POR­TRAIT

Jean-pierre Bo­na­to, créa­teur de la SRC

Moto Journal - - SOMMAIRE - PAR Thier­ry Butz­bach PHO­TOS TB et DR

Faire de sa pas­sion son bu­si­ness ? Beau­coup hé­sitent, par peur de mé­lan­ger les tor­chons et les ser­viettes. Jean-pierre Bo­na­to, lui, n'a pas eu le choix : il a qua­si­ment ap­pris à lire dans Mo­to Jour­nal. A sept ans, son oncle l'em­mène en Hon­da 750 Four as­sis­ter à sa pre­mière course au cir­cuit Paul-ri­card. De 1975 à 1981, il n'a ra­té au­cun Mo­to Jour­nal 200 ou 200 Miles du Cas­tel­let. Il est en­core ly­céen lors­qu'il pu­blie son pre­mier ar­ticle sur sa Yam 80 DTLC pré­pa­rée dans sa re­vue pré­fé­rée (MJ 711 de juillet 1985). Il pour­suit cette ac­ti­vi­té de jour­na­liste pi­giste jus­qu'en 1989 pa­ral­lè­le­ment à ses études en hy­po­khâgne, en fac de droit et à l'ecole fran­çaise des at­ta­chés de presse. « Mes ar­ticles me ser­vaient de mots d’ex­cuse pour mes ab­sences »,

s'amuse-t-il en­core au­jourd'hui. Son bu­reau est ins­tal­lé au rez-de chaus­sée de sa vil­la de La Seyne-sur-mer, près de Tou­lon, au beau mi­lieu d'une par­tie de sa col­lec­tion. Il pos­sède une cin­quan­taine de mo­tos, es­sen­tiel­le­ment des an­nées 70 et 80, dis­sé­mi­nées à droite à gauche dans les ga­rages d'amis. La lo­ca­li­sa­tion de cha­cune est pré­ci­sée dans son smart­phone. « Je suis un gour­met qui aime chan­ger de plat », avance-t-il. Heu­reu­se­ment pour son por­te­feuille, son ap­pé­tit s'est dé­cla­ré bien avant que les prix com­mencent à flam­ber.

AM­BAS­SA­DEUR DE MARQUES

Do­té d'un bon coup de gui­don en en­du­ro, ce­lui que tout le monde ap­pelle “JP” n'a ce­pen­dant ja­mais fait l'er­reur de se fan­tas­mer pi­lote. Mais il a com­pris très tôt comment il pou­vait jouer les in­ter­mé­diaires entre les marques et la presse. A l'époque, la pu­bli­ci­té est l'unique moyen de com­mu­ni­quer, mais les coûts res­tent in­ac­ces­sibles à beau­coup d'ac­teurs du mar­ché. « J’ai com­pris com­bien les “pe­tites” marques dé­pour­vues de moyens cher­chaient à ga­gner en vi­si­bi­li­té dans la presse pour exis­ter. » En 1989, il crée JPBC et de­vient at­ta­ché de presse in­dé­pen­dant pour le compte d'apri­lia et de l'im­por­ta­teur DIP (pour Fan­tic). Le construc­teur ita­lien lui pro­pose ra­pi­de­ment de l'em­bau­cher. Mais pas ques­tion de “mon­ter” à Pa­ris. D'au­tant qu'entre-temps, JP a com­men­cé à tra­vailler pour les par­fums Drak­kar Noir, in­ves­tis dans la course off-shore. « J’ai re­fu­sé pour conti­nuer à pou­voir tout faire », ré­pond ce sta­kha­no­viste qui n'a ja­mais été sa­la­rié. La peur du vide, sans doute… En tout cas, la ma­chine est lan­cée : au fil des an­nées, sa clien­tèle se di­ver­si­fie avec les casques Ki­wi, La­zer, Bell et Ca­berg, les cuirs Spyke et Syl­man, l'équi­pe­men­tier Gi­vi, les amor­tis­seurs Oh­lins, les freins Brem­bo et SEMC, les po­lys JMV, le dis­tri­bu­teur Da­fy, l'im­por­ta­teur Si­ma… et même Voxan. Avec les cuirs Spi­di, les GPS Tom­tom et l'ac­ces­soi­riste Tech­no­globe, il se spé­cia­lise dans le lan­ce­ment de pro­duits ou de marques in­con­nues. « En fonc­tion du seg­ment de mar­ché consi­dé­ré, il faut trou­ver le po­si­tion­ne­ment de la marque et ra­con­ter son his­toire. Les in­gré­dients sont tou­jours iden­tiques mais le do­sage est à chaque fois dif­fé­rent pour une re­cette unique. » Il vi­vra sa plus grande aven­ture pro­fes­sion­nelle et sa pre­mière ex­pé­rience de fa­bri­ca­tion de marque avec le fa­bri­cant de pots Mig dont il ac­com­pa­gne­ra

le dé­ve­lop­pe­ment du­rant toute la dé­cen­nie 90, en s'im­pli­quant au quo­ti­dien dans tous les do­maines, de la concep­tion à la com'. No­tam­ment en 1995, lorsque le team de Jean-louis Gui­gna­bo­det, pa­tron de Mig, se­ra sa­cré cham­pion du monde d'en­du­rance. Pa­ral­lè­le­ment, JPB par­ti­cipe à l'or­ga­ni­sa­tion d'évé­ne­ments comme le festival Au­to Mo­to du Cas­tel­let et le GP de F1 à Ma­gny-cours. En 1999, il constate l'ab­sence de nom­breux four­nis­seurs au sa­lon de la mo­to de Pa­ris. En cause, un mar­ché prin­ci­pa­le­ment di­ri­gé par les construc­teurs, alors que les équi­pe­men­tiers et autres ac­ces­soi­ristes sont dé­lais­sés. Il com­mence alors à co­gi­ter sur un ren­dez-vous spé­cia­li­sé qui de­vien­dra les Jour­nées pro­fes­sion­nelles de la mo­to et du scoo­ter (JPMS), dont la pre­mière édi­tion se tien­dra en 2002. « Son mo­teur c’est la pas­sion, mais il a un es­prit très libre, dit de lui Sté­phane Clair, au­jourd'hui di­rec­teur du cir­cuit Paul-ri­card, qui l'a ai­dé à mettre sur pied les JPMS. Il aime faire les choses comme il les en­tend, quitte à choi­sir ses clients. Cette li­ber­té le conduit par­fois à faire des choses qui ne sont pas très ren­tables sur le plan fi­nan­cier. Mais ce n’est pas un cal­cu­la­teur, c’est un type qui donne ab­so­lu­ment tout à la mo­to. »

SRC, LA PAS­SE­RELLE

JP a pas­sé son en­fance dans les tri­bunes et les pad­docks du Paul-ri­card. Comme beau­coup, il s'est sen­ti or­phe­lin lorsque le cir­cuit a fer­mé en 1999 pour de­ve­nir un centre d'es­sais pour la F1. Ins­ti­ga­teur du RD Le Club (clin d'oeil à sa mo­to fé­tiche, la Yam 350 RDLC), il se re­trouve alors sou­vent avec d'autres mo­tards au High Speed Club, le ca­fé si­tué à l'en­trée. A sa fer­me­ture, il conti­nue de re­trou­ver des ama­teurs d'an­ciennes entre Mar­seille et Tou­lon. Et lance un ap­pel oe­cu­mé­nique pour un ras­sem­ble­ment

de­vant les grilles du cir­cuit en dé­cembre 2007. « On était 53 et je me suis dit : “Là, y’a un truc”. » Pen­dant un an, ils se re­trouvent tous les deux mois. « Entre-temps, j’avais dé­jà com­men­cé à co­gi­ter sur l’évé­ne­ment et je m’étais ren­sei­gné sur la lo­ca­tion du cir­cuit… » En dé­cembre 2008, près de 300 mo­tos sont réunies à l'en­trée. Sur­prise par ce suc­cès, la di­rec­tion l'ap­pelle. « Je leur ai dit de me confier les clés du cir­cuit. » La Sun­day Ride Clas­sic était née. Après une pre­mière édi­tion à gui­chets fer­més (la pré­fec­ture li­mite le nombre de par­ti­ci­pants et spec­ta­teurs), la mayon­naise a mis un peu de temps à prendre, à cause de la conjonc­ture et, pour Jean-pierre, d'un ac­ci­dent de la route en XS 650 fin 2010. Gra­ve­ment tou­ché au cervicales, il met­tra deux ans à re­cou­vrer ses moyens. Mais ra­chè­te­ra dare-dare une autre XS pour conju­rer le sort. La créa­tion de la SRC sous sa mou­ture ac­tuelle, en 2013, avec courses et ex­pos, par­ti­cipe à la même gym­nas­tique in­tel­lec­tuelle de ré­ponse stra­té­gique à une ana­lyse des be­soins. « Au dé­part, le Paul-ri­card m’a ou­vert ses portes pour dé­mon­trer que le cir­cuit fonc­tion­nait bel et bien, contrai­re­ment aux idées re­çues. En­suite, l’ob­jec­tif a été de pro­po­ser aux marques un ou­til de conquête de clients en leur di­sant : 20 000 mo­tards sont là pour un hom­mage ex­cep­tion­nel au sport mo­to dans un lieu my­thique, alors pro­fi­tez-en pour ve­nir les ren­con­trer ! » Pour avoir fi­lé un coup de main aux coupes Mo­to Lé­gende, JP a ima­gi­né un évé­ne­ment dif­fé­rent et ra­con­ter l'his­toire com­mune de la mo­to de course et du Cas­tel­let – soit de 1970 à nos jours. Et créer une pas­se­relle entre les gé­né­ra­tions : « A la SRC, un père peut mon­trer à son fils les mo­tos à l’ori­gine de sa pas­sion et ce der­nier re­trouve les mo­tos ac­tuelles qui le font rê­ver. » A tout juste 50 ans, JP dit vivre un rêve éveillé de­puis dix ans. « On vit tous avec nos mythes et nos lé­gendes. Moi, j’ai la chance de pou­voir les cô­toyer et d’or­ga­ni­ser un évé­ne­ment avec eux, au­tour d’eux. En 1977, j’étais au Paul-ri­card pour le der­nier GP de France d’agos­ti­ni, quand il est par­ti bon der­nier (sa Yam ne vou­lait pas dé­mar­rer) pour fi­nir deuxième dans la roue de Sheene. Et main­te­nant, il est avec moi à la SRC. C’est dingue ! » Avoir ré­ha­bi­li­té l'image de Fred­die Spen­cer et fa­vo­ri­sé le re­tour de Soi­li Saa­ri­nen (la femme de Jar­no) sont sa grande fier­té. En 2015, il avait mis sur pied un pla­teau ex­cep­tion­nel réunis­sant 14 cham­pions du monde. D'agos­ti­ni à Zar­co, la SRC se­ra cette an­née un vé­ri­table abé­cé­daire des GP des cinq der­nières dé­cen­nies.

C'est grâce à Jean-pierre Bo­na­to que la mo­to, via la Sun­day Ride Clas­sic qu'il a lan­cée, est re­ve­nue au cir­cuit Paul-ri­card.

Dans sa nou­velle mai­son, Jean-pierre est en train d'amé­na­ger le bu­reau de ses rêves, en­tou­ré d'une par­tie de sa col­lec­tion. À gauche, on re­con­naît sa RS 475 V3 à mo­teur de NSR 400 ki­té dans un châs­sis d'apri­lia RS 250 fa­bri­quée pour lui par Yves Ker­lo.

Spea­ker lors des jour­nées pro­mo­tion­nelles des pneus Yo­ko­ha­ma, en août 1992, sur le cir­cuit du Cas­tel­let.

Les dos­se­rets de ses 2-temps fé­tiches sont si­gnés par les grands pi­lotes : Ken­ny Ro­berts pour la Ya­ma­ha 500 RDLC, Fred­die Spen­cer pour la Hon­da 400 NSR, et Kork Bal­ling­ton pour la Ka­wa KR 250 (ja­mais im­por­tée en France).

La pre­mière SRC, en 2009, s'est jouée à gui­chets fer­més, car la pré­fec­ture avait li­mi­té le nombre de spec­ta­teurs à 5 000. Ceux qui y étaient se sou­viennent de la mé­lo­die du pro­to six-cy­lindres de Guy Cou­lon.

Avec le vice-cham­pion du monde 250 en 1981 Jean-fran­çois Bal­dé sur la mo­to.

A l'ori­gine du Voxan Street Scram­bler, J.-P. Bo­na­to aime conce­voir ses propres mo­dèles. En té­moigne, ci-des­sous, cette va­ria­tion sur le thème du trail à par­tir d'une Ya­ma­ha 1000 TR1 (mo­dèle d'ori­gine à gauche), équi­pée de roues de 750 TX, d'un ré­ser­voir de 750 XV, d'un phare de XT, de ré­pliques de pots de Nor­ton et d'une dé­co fa­çon DTMX 400.

Jean-pierre Bo­na­to avec son épouse San­drine, sage-femme, sa fille Ve­rane, 8 ans, qui a ap­pris ses pre­miers mots d'an­glais avec Fred­die Spen­cer, et son fils Adrien, 17 ans, qui va au ly­cée en Yam 125 DTX et roule sur piste avec une Yam 125 TZR.

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