BIBLIO COLLECTOR : CARNETS DE SOLITUDE

Montagnes - - SOMMAIRE - Par Jean-Louis La­roche

Même à l’époque, l’ob­jet po­sé sur une table de li­braire se re­mar­quait par sa so­brié­té. Foin de qua­dri­chro­mie, pas de por­trait de l’ar­tiste sur chro­mo de ciel tour­men­té, nul titre ac­cro­cheur digne des chiens écra­sés. Fond blanc, Le­tra­set vert et gris, une sorte de main cou­rante à usage per­son­nel. En­fin, en y re­gar­dant de plus près, on dé­couvre une mon­tagne sty­li­sée avec un type en cos­tard-cra­vate po­sé des­sus, l’air pas com­mode. C’est si­gné «Sem­pé» . Ah, quand même…

60 JOURS SEUL À 6 700MÈTRES D’ALTITUDE

Ça, c’est le sous-titre. L’au­teur était dé­jà ré­pu­té en tant que spé­cia­liste des as­cen­sions en so­li­taire, alors on ne s’étonne pas trop. On sait qu’il est guide de haute mon­tagne, ma­jor de la promo 1975. On ap­prend qu’il est mé­de­cin et se pas­sionne pour les ef­fets de l’altitude sur l’or­ga­nisme. On se de­mande com­ment il a pu se re­trou­ver par­mi les trois pre­miers Fran­çais à réus­sir l’Eve­rest en 1978, dans une expé plu­tôt lourde avec bou­teilles d’oxy­gène et tout le tra­la­la. Il prend un ma­lin plai­sir à s’al­lu­mer une clope à 8 848 mètres, fil­mé par un membre de l’expé. Au­tant don­ner l’exemple d’une par­faite ac­cli­ma­ta­tion ! L’an­née sui­vante, le voi­là re­ve­nu à plus de so­brié­té. Il s’ins­talle pour deux mois, seul à quelques coups de cram­pons du som­met du Huas­carán, point culmi­nant des Andes pé­ru­viennes. Soixante paquets de Gitanes sans filtre, mais aus­si trois cents ki­los de bazar mon­tés grâce aux mu­las et à quatre por­teurs, mais lui ne se défile pas, il se cogne des sacs de trente ki­los. Deux gui­tou­nes­tun­nels mon­tées bout à bout, un ré­chaud bleuet, des boots, un du­vet et c’est par­ti pour le cam­ping !

LA VIE EST BELLE, ET C’EST TANT MIEUX !

On sait qu’en lit­té­ra­ture, beau­coup d’ou­vrages com­mencent par un point mé­téo. Ce­la peut de­ve­nir un pro­cé­dé que les pu­ristes s’ef­forcent d’évi­ter. Ici, la dif­fi­cul­té est dans le su­jet prin­ci­pal : c’est le temps qu’il fait qui va condi­tion­ner l’em­ploi du temps. L’al­ter­nance s’ins­talle donc. Chute de neige. Pel­le­ter pour sur­na­ger. Grand beau, toi­lette, un test de Flack. Il fait mau­vais, alors on bou­quine, on gratte une ou deux pages, on n’écoute pas trop de zik­mu pour éco­no­mi­ser les piles, Bach, Bras­sens, pas très rock’n’roll. On in­vente le quiz du di­manche, des­ti­né aux fu­turs lec­teurs. So­leil, crème in­dice cin­quante, al­ler-re­tour en foo­ting au Huas­carán. Re­tour au chaud (moins quinze de­grés sous le vé­lum). Une pen­sée pour «son épouse » et ses filles. Dès lors que le dé­cor est plan­té, c’est du cô­té de l’hu­main que l’on at­tend une évo­lu­tion, et là, c’est calme plat : pas de pro­blèmes par­ti­cu­liers liés à l’altitude, mange bien, dort comme un nou­veau-né, fait ses be­soins ré­gu­liè­re­ment, ne va­rie qua­si­ment pas de poids… Co­baye sur­doué ? En fait, c’est la mon­tagne qui se trans­forme. Elle est vi­vante ! Chaque jour se pro­duit une va­ria­tion, par­fois in­fime ou au contraire d’im­por­tance. Les agents de ces trans­for­ma­tions se nomment, vent, froid, ava­lanches qui passent, cre­vasses qui s’ouvrent, neige qui fi­ni­ra par s’ac­cu­mu­ler vers la fin du sé­jour, au point que les tentes sont en­fouies et qu’il de­vient im­pos­sible de les dé­ga­ger… Elles se­ront aban­don­nées au mo­ment de la des­cente, que Ni­co­las ef­fec­tue­ra seul sans dif­fi­cul­tés no­tables, en lais­sant pas mal de trucs de­ve­nus in­utiles. C’est pas très éco­lo ça !

C’EST GRAVE, DOC­TEUR ?

Alors, ces ob­ser­va­tions ? À part quelques dia­grammes et deux-trois pho­tos d’ap­pa­reils de me­sure, rien à si­gna­ler, comme on l’a vu. Dans une in­ter­view si­gnée Char­lie Buf­fet pour Le Monde : «Il­se­creu­se­la­tête et pro­pose une in­ter­pré­ta­tion rai­son­nable. Dans les trois an­nées pré­cé­dent es, il a vé­cu plus de six mois au-des­sus de 4000 mètres et au­rait ac­quis une sorte de su­per- ac­cli­ma­te­ment, il se dit en altitude comme un pois­son­dansl’eau.» Moi, ça m’évoque le plon­geur en apnée du GrandB­leu. Est-ce que Ni­co­las ne se sen­tait pas mieux en hy­poxie ? Est-ce que comme Jacques Maillol il n’a pas quit­té le monde réel, abu­sé par un ju­ge­ment sur­réa­liste de son cer­veau pri­vé d’ali­men­ta­tion ? C’est un peu dans ces condi­tions qu’il a dis­pa­ru en 1980 sur le Lhotse, fil­mé pour la der­nière fois dans les nuages. Il avait pré­ve­nu sa mère : «Si­je­dis­pa­rai­sau-de­làde8000,ce ne se­ra pas la peine de­ve­nir me cher­cher .» Un bou­quin simple comme un au re­voir, à po­si­tion­ner dans votre bi­blio­thèque à cô­té d’Al­bert Ca­mus que ci­tait vo­lon­tiers Mis­ter Altitude :« La lutte vers les som­mets suf­fit à rem­plir le­coeurd’ un­hom me. Il faut ima­gi­ner Si­syphe heu­reux .»

SOIXANTE PAQUETS DE GITANES SANS FILTRE, MAIS AUS­SI TROIS CENTS KI­LOS DE BAZAR LUI NE SE DÉFILE PAS, IL SE COGNE DES SACS DE TRENTE KI­LOS

> Carnets de solitude Édi­tions De­noël, 1979, 236 pages.

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