PRA­TIQUE

Montagnes - - MONT BLANC -

9 h 15. J’at­taque la mon­tée au dôme du Goû­ter et ce­la com­mence par un pe­tit plat et même une très lé­gère des­cente. S’en­suit la mo­no­tone ascension nei­geuse du dôme dans une bonne trace. Je ne compte plus les cor­dées dé­pas­sées et pour­tant, je ne suis pas Ki­lian Jor­net. Ça a du bon d’avoir un peu d’en­traî­ne­ment et un sac à dos de vingt litres.

10 h 10. Dôme du Goû­ter, 4 280 m. La trace ne passe pas tout à fait au som­met mais tra­verse le flanc est par une lé­gère des­cente. Je trot­tine his­toire de ne pas mettre trop de temps. Même s’il n’y a pas de re­cord, il y a for­cé­ment un coup d’oeil au chro­no pour sa­voir ce que l’on est ca­pable de faire ; il y a aus­si l’en­vie d’en dé­coudre et de ne pas perdre de temps in­uti­le­ment. Les ef­fets de l’al­ti­tude ar­ri­vant avec du re­tard, moins on passe de temps, mieux ça vaut.

10 h 30. Re­fuge Val­lot, 4 360 m. Les ef­fets de l’al­ti­tude com­mencent à se faire sen­tir. J’ai « cré­di­té » 1 heure 30 pour ef­fec­tuer les 450 m res­tants. On ver­ra bien. Pour le mo­ment, j’ai vingt mi­nutes de re­tard sur mon ho­raire pré­vi­sion­nel. Peu importe, je prends quand même une pe­tite pause, avale une barre de cé­réales, ba­varde avec un autre « client » du mont Blanc en bas­kets, par­ti à 3 h du ma­tin des Houches.

10 h 45.

Je re­pars en di­rec­tion du som­met et à peine par­ti, je croise un An­glais qui descend à tâ­tons. Il a l’air com­plè­te­ment dé­fon­cé, cuit de chez cuit. Il me re­garde et me montre du doigt en in­di­quant en­suite le som­met : « Th­ree hours ! » Quoi ? « Th­ree hours to go to the top ! » Je le re­garde, in­cré­dule. « No, one hour, I think ». Mais il ren­ché­rit le bougre : « No, th­ree hours, you will see… » Ne pas se lais­ser dé­cou­ra­ger. Je ne met­trai fi­na­le­ment qu’une heure de­puis Val­lot, me per­met­tant d’ar­ri­ver pile au som­met à l’heure pré­vue. En­core une fois, ce n’était pas tant le chro­no­mètre en lui-même qui im­por­tait mais la sa­tis­fac­tion de se connaître et d’avoir pré­vu exac­te­ment le temps né­ces­saire (ici 6 heures 30), et en­core, après un pe­tit mo­ment d’at­tente pour pas­ser la grosse cre­vasse pré­sente vers 4 650 m en rai­son de deux cor­dées pas très ef­fi­caces à la des­cente.

11 h 45. Som­met, 4 810 m. Mal­gré ma connais­sance des lieux (ce n’est pas mon pre­mier mont Blanc), l’émo­tion est forte car c’est un pro­jet qui s’ac­com­plit, au­tant que lors de mon pre­mier mont Blanc à skis, ma face nord à skis en so­lo en plein mois de juillet ou en­core l’ar­ri­vée ici même après le pi­lier du Frê­ney. Je sors la dou­doune pour mon quart d’heure de pause avant d’en­ta­mer la des­cente.

12 h.

Je com­mence à des­cendre. Trente mètres sous le som­met je croise un ran­don­neur com­plè­te­ment ex­plo­sé que j’avais dou­blé au début de la ligne droite fi­nale à la mon­tée. Il avance donc à la vi­tesse de 120 m/h !!! Qu’on ne vienne pas me dire que mon ascension est un ex­ploit. Ces gens­là qui vont au bout d’eux-mêmes pen­dant des heures ont da­van­tage de mé­rite ! Je des­cends en cou­rant jus­qu’au re­fuge du Goû­ter où je fe­rai la plus grosse pause de la jour­née en man­geant ce qu’il me reste à man­ger, bu­vant (presque tout) ce qu’il me reste à boire. J’en­lève les cram­pons, mets le short… Der­nière pe­tite concen­tra­tion pour tra­ver­ser le cou­loir de la Mort et c’est la dé­li­vrance. Je n’ai plus d’eau. Je pré­vois d’en prendre au re­fuge du Nid d’Aigle mais j’ou­blie. À chaque fois, je pré­vois une pause à un en­droit mais ne la fais pas. J’en­chaîne. 1 heure 30 pour des­cendre les 1 800 m de dé­ni­ve­lé de Tête Rousse au par­king. C’est plié. Pour moi ce se­ra donc 10 heures 45 pour l’al­ler-retour.

On no­te­ra que Ki­lian Jor­net dé­tient le re­cord avec 4 heures 57 de­puis le centre de Cha­mo­nix (donc un peu plus long). À mé­di­ter…

L’ascension se dé­roule en quatre par­ties. 1- Mon­tée à Tête Rousse.

Elle ne pré­sente au­cune dif­fi­cul­té et re­lève de la simple ran­don­née même si le sen­tier de­vient un poil aé­rien et étroit sur la fin. Il est conseillé de la par­cou­rir de nuit. En par­tant tôt, on se laisse de la marge pour le retour. Ce­la per­met aus­si de ne pas se faire une « montagne » (sic) de cette ap­proche en se di­sant : « Ou­la, tout ce que j’ai à par­cou­rir. » C’est bien aus­si d’évo­luer à la fraîche même si dans ce ver­sant ouest, le so­leil se fait bien at­tendre.

2- Mon­tée au Goû­ter.

C’est la par­tie la plus dan­ge­reuse. En cas de pré­sence de neige (sep­tembre mais aus­si fré­quem­ment l’été à cette al­ti­tude), la dif­fi­cul­té se­ra ac­crue. Mais même sèche, il fau­dra comp­ter sur une cer­taine vi­gi­lance. Le fa­meux cou­loir de la Mort est chaque an­née le théâtre d’ac­ci­dents par­fois mor­tels dus aux chutes de pierres ve­nant de plus haut. Il est in­té­res­sant d’y ar­ri­ver au début du jour. À cette heure-ci, les cor­dées sont dé­jà par­ties du re­fuge de Tête Rousse et les pre­mières ne sont pas en­core des­cen­dues. On y se­ra donc au calme (bien pour en­tendre les pro­jec­tiles) et on au­ra la vue pour confir­mer son ouïe. De part et d’autre du cou­loir, on peut se mettre à l’abri. De quoi ré­cu­pé­rer quelques se­condes si be­soin avant la tra­ver­sée et faire celle-ci en cou­rant ! C’est à la por­tée de tout le monde : la trace est bien mar­quée s’il n’y a plus de neige, c’est court (vingt se­condes) et qua­si­ment plat. J’y ai vu des cor­dées y pas­ser plu­sieurs mi­nutes. C’est com­plè­te­ment lou­foque. Si on est cra­mé au point de ne pas être ca­pable de trot­ti­ner sur cette dis­tance dans cette confi­gu­ra­tion, y com­pris avec un gros sac, c’est qu’on est loin du ni­veau re­quis pour al­ler au som­met. Sur le reste de l’arête, il fau­dra être vi­gi­lant mais les dif­fi­cul­tés sont mo­dé­rées. On pose les mains çà et là sur le ro­cher, sans plus.

3- Mon­tée à Val­lot.

Au dé­part, on est content d’être là, de trou­ver le gla­cier et d’avoir fait une pause pour se res­tau­rer et chan­ger d’équi­pe­ment. Mais ra­pi­de­ment, la mo­no­to­nie s’ins­talle sur ces pentes de neige uni­formes. On re­garde la montre et on s’aper­çoit que la ca­dence a sé­rieu­se­ment bais­sé. Entre l’al­ti­tude, la neige qui est moins ef­fi­cace que le ro­cher et la pente moins raide qu’à l’ai­guille, on ne peut que ra­len­tir son rythme ho­raire. On souffle dans la tra­ver­sée vers Val­lot puis la pe­tite pente sous l’abri nous donne une idée de ce qui va suivre. Une der­nière pause s’im­pose (ou pas).

4- L’arête des Bosses.

450 m de dé­ni­ve­lé mais on est haut. À moins de re­ve­nir de trois se­maines de Bo­li­vie, il est dif­fi­cile d’être ac­cli­ma­té. On va souf­frir. Quoi qu’il en soit. Comp­ter une à deux heures se­lon la forme du mo­ment. En des­sous, vous êtes un avion. Au-delà, ce se­ra l’ago­nie.

5- Ne pas se pré­ci­pi­ter à la des­cente.

L’avan­tage du mont Blanc par cette voie c’est qu’on peut y des­cendre à n’importe quelle heure sans ris­quer de vé­ri­tables dan­gers ob­jec­tifs. Au ni­veau du cou­loir de la Mort, on fe­ra la même ré­flexion men­tale qu’à l’al­ler avant de s’y en­ga­ger sans pi­nailler. Et le tour est joué.

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