PARALPINISME, L’ART DE DESCENDRE DES MONTAGNES

Quel al­pi­niste n’a ja­mais rê­vé de descendre du som­met qu’il vient de gra­vir par la voie des airs ? Quelques mi­nutes ma­giques qui peuvent faire bas­cu­ler d’un monde à l’autre. Re­tour sur une pra­tique qui ne date pas d’hier et qui a au­jourd’hui le vent en po

Montagnes - - SOMMAIRE - Par An­to­nin Cec­chi­ni

Pa­ra-quoi ? Parapente et alpinisme sou­vent rac­cour­ci par son ho­mo­nyme paralpinisme plus proche vé­ri­ta­ble­ment du base jump que du parapente. Cette ac­ti­vi­té consiste à réa­li­ser l’as­cen­sion d’un som­met en mon­tagne mu­ni de son parapente, puis à dé­col­ler de son som­met et descendre en vo­lant. Cette ac­ti­vi­té connaît un es­sor dans le mi­lieu de l’alpinisme. Même si au­jourd’hui le parapente en haute mon­tagne se pra­tique de fa­çon ré­cur­rente no­tam­ment grâce la pro­gres­sion du ma­té­riel : plus lé­ger, plus sûr, moins en­com­brant, cette ac­ti­vi­té né­ces­site de très bonnes connais­sances (mé­téo­ro­lo­gie, ai­sance au sol et en l’air) qu’il faut pou­voir adap­ter aux condi­tions de haute mon­tagne.

DELTAPLANE ET « VOL DE PENTE »

C’est à la fin des an­nées 1970 avec l’ar­ri­vée des pre­miers del­ta­planes que les al­pi­nistes com­mencent à s’in­té­res­ser à cette pra­tique. Conscient de son in­té­rêt et de la pos­si­bi­li­té des en­chaî­ne­ments qu’elle offre, JeanMarc Boivin l’utilisera pour la pre­mière fois en mon­tagne, avec un vol en 1979 de­puis le der­nier camp du K2 à 7600 mètres. Un an plus tard, en 1980, c’est de­puis le som­met du Cer­vin qu’il vo­le­ra. Il réa­li­se­ra aus­si, deux ans plus tard, en com­pa­gnie de Patrick Be­rhault, un en­chaî­ne­ment in­édit dans la face sud du Fou et de la Di­recte amé­ri­caine aux Drus à la jour­née, grâce à une liai­son en del­ta-plane bi-place. Du­rant la même pé­riode, une nou­velle dis­ci­pline voit le jour, ap­pe­lée « vol de pente ». Des pa­ra­chu­tistes de Haute-Sa­voie dé­collent avec un pa­ra­chute de­puis le Per­thui­set, un som­met au-des­sus de Mieus­sy. Le pla­né des pa­ra­chutes est en­core très mé­diocre (fi­nesse 2) et né­ces­site une aide au dé­col­lage et une forte pente. Très vite la dis­ci­pline se dé­mo­cra­tise et ne de­vient plus ex­clu­si­ve­ment ré­ser­vée aux pa­ra­chu­tistes : de nom­breuses per­sonnes s’y es­sayent avec beau­coup de té­mé­ri­té ! Plus lé­ger et plus com­pact que le deltaplane, les al­pi­nistes prennent vite conscience de l’in­té­rêt du pa­ra­chute pour leur dis­ci­pline. C’est Ro­ger Fillon, alors as­pi­rant-guide à Saint-Ger­vais, qui en juin 1982 utilisera pour la pre­mière fois une voile de pente pour re­des­cendre de l’ai­guille Verte après une as­cen­sion du Nant Blanc en so­li­taire. Il ré­itère l’ex­ploit trois mois plus tard de­puis le som­met du mont Blanc avec une aile avoi­si­nant les 2.5 de fi­nesse. La cé­lèbre « Tur­bo » dé­cli­née en ver­sion light dite « Tur­bo Eve­rest » est alors la voile du mo­ment uti­li­sée par les al­pi­nistes. Pierre Ge­vaux signe à son tour deux ex­ploits in­édits, en dé­col­lant en 1984 de­puis le som­met du Cer­vin, puis réa­lise le pre­mier vol à plus de 8 000 mètres de­puis le Ga­sher­brum II. Les pre­mières écoles de parapente ouvrent leurs portes et pro­posent des stages. En 1985, la pre­mière aile conçue spé­ci­fi­que­ment pour le parapente voit le jour : la Ran­don­neuse d’Aile de K. Plus per­for­mante et plus fa­cile à gon­fler au dé­col­lage, elle per­met aus­si des at­ter­ris­sages moins ra­pides et moins vio­lents. Cette aile marque un tour­nant dans les dé­buts du paralpinisme. On voit ain­si de grands noms de l’alpinisme réa­li­ser leurs as­cen­sions avec leurs pa­ra­pentes : de Boivin à Es­cof­fier, en pas­sant par Des­mai­son.

NO HÉLICO

Au-de­là de l’éco­no­mie d’une des­cente, l’as­pect des en­chaî­ne­ments sans hé­li­co­ptère va at­ti­rer les grands noms de l’alpinisme de cette époque. Jean-Marc Boivin qui n’en était pas à son pre­mier coup d’es­sai en deltaplane, l’uti­li­sa en par­tie pour l’en­chaî­ne­ment des quatre faces nord du mas­sif du Mont-Blanc en moins de vingt-quatre heures. Ch­ris­tophe Pro­fit s’y es­saya aus­si pour descendre des Grandes Jo­rasses lors de sa fa­meuse tri­lo­gie des trois faces nord des Alpes, en 1987. La fin des an­nées 1980 se­ra mar­quée par de nom­breux vols à haute altitude du­rant les ex­pé­di­tions sur les cinq conti­nents : De­na­li, Ki­li­mand­ja­ro, Huas­carán et sur­tout en Himalaya avec les pre­miers vols au-des­sus de 8 000 mètres, dont l’ex­ploit de Jean-Marc Boivin qui s’offre un vol de­puis le toit du monde le 26 sep­tembre 1988. No­tons que ces as­cen­sions étaient de pe­tites ex­pé­di­tions et que la plu­part des al­pi­nistes por­taient leur ma­té­riel de vol libre jus­qu’au som­met.

LES AN­NÉES 1980 : SI T’ES PAS MORT, EN­VOIE PLUS FORT

Les an­nées 1980, nous ont gra­ti­fiés d’as­cen­sions en so­li­taire qui pour cer­taines n’ont ja­mais été re­pro­duites. Cer­taines réa­li­sa­tions pa­raissent en­core dif­fi­ci­le­ment réa­li­sables : dé­col­lage de­puis les Drus, le Cer­vin, l’Eve­rest. Cer­tains dé­col­lages ne se­ront ain­si pas ou peu re­pro­duits avant de longues an­nées. D’autres té­moignent d’un en­ga­ge­ment par­ti­cu­lier qui pour­rait pa­raître, au­jourd’hui, lou­foque. Une vi­déo de Bru­no Gou­vy m’a mar­qué il y quelques an­nées : on peut le voir se po­ser au som­met des Drus (oui vous avez bien lu) après un saut en base jump de­puis un hélico, sur­fer la niche et re­dé­col­ler en parapente de­puis le bas de celle-ci. « Dru ex­press », un conden­sé des dis­ci­plines ex­trêmes, sur le fil entre ex­ploit et ac­ci­dent. Les an­nées 1990 re­pré­sentent un tour­nant de la pra­tique. Bien que cer­tains al­pi­nistes ne se lassent pas de mon­ter leurs ailes pour s’of­frir un vol de­puis le som­met qu’ils viennent de gra­vir, la pra­tique s’es­souffle du­rant cette dé­cen­nie. Les pra­ti­quants se rendent compte que ce n’est pas une science exacte et le taux de réus­site des vols en

JEAN-MARC BOIVIN L’UTILISERA POUR LA PRE­MIÈRE FOIS EN MON­TAGNE, AVEC UN VOL EN 1979 DE­PUIS LE DER­NIER CAMP DU K2 À 7 600 MÈTRES

haute mon­tagne est par­fois ha­sar­deux mal­gré les pro­grès des pré­vi­sions mé­téo. Les ailes de­viennent de plus en plus per­for­mantes, ce n’est plus seule­ment un ou­til pour descendre des montagnes mais pour res­ter en l’air. Une réelle course à la fi­nesse s’ins­talle entre les construc­teurs, en­core peu nom­breux à cette époque. Beau­coup de nou­veaux pro­fils d’aile sont mis au point, cer­tains plus abou­tis que d’autres. Un tâ­ton­ne­ment qui donne lieu à de nom­breux ac­ci­dents du­rant cette pé­riode. La course à la per­for­mance en vol étant lan­cée, les construc­teurs aban­donnent les voiles montagnes. Il de­vient dif­fi­cile de trou­ver des ailes avec du tis­su lé­ger et un pro­fil pou­vant en­cais­ser les condi­tions mé­téo par­fois dif­fi­ciles de la haute altitude. Les tech­niques et les no­tions de pi­lo­tage de­viennent plus exi­geantes car il ne s’agit plus juste de dé­col­ler et d’at­ter­rir, mais sur­tout de gé­rer sa voile dans les airs. Peu de pi­lotes ou d’al­pi­nistes maî­trisent à la per­fec­tion ces deux dis­ci­plines. La baisse de la mé­dia­ti­sa­tion des grands ex­ploits al­pins contri­bue aus­si au dés­in­té­rêt du paralpinisme. Les pra­tiques en mon­tagne évo­luent, les as­cen­sions en so­lo de­viennent rares et les al­pi­nistes se tournent vers les som­mets de haute altitude ou de nom­breuses voies res­tent à ou­vrir. Le cé­lèbre re­grou­pe­ment des pa­ra­pen­tistes dé­col­lant de­puis le som­met du mont Blanc, or­ga­ni­sé chaque an­née par l’as­so­cia­tion Vol 4807, se ver­ra ain­si dis­sout à la fin des an­nées 1990 suite aux di­vers pro­blèmes de res­pon­sa­bi­li­té et d’or­ga­ni­sa­tion que pou­vaient gé­né­rer un tel évé­ne­ment. Elle re­ver­ra le jour quelques an­nées plus tard, sous une autre forme : le Sa­lon du « vol light ».

UN RENOUVEAU DU PARALPINISME

La pra­tique du parapente pro­gresse et le ma­té­riel de­vient plus sûr. Il est pos­sible dé­sor­mais de vo­ler de nom­breuses heures, par­cou­rir plu­sieurs cen­taines de ki­lo­mètres. Le nombre de pra­ti­quants est en plein es­sor : le marché s’étoffe et le ma­té­riel évo­lue. Cer­taines marques, comme Py­ré­néennes Ner­vures, com­mencent à pro­po­ser des voiles al­lé­gées (tis­su, sus­pentes, sangles) pour voya­ger ou mar­cher en mon­tagne. La sur­face des ailes di­mi­nue, de meilleures per­for­mances de pla­né rendent les ailes plus com­pactes et plus lé­gères. La pre­mière Yeti de chez Gin sort en 2004, elle marque une réelle pro­gres­sion avec un bon com­pro­mis poids-per­for­mance : une aile proche des trois ki­los.

LA PRE­MIÈRE YETI DE CHEZ GIN SORT EN 2004, ELLE MARQUE UNE RÉELLE PRO­GRES­SION AVEC UN BON COM­PRO­MIS POIDS-PER­FOR­MANCE : UNE AILE PROCHE DES TROIS KI­LOS

L’ar­ri­vée du speed-ri­ding au dé­but des an­nées 2000 (voile de pe­tite taille pour vo­ler avec des skis), puis du speed-flying (cette fois pour vo­ler à pied) a en­core per­mis une évo­lu­tion au ni­veau du rap­port poid­sper­for­mance. Le lan­ce­ment de la Swoop (proche des deux ki­los), par Ner­vures, rend le rêve réa­li­sable de glis­ser son aile au fond de son sac pour par­tir en mon­tagne. En­core très agres­sives et ra­pides, ces voiles n’étaient ré­ser­vées qu’à un pu­blic ex­pert. La pe­tite soeur ar­ri­ve­ra neuf ans plus tard, plus lé­gère et as­sa­gie. En 2012, Ozone frappe un grand coup avec l’ar­ri­vée de la XX­lite. Cette aile, te­nant bien pliée dans une grosse en­ve­loppe, marque un tour­nant dans la com­pa­ci­té des voiles. Elle né­ces­site une bonne vi­tesse pour pou­voir dé­col­ler et vo­ler en altitude, le concept « de la mo­no-sur­face » est re­pris par de nom­breuses marques. Les sel­lettes évo­luent aus­si, loin du har­nais de pa­ra­chute des an­nées folles, elles de­viennent plus confor­tables et mi­ni­misent le risque de bles­sure des pi­lotes no­tam­ment à l’at­ter­ris­sage avec l’ap­pa­ri­tion de l’air­bag (poche d’air sous l’as­sise qui se rem­plit en l’air avec la vi­tesse du vent re­la­tif) qui

per­met l’amor­ti en cas d’im­pact fort au sol. Cette in­ven­tion est plus lé­gère que la mousse jusque-là uti­li­sée. Les « strings » font en­suite leur ap­pa­ri­tion, ces sel­lettes mi­ni­ma­listes par­fois plus lé­gères que cer­tains bau­driers.

DE SOM­METS EN SOM­METS

La pro­gres­sion du ma­té­riel a ain­si pu per­mettre de nou­velles réa­li­sa­tions. La plus mar­quante de ce dé­but de siècle res­te­ra le pro­jet « 7 som­mets pour un bi­place » ou le couple Claire Ber­nier et Zé­bu­lon Roche dé­col­le­ront en bi­place de­puis le som­met le plus haut de chaque conti­nent, réa­li­sant au pas­sage une pre­mière sur de nom­breux som­mets dont l’Eve­rest, où Zé­bu­lon avait dé­col­lé à l’âge de dix-sept ans avec son père de­puis le col Mal­lo­ry en 1990. Plus ré­cem­ment ce sont les réa­li­sa­tions de Jul­lien Irilli qui mar­que­ront le monde du paralpinisme. Aus­si à l’aise des pio­lets en main qu’en ther­mique, il réus­sit à com­bi­ner de nou­veaux en­chaî­ne­ments en uti­li­sant les per­for­mances des nou­velles ailes, comme lors de son as­cen­sion ex­press aux Grandes Jo­rasses : par­ti de l’ai­guille du Mi­di le ma­tin, il se pose aux pieds des Grandes Jo­rasses pour une as­cen­sion éclair en 3 h 35 de la Col­ton McIn­tyre, puis re­dé­colle du som­met pour se po­ser en fin d’après-mi­di sur Cha­mo­nix. Il réa­lise aus­si l’as­cen­sion du mont Blanc puis de l’ai­guille Verte en dé­col­lant de­puis An­ne­cy, en al­ler-re­tour. Tout der­niè­re­ment on notera l’ex­ploit du Fran­çais An­toine Girard, qui pulvérise le re­cord d’altitude en cross, en survolant le Broad Peak à près de 8 157 mètres, le tout lors d’une tra­ver­sée de dix-neuf jours et de 1 260 ki­lo­mètres à tra­vers le Pa­kis­tan. Le suisse Ueli Steck s’est éga­le­ment ser­vi du parapente pour descendre et re­lier le pied des faces lors de son en­chaî­ne­ment de la tri­lo­gie Ei­ger, Monch et Jung­frau (vi­déo « new vi­sion »). Même en étant l’un des meilleurs al­pi­nistes du mo­ment : dé­col­ler, at­ter­rir et maî­tri­ser son aile ne s’im­pro­vise pas. Peu de pas­sages de la Swiss ma­chine sous une aile de­puis… en même temps il des­cend plus vite en cou­rant.

ON NOTERA L’EX­PLOIT DU FRAN­ÇAIS AN­TOINE GIRARD, QUI PULVÉRISE LE RE­CORD D’ALTITUDE EN CROSS, EN SURVOLANT LE BROAD PEAK À PRÈS DE 8 157 MÈTRES

Dé­col­lage très court (15 m) im­po­sé par les condi­tions de vent d’est du som­met de l’ai­guille Verte (4 122m). Maî­trise obli­ga­toire ! ©Ju­lien Irilli

Ses­sion soa­ring pour An­to­nin Cec­chi­ni au pied du Huaya­na Po­to­si (6 088 m, Bo­li­vie) dans la val­lée de Sa­ja­ma. ©Tho­mas Mo­ren

L’art du dé­col­lage dans la neige et en condi­tions « mon­tagne » né­ces­site un ap­pren­tis­sage ri­gou­reux. ©Ma­this Du­mas

An­toine Girard sur­vole tout sim­ple­ment le Broad Peak (8 051 m) pen­dant sa tra­ver­sée du Pa­kis­tan. ©An­toine Girard

As­cen­sion du Pa­ri­na­co­ta, pa­ra­pentes dans le sac. ©Tho­mas Mo­ren

Ju­lien Irilli, dé­ten­du, ar­pès son as­cen­sion de la Col­ton-MacIn­tyre aux Grandes Jo­rasses en 3 h 35. Par­ti de l’ai­guille du Mi­di à 9 h, il se­ra en ter­rasse à Cha­mo­nix dans l’après-mi­di... ©Ju­lien Irilli

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