­mais été, ici, re­mis en cause. Au mieux pour en être, au moins pour se ca­mou­fler. In­sen­si­ble­ment, on ac­cé­lère le pas. La ba­guette est ache­tée en cou­rant, man­chons jus­qu’aux cuisses pour af­fi­ner les miches. Les en­fants sont char­gés dans la re­morque à vé­lo pour fi­ler à l’école, les pa­rents de tri­plés se­ront les plus vite af­fû­tés, ça bou­chonne de­vant le por­tail à Jeanne d’Arc. Les pe­tits dé­po­sés en voi­ture se­ront cou­verts de honte sur quatre gé­né­ra­tions. On com­mence à tra­quer les cases libres de la jour­née, la peur du vide. Foo­ting à jeun,

ges­ti­cu­la­tion mé­ri­dienne, ré­cup’ du soir es­poir d’avoir été vu et re­vu. On peut y mettre tout ce qu’on veut dans le bou­gisme, un peu de risque, de la dé­ni­ve­lée qui s’ar­chive au poi­gnet, de la ki­lo­ca­lo­rie en moins, du 7c en plus plus, des ki­lo­mètres de crawl ou de bi­tume, de la fonte pour dur­cir et du yo­ga pour ra­mol­lir. Ai­guille Verte le ma­tin, pull­buoy à mi­di chez Ri­chard Bo­zon, MontB­lanc es­ca­lade le soir pour avoir la caisse, un(e) ché­ri(e) à Ge­nève pour la rem­plir. Ouf. Bonne nuit, fi­chues heures in­utiles. La moindre en­torse de la che­ville est vé­cue comme un can­cer gé­né­ra­li­sé, le sens de la me­sure s’est per­du dans les plan­nings d’en­traî­ne­ment ou sous le pèse-per­sonne. L’ac­ti­vi­té phy­sique au grand air et au bon grain des Se­ven­ties a re­tour­né ses va­leurs, au­jourd’hui elle se pare des at­tri­buts du ca­pi­ta­lisme, ren­ta­bi­li­té, pro­duc­ti­vi­té, ef­fi­ca­ci­té et je te marche sur la gueule. Du vrai, du sé­rieux. Ne ja­mais s’ar­rê­ter, les re­quins ne meurent-ils pas d’as­phyxie s’ils cessent de na­ger ? Pas jo­lie jo­lie cette fré­né­sie de per­for­mance pour des pro­mo­teurs de la dé­crois­sance… Comme pour toutes ses soeurs ad­dic­tives, l’ac­cou­tu­mance entre en scène chez les ac­cros de la bou­geotte. Les ef­fets apai­sants durent de moins en moins long­temps, des doses crois­santes sont convo­quées, il y au­ra tou­jours des salles de shoot ou­vertes et des co­pains jun­kies pour se com­pa­rer le rythme car­diaque, à toute heure du jour et de la nuit. Les bal­lets de fron­tale sont de­ve­nus les der­niers spec­tacles vi­vants de la val­lée de Cha­mo­nix. Les rares fois où l’on est pris en fla­grant dé­lit d’im­mo­bi­lisme, à la ter­rasse du 1 904 ou chez Franck Pro­vost, il s’agi­ra de dé­gai­ner son CV du jour ou du len­de­main pour que l’en­tou­rage ne s’in­quiète pas de cette ja­chère. Il y a eu des la­pi­da­tions pour moins que ça. Les plus at­teints du com­plexe de la sta­tue ont tou­jours sur eux un mor­ceau d’Élas­to qu’ils ap­po­se­ront pres­te­ment au mol­let ou au poi­gnet comme au­tant de mots d’ex­cuse. Les ha­bi­tudes pav­lo­viennes s’ac­quièrent vite. Ne ja­mais al­lu­mer chez soi avant vingt heures. —Je suis pas­sé de­vant chez toi hier après­mi­di, t’ étais là, non? —En­core G as pard qui a ou­blié d’ éteindre sa chambre, ce­lui-là alors, ça se voit que ce n’ est pas lui qui paye la note… Pré­fé­rer les ac­ti­vi­tés à co­lo­ra­tion. Le bron­zage est le sceau des hy­per­ac­tifs, un vi­sage lai­teux se­rait du plus mau­vais ef­fet. On ne s’ex­plique pas au­tre­ment le dés­in­té­rêt crois­sant pour la cas­cade de glace. Adop­ter le double éti­que­tage so­cial : tra­vailleur-spor­tif. Cé­ré­bral-mus­cu­leux ne gâ­te­ra rien. On ne compte plus les avo­cat­sal­pi­nistes, les édi­teurs-aven­tu­riers ou les en­sei­gnants-trai­lers, c’est en tout cas comme ça qu’ils se pré­sentent. Il n’y a pas que les es­prits fra­giles qui tombent dans le pan­neau du spor­ti­ve­ment cor­rect. Des som­mi­tés d’autres uni­vers, écri­vains, mu­si­ciens ou po­li­tiques sou­haitent mon­trer qu’ils en sont et se dé­guisent en spor­tifs dès qu’ils entrent dans Cha­mo­nix, bau­drier, barbe de trois jours et to­po dans la poche pour s’en­ca­nailler, puis re­tour à Pa­ris où ils ne souffrent d’au­cune concur­rence. Cer­taines formes de spor­ti­vite sont ai­guës et in­ter­mit­tentes.

Le diktat lo­cal a agi. Bouge ton corps. On en de­vient la cible et l’instrument. Plus be­soin des autres pour culpabiliser, on se débrouille tout seul, à s’engueuler soi-même de ne pas en faire as­sez. Faut que je fasse un truc au­jourd’hui ! On ré­ci­te­ra les en­do­mor­phines pour s’ex­cu­ser. Tant pis pour le reste, la poé­sie, l’art ou la lec­ture du monde, on com­men­ce­ra à s’y in­té­res­ser lors­qu’il se­ra temps d’en par­tir. À l’école de la vie qui passe, il y a deux che­mins. Ce­lui où fi­nir con est moins grave que fi­nir gros. Et l’autre.

La fin du film est connue. Soit l’agi­ta­tion a pour ter­rain fa­vo­ri la haute mon­tagne et ses hautes dif­fi­cul­tés, alors la sur­en­chère conduit im­man­qua­ble­ment les ego à se me­su­rer le feuillet dans les pages des faits di­vers du Dau­phi­né Li­bé­ré. Soit l’hy­per­ac­ti­vi­té est moins à risque, elle au­to­rise la du­rée et la fier­té, un jour, d’être cham­pion de la val­lée de l’Arve de vé­lo élec­trique, ca­té­go­rie vé­té­ran 4. Soit c’est la tête qui ne suit plus. On ex­plose. On prend conscience et en pleine fi­gure qu’il y a une vie sans cotation, sans ré­gime ou sans Po­lar. À soixante ans, on

LE DIKTAT LO­CAL A AGI. BOUGE TON CORPS. ON EN DE­VIENT LA CIBLE ET L’INSTRUMENT. PLUS BE­SOIN DES AUTRES POUR CULPABILISER, ON SE DÉBROUILLE TOUT SEUL, À S’ENGUEULER SOI-MÊME DE NE PAS EN FAIRE AS­SEZ. FAUT QUE JE FASSE UN TRUC AU­JOURD’HUI !

plonge corps et âme dans la tar­ti­flette, le whis­ky co­ca et les grasses ma­ti­nées, on prend vingt ki­los, on fume des pets à l’Am­ne­sia, on di­vorce et on se tape des étu­diantes in­fir­mières ou des as­pi­rants­guides. Soit le burn-out spor­tif fait prendre la poudre d’es­cam­pette. Fuir Cha­mo­nix à tout prix, di­rec­tion le causse du Lar­zac et sa quié­tude mi­li­tante ou alors Pa­ris et sa culture sans cultu­risme. Après six mois à Sainte-Eu­la­lie-de-Cer­non, vous se­rez pris dans une autre spi­rale, dé­crois­sante celle-ci, mais sem­bla­ble­ment ver­ti­gi­neuse. Toi­lettes sèches, couches la­vables et soupe d’or­tie… —Quoi ?! Tu as une voi­ture ?! À Saint-Ger­main-des-Près, c’est un autre cou­rant qui vous noie­ra de ses in­jonc­tions. Théâtre le lun­di, ver­nis­sage le mar­di, con­cert le mer­cre­di, ci­né­ma (d’au­teur) le jeu­di… —Quoi ?! Tu as une té­lé­vi­sion ?!

Qu’il est dif­fi­cile de s’ex­traire du tra­fic. Même l’in­dé­pen­dance est de­ve­nue ten­dance.

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