La source du Bol d’Or

C’est à vé­lo qu’on est re­mon­té jus­qu’à la source du Bol d’Or, à l’oc­ca­sion d’une épreuve longue de 24 heures se dé­rou­lant sur le cir­cuit Paul-Ri­card

Moto Revue - - Sommaire - Par Ch­ris­tian Bat­teux. Pho­tos Laurent Berthe.

Créé en 1922, le Bol d’Or mo­to­cy­cliste est la plus an­cienne course d’en­du­rance du monde. Il a été sui­vi un an plus tard par les 24 Heures du Mans au­to­mo­biles, et ces deux épreuves ont donc at­teint un âge ca­no­nique qui ne re­met pour au­tant pas en ques­tion leur in­té­rêt spor­tif et leur po­pu­la­ri­té. Le Bol d’Or, comme les 24 H du Mans, se court par équi­pages de trois pi­lotes. Le rè­gle­ment a été mo­di­fié en ce sens en 1982, le pas­sage à deux pi­lotes ayant été ac­té en 1954. De 1922 à 1953, l’épreuve se dis­pu­tait donc seul, ce qui peut sem­bler in­croyable, voire aber­rant de nos jours. L’ex­pé­rience est au­jourd’hui im­pos­sible à faire, les grands so­li­taires sont à pré­sent re­pré­sen­tés par les ma­rins du Ven­dée Globe ou des re­cords de la tra­ver­sée de l’At­lan­tique. Ce­pen­dant, sa­chant que le Bol d’Or doit son nom à une course de vé­lo (voir l’en­ca­dré ci-contre) et que l’on porte un in­té­rêt à l’ac­tua­li­té du cir­cuit Paul-Ri­card, où le Bol d’Or a fait son re­tour en 2015, l’exis­tence sur ce site ma­gni­fique d’une épreuve cy­cliste longue de 24 heures per­met­tant à des concur­rents de s’y ali­gner en so­lo nous a lo­gi­que­ment mis la puce à l’oreille. Voi­là com­ment – et, une fois n’est pas cou­tume, pour­quoi la suite de cette his­toire est ra­con­tée à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier – je me suis re­trou­vé au dé­part de la 3e édi­tion de l’Évé­ne­ment Vé­lo, le 13 août der­nier, au Cas­tel­let, face à mon vé­lo ran­gé en épi comme pour l’épreuve mo­to­cy­cliste, aux cô­tés de 94 autres can­di­dats à une aven­ture sor­tant de l’or­di­naire… Nous sommes dis­per­sés entre ceux qui, comme moi, ont choi­si de prendre part à la course en so­lo et d’autres en­ga­gés

en duo, ou en­core par équipes de quatre, six ou huit. Une cer­taine an­xié­té de­vant la tâche qui nous at­tend dis­pa­raît aus­si­tôt le dé­part don­né, à 16 h 30 pré­cises, sous un so­leil écla­tant et un ciel bleu azur qui nous donnent du coeur au ventre. Dès les pre­mières mi­nutes de ce double tour d’hor­loge, je prends mon rythme (sage, le rythme) et je n’en dé­ro­ge­rai plus, ré­so­lu à ap­pli­quer le dic­ton sal­va­teur : « Qui veut voya­ger loin mé­nage sa mon­ture. » Dou­blé ré­gu­liè­re­ment par des groupes évo­luant en pe­lo­ton, je dé­daigne cette com­pa­gnie trop ra­pide pour moi et me concentre sur le long terme. Mon plan de marche brille par son ab­sence : tout se fait au fee­ling, sans comp­teur, sans car­dio­fré­quen­ce­mètre, sans stra­té­gie si ce n’est, en se­cret, l’ob­jec­tif non avoué de pas­ser la barre sym­bo­lique des 500 ki­lo­mètres le len­de­main après-mi­di. Je pé­dale en sou­plesse et pro­fite du dé­cor en­chan­teur de ce cir­cuit

où j’ai mis les pieds pour la pre­mière fois en 1994, an­née de la vic­toire de Do­mi­nique et Ch­ris­tian Sar­ron, as­so­ciés au Ja­po­nais Ya­su­to­mo Na­gai, sur Ya­ma­ha. Moi qui étais à l’époque spé­cia­liste du mo­to­cross à la rubrique Sports de Mo­to Re­vue, je vi­vais mon pre­mier Bol d’Or, et je n’avais pas dor­mi de la nuit, gri­sé par la di­men­sion de cet évé­ne­ment or­ga­ni­sé par la mai­son. Là aus­si, 23 ans (ou presque) plus tard, je vais pas­ser la nuit sans ja­mais fer­mer l’oeil, à en­chaî­ner mé­ca­ni­que­ment les tours du cir­cuit de 5,825 km. Lorsque le cré­pus­cule vient et que la nuit tombe sur le Paul-Ri­card, l’oreille af­fû­tée par le si­lence éton­nant qui règne sur le site per­çoit les cla­que­ments secs du mé­tal des rails de sé­cu­ri­té qui re­froi­dit. Les ci­gales se sont tues, les grillons prennent le re­lais. Je m’ar­rête pour ra­vi­tailler et dé­tendre le corps toutes les deux heures et de­mie en moyenne. En ca­té­go­rie so­lo, on est libre de faire ce que l’on veut

quand on veut, et j’ap­plique en ce­la un point du rè­gle­ment du tout pre­mier Bol d’Or de 1922 qui pré­ci­sait : « Pen­dant l’épreuve, les concur­rents, s’ils le jugent utile, pour­ront s’ar­rê­ter pour se re­po­ser ou se res­tau­rer. » Pour ma part, le re­pos se ré­duit à quelques mi­nutes du­rant les­quelles j’avale des ba­nanes, des pe­tits sand­wichs au jam­bon et au fro­mage, des tranches de pain d’épice, des noix de ca­jou ar­ro­sés de Co­ca et de Vi­chy-Saint-Yorre, une eau for­te­ment sa­lée qui de­vrait com­pen­ser les pertes en sels mi­né­raux. Ah c’est sûr, le me­nu est spar­tiate, mais ce que man­geait Re­né Fran­cis­quet (double vain­queur du Bol en 1924 et en 1925 sur Sun­beam) ne l’était pas moins, comme il en té­moi­gnait dans ce Mo­to Re­vue da­tant de 1925 : « Pour moi, le ra­vi­taille­ment consiste en ba­nanes, dont je fais une ex­ces­sive consom­ma­tion per­son­nelle, en sucre, en cho­co­lat, un peu de pou­let et quelques bis­cuits, et deux bou­teilles de Vit­tel. » Spor­tif, le Re­né.

Léon Geor­get et Gus­tave Le­fèvre dans la tête

De mon cô­té, au creux de la nuit, tout n’est qu’ef­fort (me­su­ré), si­lence (d’or) et so­li­tude. In­évi­ta­ble­ment, les dou­leurs gran­dissent, s’en vont puis s’en viennent, avant de s’ins­tal­ler pour de bon. Le fes­sier est le pre­mier point qui fâche et en par­ti­cu­lier des os dont je ne connais­sais pas le nom : les is­chions, qui se re­bellent contre le trai­te­ment qui leur est ap­pli­qué. La zone des ver­tèbres cer­vi­cales re­nâcle elle aus­si de plus en plus au fil des heures qui passent, sans par­ler des jambes, des mains, des lom­baires... À 3 h 30 du ma­tin, j’entre dans un monde in­con­nu, car je n’ai ja­mais rou­lé aus­si long­temps sur un vé­lo. La crainte de la dé­faillance phy­sique ma­jeure rôde dans mon es­prit, qui s’évade et baigne dans une douce eu­pho­rie : après tout, je suis là, en train de tour­ner en rond sur un cir­cuit où les plus grands pi­lotes des qua­rante der­nières an­nées ont po­sé leurs roues, je tourne sans bruit dans une at­mo­sphère im­pres­sion­nante, je pense pêle-mêle à ces hommes de fer sur­gis du pas­sé dans mon cer­veau hal­lu­ci­né par l’ef­fort. À Léon Geor­get, fi­gure du Bol d’Or cy­cliste qui pas­sait al­lè­gre­ment le cap des 900 ki­lo­mètres sur son vé­lo avant la Grande Guerre ; à ces pion­niers de l’entre-deux­guerres, ex­plo­ra­teurs de nou­velles pistes aux gui­dons de mo­to­cy­clettes ru­di­men­taires, sur des routes de terre bat­tue ; ou en­core à Gus­tave Le­fèvre, une force de la na­ture émer­gée des dé­combres de l’après-guerre, qui s’im­po­sa cinq fois en so­lo avant d’ajou­ter deux nou­velles vic­toires à son livre des re­cords per­son­nel une fois que le Bol au­to­ri­sa les équi­pages de deux pi­lotes ; je pense que dans un mois, les pre­miers es­sais du 81e Bol d’Or met­tront fin à ce si­lence qua­si re­li­gieux qui règne sur le site… À tout ça et à bien d’autres choses, et au fond à la trans­gres­sion sym­bo­lique d’un in­ter­dit qui re­monte à l’en­fance : pas­ser toute une nuit sans dor­mir, toute une nuit à exer­cer un jeu to­ta­le­ment in­utile peut-être mais donc à jouer au(x) cham­pion(s), à se mettre dans leur peau par la pen­sée, et à voir le le­ver du jour sur Le Cas­tel­let en res­sen­tant des fris­sons in­édits, des émo­tions ja­mais éprou­vées. En mi­lieu de ma­ti­née, la chi­cane de la ligne droite du Mis­tral et la fin de celle-ci, en faux plats mon­tants, ci­saillent ce qui me reste d’éner­gie. Un pe­tit-dé­jeu­ner com­po­sé de brioche, de chaus­son aux pommes et de jus de fruits ne par­vient pas à me re­lan­cer, l’ago­nie phy­sique me guette, mais le cal­cul des tours dé­jà ef­fec­tués m’oblige à pour­suivre mon ef­fort. Avec le so­leil et la cha­leur re­ve­nus, la vie a re­pris dans la ligne droite des stands, spea­ker et mu­sique de fond em­ballent la fin de l’épreuve et ré­veillent ceux qui avaient op­té pour les bras de Mor­phée. Aux alen­tours de 15 h 00, cer­tain cette fois d’avoir fran­chi cette barre sym­bo­lique des 500 km, j’en reste

là, épui­sé, tor­du en deux par l’épreuve. Dans un Mo­to Re­vue pu­blié avant l’édi­tion de l’an­née 1974 re­tra­çant l’his­toire du Bol

d’Or, on lit : « Avant 1954, le Bol d’Or c’est le “one-man-show” : le bon­homme doit te­nir 24 heures en al­lant le plus vite pos­sible tout en éco­no­mi­sant la mé­ca­nique, sans au­cune pos­si­bi­li­té de re­pos bien en­ten­du et en se res­tau­rant hâ­ti­ve­ment à la fa­veur des ra­vi­taille­ments ou des sé­quences de mé­ca­nique. C’est de l’en­du­rance à tous les ni­veaux et il faut être une vé­ri­table “bête” pour ga­gner le Bol. » Pour l’anec­dote, j’au­rais rou­lé un peu plus de 20 heures sur 24 en comp­tant les ar­rêts, j’au­rais bou­clé 88 tours de cir­cuit, soit 512,6 km, je se­rai clas­sé 20e sur 43 en ca­té­go­rie so­lo et 69e sur 95 au scratch. Un score ho­no­rable. Et puis c’est très bien comme ça. Je reste à ma place d’ama­teur, lais­sant les cham­pions comme Léon Geor­get et Gus­tave Le­fèvre à la leur, même si l’es­pace de quelques heures, je me se­rais lais­sé al­ler à rê­ver d’avoir fait par­tie de leur caste éli­tiste.

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Une image en tra­vel­ling d’un pa­quet, c’est im­pos­sible à faire pen­dant le Bol d’Or. À no­ter que l’équipe qui a ga­gné l’Évé­ne­ment Vé­lo, com­po­sée de huit per­sonnes, a par­cou­ru 908 ki­lo­mètres et que l’un de ses membres a si­gné un tour en 8’01 (à com­pa­rer aux chro­nos tour­nant au­tour de 1’58 au Bol !)... 2 Lé­gère an­goisse avant le dé­part, et puis la meute est li­bé­rée à 16 h 30 pour deux tours d’hor­loge. 4 En 2016, la Su­zu­ki n° 1 du SERT avait do­mi­né le 80e Bol d’Or. En ver­sion cy­cliste, les chan­ge­ments de pi­lote sont beau­coup plus calmes, il suf­fit juste de se pas­ser le trans­pon­deur at­ta­ché à la che­ville. La nuit en pa­quet ou en so­lo, pro­pice à faire tra­vailler l’ima­gi­na­tion.

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1 Le­ver du jour ma­gique sur le cir­cuit Paul-Ri­card, où la tem­pé­ra­ture ne va pas tar­der à re­mon­ter. Fa­mi­liers aux pi­lotes d’en­du­rance mo­to, ces ins­tants propres à la dis­ci­pline mixent des sen­ti­ments d’eu­pho­rie et d’épui­se­ment phy­sique. 2 La course cy­cliste

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