La mo­to c’est autre chose

Moto Journal - - COURRIER -

La mo­to est pour nous, en­core, sy­no­nyme de li­ber­té et de plai­sir. Li­ber­té, mal­gré les obli­ga­tions et in­ter­dic­tions qui ne cessent de nous har­ce­ler. Plai­sir, parce que plus fort que le froid en hi­ver et la cha­leur en été, il y a le fait de pen­cher, il y a l’ins­tant d’équi­libre, il y a la pro­jec­tion en ar­rière à l’ac­cé­lé­ra­tion. La voi­ture est pra­tique et confor­table en toute sai­son pour les longs tra­jets, les courses en fa­mille. Pour nous, la mo­to, c’est autre chose, ce n’est pas fait pour être pra­tique. C’est peut-être en par­tie pour ce­la que nous avons dé­ni­gré les li­vreurs, que nous dé­ni­grons les scoo­ters en ville. Et si nous com­pa­rions l’usage de nos 2RM avec ce­lui qu’on en fait dans d’autres ca­pi­tales ? La pre­mière es­cale du Mo­to Voyage nous conduit à Yan­gon, au Myan­mar. L’ami qui m’y a hé­ber­gé m’avait pré­ve­nu : j’al­lais être dé­pay­sé. Dans la ville, les mo­tos et scoo­ters sont tout sim­ple­ment… in­ter­dits ! On en trouve dans tout le pays, on en trouve dans la ban­lieue de l’autre cô­té du fleuve, mais pas dans la ville : la po­lice, peu vi­sible au de­meu­rant, en a le pri­vi­lège ex­clu­sif. L’ab­sence est sur­pre­nante. Na­tu­rel­le­ment, le flux de cir­cu­la­tion s’en fait sen­tir : les em­bou­teillages sont aus­si nom­breux que mons­trueux. Faut-il le pré­ci­ser ? Les trot­toirs étant rares, les pié­tons le sont au­tant. En contre­par­tie, les taxis sont vrai­ment bon mar­ché – et pro­ba­ble­ment in­dé­nom­brables. Mais il y a un autre, et plus grand avan­tage : la sen­sa­tion de sé­cu­ri­té. Bien sûr, ils conduisent comme des sa­gouins (si je me lais­sais al­ler à des re­lents de néo-co­lo­nia­lisme, la liste de mes griefs et mo­que­ries em­pli­rait les pages de notre ca­nard pré­fé­ré), mais l’ab­sence de deux roues tran­quillise le pié­ton : adieu les in­ter­files ha­sar­deux, les mo­tos sur­gies de nulle part ; on monte et des­cend de voi­ture, on marche l’es­prit se­rein. A Pa­ris, où je suis mo­tard et pié­ton, je sais où cher­cher le pié­ton ca­ché par la voi­ture, la mo­to der­rière le bus. A Yan­gon, je n’avais pas ce pro­blème. Avec ce même ami nous sommes al­lés à Ba­gan, une ville re­gor­geant de temples et pa­godes per­dus dans la vé­gé­ta­tion. Pour les re­joindre, nous avons loué des scoo­ters. Elec­triques. Bri­dés. Alors, bien sûr, même en li­mande, je n’ai pas bat­tu beau­coup de re­cords et ce n’était pas très ex­ci­tant. Mais faute de grives, on prend le pre­mier gui­don ve­nu. Ou­vrez votre jour­nal au centre. Po­sez-le sur votre selle, per­pen­di­cu­lai­re­ment à l’axe de votre mo­to. Voi­là : elle a des ailes, vous en avez fait une mo­ta­vion. Re­le­vez la ta­blette de­vant vous et re­dres­sez votre siège : voi­ci la su­perbe ca­pi­tale du Cam­bodge, Ph­nom Penh. Tem­pé­ra­ture ex­té­rieure : 34°. Bien­ve­nue aux an­ti­podes (à peine plus de mille ki­lo­mètres les sé­parent pour­tant) de Yan­gon. Ph­nom Penh grouille de scoo­ters (pho­to). Mais puisque ce sont ma­jo­ri­tai­re­ment des 125 avec pas­sage ma­nuel (pié­duel se­rait plus exact) des vi­tesses, on peut dé­jà presque par­ler de mo­tos. Les rois de la route, ce sont les 4x4 : ils ont une in­alié­nable prio­ri­té. Les mo­tos s’ar­rogent d’autres droits : se fau­fi­ler, bien sûr ; uti­li­ser le trot­toir comme rac­cour­ci jus­qu’au feu rouge (qu’on brû­le­ra sans cil­ler) ; rou­ler à gauche avant de re­joindre la droite ; quant aux sens in­ter­dits, tant que la po­lice n’est pas là, c’est comme s’ils ne les concer­naient pas. Ici, on peut em­me­ner sa fa­mille à mo­to : tant que les pe­tits sont pe­tits (à 12 ans, ils conduisent seuls), on tient fa­ci­le­ment à cinq. Bang­kok fait le tam­pon entre Yan­gon et Ph­nom Penh : les tuk-tuks forment une ca­té­go­rie à part. Ici, ce sont des at­te­lages ri­vés sur ce qui fut une selle ar­rière. Un car­rosse mo­derne, si l’on veut. Les 4x4 règnent, les mo­tos sont dans leur em­pire. Le code de la route étant lais­sé à la libre in­ter­pré­ta­tion des usa­gers et le nombre de vé­hi­cules étant exor­bi­tant, les em­bou­teillages sont in­évi­tables. Mais en deux roues, on peut les contour­ner et flui­di­fier le tra­fic. Autre rap­pro­che­ment entre Pa­ris et Ph­nom Penh : à part pour se fau­fi­ler, la mo­to ne semble pas être le choix le plus pra­tique ; quand il ne fait pas ex­ces­si­ve­ment chaud, les trombes d’eau de la sai­son des pluies s’abattent sur le sol et le K-way ne suf­fit pas long­temps. Je ne veux pas dire qu’à Ph­nom Penh la mo­to ne soit pas l’op­tion plai­sir : cer­tains jeunes et cer­taines pré­pa­ra­tions prouvent le contraire. Mais la mo­to semble da­van­tage re­le­ver de la fa­ci­li­té. Ga­rés en cercle, on dis­cute comme dans un sa­lon de thé. A l’ar­rêt sur le trot­toir, on s’y ins­talle comme dans son ca­na­pé. On roule avec ou sans casque, mais le té­lé­phone tou­jours près de l’oreille. Si le comp­teur de vi­tesse ne tourne pas, si les ré­tro­vi­seurs ne tiennent plus, on ne s’en ef­fraie pas. En rou­lant, re­gar­der de­vant soi est ré­bar­ba­tif : alors on laisse nos yeux voya­ger. Ha­bi­tués si jeunes à tour­ner la poi­gnée et ne mar­chant que par ex­tra­or­di­naire, j’ai l’im­pres­sion qu’ils font de la mo­to comme nous sommes pié­tons. L’in­sou­ciance n’est-elle pas la plus grande des li­ber­tés ?

Úú­hu­bert, de Pa­ris

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