VOYAGE

Iraq Bi­kers, mo­tards de l’es­poir

Moto Journal - - SOMMAIRE - Par Gilles Ba­der, texte et pho­tos

Il y a main­te­nant huit ans, Bi­lal Abal­tayi, fonc­tion­naire au mi­nis­tère de la Jeu­nesse et des Sports à Bag­dad, spor­tif, mo­tard et chiite, a réa­li­sé son rêve. Ce­lui de créer un groupe de mo­tards afin de sillon­ner les routes d’irak. Les Iraq Bi­kers étaient nés.

Tem­pête de sable au­jourd’hui sur Bag­dad. Bi­lal, cap­tain Bi­lal comme le sur­nomment af­fec­tueu­se­ment les bi­kers, me confirme notre ren­dez-vous, d’abord chez lui dans le quar­tier chiite de Shor­jah, non loin de Sa­dr Ci­ty, à 11 h, pour, en­suite, re­joindre le groupe des Iraq Bi­kers. Ar­ri­vé chez lui, je com­prends pour­quoi il te­nait à me mon­trer sa mai­son. Au beau mi­lieu du sa­lon, se trouve une table por­tant les nom­breux di­plômes et ré­com­penses qu’ont gla­nés les Iraq Bi­kers au cours des huit ans de leur exis­tence (lire l’en­ca­dré page 83). En ef­fet, sous l’im­pul­sion de Bi­lal, par ailleurs fonc­tion­naire au mi­nis­tère de la Jeu­nesse et des Sports à Bag­dad, les Iraq Bi­kers par­ti­cipent à de nom­breux ras­sem­ble­ments de mo­tards au Moyen-orient, mais aus­si à des opé­ra­tions de bien­fai­sance, comme des dons de sang, la vi­site à des en­fants dans les hô­pi­taux, ou en­core à des ac­tions ci­viques, comme l’aide aux po­li­ciers pour la cir­cu­la­tion. Quand on voit les em­bou­teillages à Bag­dad, on se dit que c’est sans doute une aide ap­pré­ciable !

PAR­TOUT, LA SÉ­CU­RI­TÉ

Bi­lal fi­nit de net­toyer sa Gold Wing et en pro­fite pour me pré­sen­ter une de ses créa­tions, une mo­to en­tiè­re­ment re­pen­sée par lui avec une éton­nante par­ti­cu­la­ri­té : une roue à l’avant et deux en ligne à l’ar­rière. Comme tout bon mo­tard pas­sion­né, il pour­rait me par­ler des heures de sa ma­chine, mais le temps passe et nous avons ren­dez-vous avec le reste du groupe dans un lieu te­nu confi­den­tiel pour des rai­sons de sé­cu­ri­té. A Bag­dad, la rai­son de sé­cu­ri­té est om­ni­pré­sente dans les es­prits ; la ville est em­mu­rée, des check-points sont par­tout, il est im­pos­sible de faire un pas ou d’en­trer dans un lieu pu­blic sans être fouillé, pas­sé au dé­tec­teur, etc. Ici le sym­bole que re­pré­sentent les Iraq Bi­kers n’est pas tou­jours bien per­çu par cer­taines fac­tions ; il faut pré­ci­ser que dans ce groupe se cô­toient Kurdes, chiites, sun­nites et chré­tiens, avec éga­le­ment des opi­nions po­li­tiques dif­fé­rentes, mais unis comme des frères (dixit Ah­med le chiite) au­tour

de l’amour de la mo­to. Ah­med, que j’avais ren­con­tré deux jours au­pa­ra­vant dans le ca­fé qui leur sert de QG, m’avait par­lé de son amour pour son pays, mais aus­si de ses es­poirs. A 35 ans, avec sa barbe dé­jà poivre et sel, ce mu­sul­man chiite, ma­rié et père d’une fille, tra­vaillant à la Croix-rouge de Bag­dad, m’avait don­né une dé­fi­ni­tion de sa vi­sion des choses : « Une équipe, un Irak, une hu­ma­ni­té... » Au point de ren­dez-vous, dé­jà une tren­taine de mo­tos sur les soixante pré­vues ce jour-là at­tendent bien ali­gnées. Les dis­cus­sions et em­bras­sades vont bon train et souvent, en pas­sant de­vant les mo­tards, les voi­tures klaxonnent en signe de sa­lut. Je m’étonne au­près d’am­mar, le sun­nite, de voir si peu de Har­ley­da­vid­son dans le groupe. Il ex­plique : « Ici, en été, il fait très chaud, par­fois plus de 50°, alors les mo­tos qui ont un sys­tème de re­froi­dis­se­ment à air, comme souvent sur les Har­ley, chauffent trop. Nous pri­vi­lé­gions les mo­tos avec re­froi­dis­se­ment li­quide comme les ja­po­naises, c’est beau­coup plus adap­té à la ré­gion ! » Ce­ci n’em­pêche en rien les Ira­kiens de cus­to­mi­ser leurs en­gins comme des Har­ley... Am­mar en pro­fite pour me glis­ser à l’oreille : « Il faut que vous don­niez une bonne image de l’irak, car on est fa­ti­gués de ne voir dans les jour­naux que des mau­vaises nou­velles sur nous. Vous sa­vez, il y a des gens bien, des gens simples ici, qui ne de­mandent qu’à vivre en paix en­semble ! » Une Har­ley, jus­te­ment, ar­rive, c’est Ja­lal Sul­tan, un des huit chré­tiens du groupe. Ja­lal me pro­pose de me prê­ter sa mo­to pour faire la sor­tie avec le groupe, c’est un grand hon­neur qu’il me fait, car, me dit-il, il ne la prête même pas à son frère ! Lui le tailleur, a fait ve­nir

spé­cia­le­ment cette belle Har­ley Sports­ter 1200 des Etats-unis et il en est très fier.

EM­BOU­TEILLAGES

Avant de par­tir sillon­ner les routes de Bag­dad, Bi­lal réunit les autres Bi­kers au­tour de lui et donne ses consignes de sé­cu­ri­té. A la fin du brie­fing, il tient à me re­mettre of­fi­ciel­le­ment un écus­son et un pin’s des Iraq Bi­kers comme pre­mier membre fran­çais. Je lui rends la pa­reille et lui re­mets à mon tour un écus­son Har­ley­da­vid­son de Mar­seille. Le groupe se met en branle, en­fin. Une longue co­lonne de plus de soixante mo­tos prend la di­rec­tion du sud. Nous cir­cu­lons à al­lure mo­dé­rée dans les rues, nous fau­fi­lant dans les em­bou­teillages de Bag­dad, lon­geant les in­nom­brables murs de pro­tec­tion sur­mon­tés de mi­ra­dors. Des pick-up bleus avec mi­trailleuses lourdes sont ga­rés tous les ki­lo­mètres le long de la route, par­fois les mi­li­taires nous prennent en pho­to. Nous pas­sons une di­zaine de check-points pour sor­tir de la ville, qui est im­mense, et ar­ri­vons dans ses fau­bourgs. Le groupe em­prunte un rond-point et bi­furque vers un grand par­king de­vant une salle qui res­semble à une salle de prière im­mense. L’ef­fer­ves­cence règne sur ce par­king, de nom­breux mi­li­ciens ar­més jus­qu’aux dents sont là, de nom­breuses voi­tures of­fi­cielles aus­si. Bi­lal or­ga­nise le bon pla­ce­ment des mo­tos de­vant la salle et m’ex­plique qu’il vient,

avec les Iraq Bi­kers, ap­por­ter son sou­tien aux mi­lices chiites qui luttent contre Daech. Il s’agit en l’oc­cur­rence d’une cé­ré­mo­nie d’hom­mage à deux mi­li­ciens chiites tués ré­cem­ment dans la ba­taille de Mos­soul. Une salle rem­plie de di­gni­taires du ré­gime, deux cer­cueils de­vant des pho­tos des vic­times, entre les cer­cueils, des mu­ni­tions, une bâche de ca­mou­flage, un film qui passe des images de la ba­taille de Mos­soul, la mise en scène est bien soi­gnée. Un cheikh prend la pa­role pour rendre

hom­mage aux deux mi­li­ciens et, à la fin de son dis­cours, re­mer­cie les Iraq Bi­kers de leur pré­sence. Bi­lal es­time qu’il est temps de prendre congé. Pour lui, ce n’est pas un sou­tien po­li­tique, mais il es­time que ce sont des Ira­kiens qui luttent ac­ti­ve­ment contre le ter­ro­risme et que, dans ce cas, ils mé­ritent le sou­tien du groupe.

SÉANCE DE MA­NIA­BI­LI­TÉ

Quelques poi­gnées de mains et em­bras­sades plus tard, nous voi­là à nou­veau sur la route, dans une at­mo­sphère éton­nante. L’air est lourd, orange, avec une vi­si­bi­li­té de moins de 200 m à cause de la tem­pête de sable. Nous nous di­ri­geons vers le centre de Bag­dad, le groupe laisse pas­ser un convoi mi­li­taire, re­passe d’in­nom­brables check-points pour ar­ri­ver de­vant le Sa­fa ca­fé, point de ral­lie­ment des bi­kers. Nous nous ins­tal­lons dans le res­tau­rant pour man­ger tous en­semble. Co­co, le per­ro­quet, mas­cotte des Iraq Bi­kers, passe d’épaule en épaule en es­sayant de gri­gno­ter quelques mor­ceaux de pain. Une fois res­tau­rés, cer­tains fument une chi­cha, d’autres jouent aux cartes ou dis­cutent. Bi­lal m’in­vite à ve­nir as­sis­ter un peu plus tard dans la soi­rée à une séance de ma­nia­bi­li­té pour les pos­ses­seurs de Gold Wing. Il or­ga­nise ce genre de séance pour les no­vices, afin de leur per­mettre de mieux conduire leur énorme mo­to et de se fau­fi­ler dans le flux de cir­cu­la­tion. Bi­lal a créé ce groupe, il le gère en bon père de fa­mille avec une au­to­ri­té na­tu­relle et une bien­veillance de tous les ins­tants. Il est un homme de paix, les Iraq Bi­kers sont des mo­tards de la paix dans un pays qui en a tant be­soin.

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1 [1] Cap­tain Bi­lal montre les ré­com­penses, di­plômes et autres cer­ti­fi­cats des Iraq Bi­kers gla­nés de­puis 8 ans dans les dif­fé­rentes ma­ni­fes­ta­tions aux­quelles ils ont par­ti­ci­pé.[2] Le groupe des Iraq Bi­kers de Bag­dad avant une sor­tie à mo­to.[3] De jeunes mi­li­ciens chiites montent la garde lors d’une cé­ré­mo­nie à la­quelle les Bi­kers ont ap­por­té leur sou­tien.

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[4] Bi­lal sur une mo­to à trois roues de sa concep­tion.[5] Bi­lal et Am­mar avec le plus jeune des Bi­kers.[6] Ja­lal le chré­tien et Ah­med le chiite sont comme deux frères unis par la pas­sion de la mo­to. 5 6

1 2 [1] Les Bi­kers passent de­vant un des nom­breux check-points de Bag­dad.[2] Ja­lal le chré­tien est tailleur dans la vie, c’est lui qui coud tous les écus­sons du groupe sur les blou­sons. 3 4

[3] Ja­lal sur la Har­ley Sports­ter qu’il a di­rec­te­ment fait ve­nir des USA.[4] Tem­pête de sable sur la high­way qui sort de Bag­dad.[5] Le groupe marque une courte pause, le temps de lais­ser pas­ser un convoi mi­li­taire.[6] Les Bi­kers sa­luent le passage de blin­dés de l’ar­mée ira­kienne. 6

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1 2 3 [1] Mo­ha­med, le mé­ca­no du groupe, pré­sent de­puis le dé­but aux cô­tés de Bi­lal. [2] Un Bi­ker fier de son dra­peau na­tio­nal. [3] Bi­lal forme les nou­veaux membres du groupe avec des exer­cices de ma­nia­bi­li­té sur un par­king. ►

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