Raid en pneu souple au Spitz­berg ....................................

Il nous au­ra fal­lu près de deux ans pour pré­pa­rer cette aven­ture. Entre trou­ver des par­te­naires, ras­sem­bler le ma­té­riel in­dis­pen­sable et se dé­pê­trer des nom­breuses dé­marches ad­mi­nis­tra­tives, la ges­tion n’a pas été simple du tout, mais elle en va­lait la pe

Moteur Boat Magazine - - SOMMAIRE - TEXTE: LAURENT LA GRUE. PHO­TOS: ALAIN PAR AV ICI NI ET L’ AUTEUR.

Après plu­sieurs heures de vol de­puis Pa­ris et une es­cale à Os­lo, nous ar­ri­vons le 17 mai à Lon­gyear­byen, la ca­pi­tale de l’ar­chi­pel du Sval­bard. À notre des­cente de l’avion, nous sommes ins­tan­ta­né­ment sai­sis par la tem­pé­ra­ture ex­té­rieure (– 14 °C), mais aus­si par le pay­sage ma­jes­tueux que nous offrent les mon­tagnes en­nei­gées plon­geant dans le fjord. Nous sommes très im­pa­tients de pré­pa­rer notre ba­teau mais, suite à de gros pro­blèmes de trans­port, notre ma­té­riel n’a pas en­core été li­vré et de­vrait ar­ri­ver d’ici à quelques jours. Pour des rai­sons de lo­gis­tique, nous avons choi­si de nous faire li­vrer sur place par un trans­por­teur tout notre équi­pe­ment qui com­prend le Bom­bard C4, le mo­teur Su­zu­ki DF 25 et le ma­té­riel pour les bi­vouacs.

Des étapes de trois jours en au­to­no­mie to­tale

Nous pro­fi­tons de ces quelques jours d’at­tente pour vi­si­ter Lon­gyear­byen et ses alen­tours, louer notre fu­sil (obli­ga­toire pour sor­tir de la ville) et sur­tout pour éla­bo­rer un nouveau plan de navigation puisque le pro­gramme ini­tial ne pour­ra pas être te­nu en rai­son de ces pré­cieux jours per­dus avec ce re­tard de li­vrai­son. Notre ma­té­riel ar­rive fi­na­le­ment à bon port et nous dé­bal­lons ac­ti­ve­ment nos caisses et com­men­çons le mon­tage du ba­teau. Avec ces tem­pé­ra­tures né­ga­tives, les flot­teurs du Bom­bard manquent cruel­le­ment de sou­plesse et le mon­tage nous de­mande une bonne dose d’huile de coude. Alain, mon par­te­naire pour cette aven­ture, et moi fi­nis­sons la pré­pa­ra­tion en char­geant le ba­teau de tout le ma­té­riel né­ces­saire. Nous al­lons na­vi­guer en au­to­no­mie to­tale plu­sieurs jours consé­cu­tifs. Il ne faut donc rien ou­blier, car là où nous al­lons il n’y au­ra que de la neige, de l’eau, des mon­tagnes et peut-être quelques ours ou autres ani­maux sau­vages. Le ra­vi­taille­ment en es­sence est aus­si un élé­ment très im­por­tant à prendre en compte, car il n’existe qu’une seule sta­tion à Lon­gyear­byen. Nous par­tons avec 90 litres, ce qui nous ga­ran­tit une au­to­no­mie confor­table avec l’ap­pé­tit d’oi­seau du Su­zu­ki DF 25. Nous quit­tons en­fin le port aux alen­tours de 15 heures. À cette époque de l’an­née le so­leil brille 24 h/24 et il ne fait jamais nuit, si bien

que nous pou­vons na­vi­guer à n’im­porte quelle heure et nous adap­ter plus fa­ci­le­ment aux ma­rées. Nous avons comme ob­jec­tif de re­joindre Ba­rents­burg ; cette pre­mière pe­tite navigation de 23 milles se­ra sy­no­nyme de test gran­deur na­ture qui nous per­met­tra de vé­ri­fier que tout est opé­ra­tion­nel sans prendre trop de risques. Après une heure et de­mie de navigation sous un beau so­leil, mais avec une tem­pé­ra­ture de – 10 °C, nous ar­ri­vons dans le pe­tit port de cette ci­té mi­nière russe. D’après nos ren­sei­gne­ments, même s’il n’y a pas de sta­tion-ser­vice, il est tout de même pos­sible de faire un com­plé­ment en car­bu­rant. L’es­sence est ici dis­tri­buée par la so­cié­té mi­nière Trust Ark­ti­ku­gol et est des­ti­née à sa flotte de vé­hi­cules. À 20 h 30 nous par­ve­nons à ache­ter un bi­don de 20 litres et nous re­par­tons une heure plus tard en di­rec­tion du fjord Tryg­gham­na afin de trou­ver une zone pro­pice et ac­cueillante pour le bi­vouac.

La neige com­mence à tom­ber à gros flo­cons

Nous sommes sou­la­gés de dé­cou­vrir ra­pi­de­ment un site adap­té, car il com­mence à nei­ger à gros flo­cons. La tente est plan­tée à une ving­taine de mètres de l’es­tran, dans un en­droit très dé­ga­gé pour bé­né­fi­cier d’une par­faite vi­si­bi­li­té afin de dé­tec­ter suf­fi­sam­ment tôt l’ar­ri­vée d’éven­tuels ours po­laires et d’ap­pli­quer les me­sures né­ces­saires pour nous pro­té­ger. Nous pre­nons notre pre­mier re­pas d’ex­plo­ra­teurs, des ra­tions lyo­phi­li­sées de pâtes car­bo­na­ra ré­hy­dra­tées à la neige fon­due et bouillie. Nous n’avons em­por­té que trois litres d’eau douce, les tem­pé­ra­tures né­ga­tives la gèlent trop ra­pi­de­ment et il suf­fit de se bais­ser pour ra­mas­ser la neige. Il faut tou­te­fois prendre quelques me­sures avant de consom­mer la neige : tout d’abord en­le­ver la couche su­pé­rieure à l’aide d’un cou­teau et en­suite faire bouillir la pou­dreuse

du des­sous re­la­ti­ve­ment propre. Pour des rai­sons évi­dentes de sé­cu­ri­té, nous pré­voyons de dor­mir à tour de rôle. Je vais donc me cou­cher et me re­po­ser deux pe­tites heures pen­dant qu’Alain as­sure le pre­mier quart. Aux alen­tours de trois heures du ma­tin, ses cris me sortent de mon du­vet. Il se tient de­bout, à quelques mètres de deux très im­po­sants morses. Par chance, ce n’était pas un ours, et ils re­partent ra­pi­de­ment dans l’eau, mais cette ren­contre reste aus­si sur­pre­nante que ter­ri­fiante. Cette pre­mière nuit en bi­vouac se passe donc à peu près bien ; notre or­ga­ni­sa­tion et notre équi­pe­ment semblent ef­fi­caces, et nous pou­vons conti­nuer cette aven­ture sans sou­ci. Ce­pen­dant, nous al­lons en­ta­mer une des par­ties les plus dif­fi­ciles de cette navigation, puisque nous nous ap­prê­tons à sor­tir de l’Isf­jord et à en­trer dans la zone 6. L’ar­chi­pel est dé­cou­pé en dix zones et cer­taines, comme la n° 6, sont sou­mises à des au­to­ri­sa­tions dé­li­vrées par le gou­ver­neur (ap­pe­lé Syls­sel­man). Ce der­nier im­pose aus­si que les na­vi­ga­teurs soient équi­pés d’un té­lé­phone sa­tel­lite, d’une ba­lise de dé­tresse et d’une as­su­rance ca­pable de cou­vrir les frais de re­cherche et de sau­ve­tage. Nous évo­luons sur une mer calme à une vi­tesse moyenne d’une quin­zaine de noeuds quand, sou­dain, un violent bruit nous sort de notre quié­tude. Le ba­teau se sou­lève de l’ar­rière et le mo­teur s’ar­rête ins­tan­ta­né­ment. Une rapide vé­ri­fi­ca­tion nous confirme l’ab­sence de voie d’eau, mais notre hé­lice est dé­chi­que­tée. Nous ve­nons de ta­per notre pre­mier écueil (qui n’était pas ré­per­to­rié sur les cartes). Nous la rem­pla­çons par l’hé­lice de re­change que nous avons em­por­tée, mais il va fal­loir être plus pru­dent, car nous n’avons pas de troi­sième hé­lice.

Feu de camp et thé brû­lant pour nous ré­chauf­fer

Nous ar­ri­vons dans le For­land­sun­det, un bras de mer entre les îles du Spitz­berg et de Prins Karls. Le spec­tacle est de toute beau­té. Après avoir fait une pe­tite pause pour nous ré­chauf­fer avec du thé brû­lant et re­prendre des forces avec quelques barres éner­gé­tiques, nous re­par­tons en di­rec­tion du St Johnf­jord où nous pré­voyons d’éta­blir notre pro­chain cam­pe­ment. Ce fjord de 13 milles de long abrite deux gla­ciers, le Ko­now­breen et le Os­bor­ne­breen, et il est bor­dé de part et d’autre de som­mets culmi­nants à plus de 700 mètres. Notre bi­vouac est ra­pi­de­ment ins­tal­lé et nous al­lu­mons un feu avec les quelques mor­ceaux de bois trou­vés sur place. Le rythme des quarts re­prend ; lors de l’un de mes tours de garde, j’aper­çois quelques rennes au loin. L’ab­sence de nuit nous joue des tours et nous sommes to­ta­le­ment dé­ré­glés. Il est 2 heures du ma­tin lorsque nous quit­tons notre bi­vouac, nous n’avons plus au­cune no­tion du temps... Nous re­par­tons en di­rec­tion de Ba­rents­burg, mais en fai­sant un dé­tour par l’île de Prins Karls. Au­tour de nous, des di­zaines de morses d’une taille im­pres­sion­nante sortent de l’eau et re­plongent. La pru­dence est de mise, mais

le spec­tacle est ma­gique. Les pay­sages su­perbes s’en­chaînent, mais le froid est tou­jours aus­si in­tense, avec une tem­pé­ra­ture res­sen­tie de – 17 °C ; il est temps d’ar­ri­ver à Ba­rents­burg. Une fois sur place, fri­go­ri­fiés et épui­sés, nous gra­vis­sons les quelque 400 marches qui mènent au centre-ville pour louer une chambre d’hô­tel. Une fois de plus, nous consta­tons à quel point nous sommes to­ta­le­ment dé­ca­lés, car il est 8 heures du ma­tin ! Ac­cueillir des vi­si­teurs à cette heure-ci semble d’ailleurs amu­ser le ré­cep­tion­niste de l’hô­tel. Après un ré­veil à 15 heures, nous al­lons vi­si­ter cette ci­té russe. Le spec­tacle est as­sez sur­réa­liste ; au centre de la grande place trône en­core une sta­tue de Lé­nine et tout est écrit en cy­ril­lique. Les gens que nous croi­sons sont sou­riants et peu sur­pris de notre pré­sence car la ville, comme le reste de la ré­gion, s’ouvre au tou­risme de­puis quelques an­nées.

Une étape mou­ve­men­tée et des condi­tions dif­fi­ciles

Notre pro­chaine des­ti­na­tion va nous em­me­ner au nord de l’Isf­jord, mais les condi­tions mé­téo ne sont pas op­ti­males. Après quelques milles, la mer et le vent se lèvent et il n’est pas rai­son­nable de conti­nuer ain­si. Nous chan­geons de cap et fi­lons vers Co­les­buk­ta, une ville fan­tôme dans le Nordf­jord. Mais les condi­tions se dé­gradent en­core, et cette étape est en train de vi­rer au cau­che­mar. Nous évo­luons avec au moins un mètre de creux, ce qui n’est pas l’idéal pour notre Bom­bard C4, même s’il s’en sort plu­tôt bien. Les dé­fer­lantes nous ar­rosent co­pieu­se­ment et nous sommes bien­tôt trem­pés. Il nous faut re­ga­gner ra­pi­de­ment Lon­gyear­byen, car la si­tua­tion de­vient dan­ge­reuse. Quelque quatre heures de navigation se­ront né­ces­saires pour re­joindre le port, alors que cet exer­cice nous a de­man­dé seule­ment une heure et de­mie à l’al­ler. Après une bonne douche chaude dans notre chambre d’hô­tel, nous fai­sons un point sur la mé­téo pour le len­de­main. Les pré­vi­sions ne sont pas idéales, mais nous ne de­vrions pas ren­con­trer le même temps qu’au­jourd’hui. En rai­son des orien­ta­tions des fjords et des mon­tagnes, les pré­vi­sions ne sont pas tou­jours fa­ciles à in­ter­pré­ter. Le len­de­main, nous re­par­tons vers le Nordf­jord en met­tant le cap sur deux gla­ciers si­tués à une cin­quan­taine de milles. Le dé­part est as­sez mou­ve­men­té, mais le plan d’eau se calme pro­gres­si­ve­ment pour de­ve­nir complètement lisse. Le spec­tacle qui s’offre à nous est alors somp­tueux. Nous dé­am­bu­lons dou­ce­ment au­tour d’ice­bergs et nous re­pous­sons les « grow­lers » (petits ice­bergs) à l’aide de la gaffe. Étant don­né les mau­vaises pré­vi­sions mé­téo an­non­cées pour le len­de­main, nous ne pou­vons mal­heu­reu­se­ment pas res­ter ici plus long­temps et nous dé­ci­dons de ren­trer à Lon­gyear­byen. Le ba­teau doit être sor­ti de l’eau le len­de­main et le ma­té­riel ran­gé. C’est dé­jà la fin de cette ma­gni­fique aven­ture. Cette navigation va nous lais­ser un sou­ve­nir im­pé­ris­sable, même si nous n’avons pas eu l’occasion de croi­ser d’ours po­laires. La beau­té sau­vage du site et la quié­tude qui règnent dans le fond de ces fjords nous ont émer­veillés. Nous avons aus­si été sen­sibles à la fra­gi­li­té de cet ar­chi­pel qui doit faire face à une ex­plo­sion du tou­risme de masse, mal­gré une vo­lon­té sé­rieuse des au­to­ri­tés de pré­ser­ver et pro­té­ger ce site.

Nous sommes par­tis en au­to­no­mie com­plète, ce qui im­plique d’em­bar­quer beau­coup d’équi­pe­ments et de tout ran­ger soi­gneu­se­ment à bord.

Le centre-ville de Lon­gyear­byen se ré­sume à une simple ar­tère prin­ci­pale où se concentre la qua­si-to­ta­li­té des com­merces.

Après ré­cep­tion du ma­té­riel, nous avons com­men­cé le mon­tage du ba­teau et du mo­teur sur la zone technique du port. Le froid n’a évi­dem­ment pas fa­ci­li­té les choses, mais n’a pas en­ta­mé notre mo­ti­va­tion.

Au mois de mai, la ban­quise n’a pas en­core to­ta­le­ment fon­du. Pour notre plus grand plaisir, avec notre pe­tit ba­teau, nous avons pu nous en ap­pro­cher...

Laurent La­grue (à gauche) et Alain Pa­ra­vi­ci­ni (à droite) se fé­li­citent d’avoir ac­com­pli cette aven­ture. Après une se­maine de navigation dans des condi­tions par­fois très dif­fi­ciles, un peu de ré­con­fort ne fait jamais de mal.

Lon­gyear­byen, qui compte en­vi­ron 2 000 ha­bi­tants, est la ca­pi­tale ter­ri­to­riale et la ville la plus nor­dique de la pla­nète. Elle est si­tuée à seule­ment 1 300 ki­lo­mètres du pôle Nord.

Le port de Lon­gyear­byen ac­cueille es­sen­tiel­le­ment des ba­teaux de pêche et de com­merce.

Avec ses 400 ha­bi­tants, la ci­té mi­nière russe de Ba­rents­burg est la deuxième ville la plus peu­plée du Sval­bard.

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