La Lam­bor­ghi­ni Huracán LP580-2 au Mont Ven­toux

Si deux roues mo­trices valent mieux que quatre dans une Lam­bor­ghi­ni V10 de 580 che­vaux pré­nom­mée Huracán, quel en­droit plus ap­pro­prié que le Mont Ven­toux pour en faire l’ex­pé­rience? Voyage épique entre tem­pête et ro­man­tisme.

Motor Sport - - SOMMAIRE - TEXTE NI­CO­LAS GOURDOL PHO­TOS YAN­NICK PAROT

Nous sommes en 1902, Fer­ru­cio Lam­bor­ghi­ni est loin de sa nais­sance, En­zo Ferrari porte des jupes-cu­lottes et la Nord­schleife ver­ra le jour dans 2 5 ans. Paul Chau­chard, lui, a 32 ans et dé­jà quatre ans de course au­to­mo­bile à son ac­tif. Cette an­née-là, le pi­lote ori­gi­naire de l’ Al­lier rem­porte la pr emière édi­tion de la course de côt e du Ven­toux, une manif es­ta­tion qui de­vien­dra aus­si lé­gen­daire que la mon­tagne épo­nyme. Au vo­lant de sa Pan­hard et Le­vas­sor pro­pul­sée par un quatre cy­lindres de 14 litres (!) dé­ve­lop­pant 70 ch (pour à peine une tonne s’il vous plaît), l’élé­gant bar­bu re­lie les 21,56 km qui sé­parent Bé­doin de l’ob­ser­va­toire en 27 mi­nutes et 17 se­condes. De nos jours, un maillot jaune ga­vé aux hor­mones lui col­le­rait presque aux basques dans la mon­tée avec une bi­cy­clette en car­bone, et le dé­po­se­rait dans la des­cente, mais ne mi­ni­mi­sons pas l’ex­ploit de l’un de ces pion­niers trompe-la-mort.

La der­nière édi­tion de la c ourse my­thique re­monte à 1976, mais ses traces de­meurent bien vi­sibles sur le bord de la route, à l’image de l’an­cienne mai­son can­ton­nière Ja­met, et dans les bis­trots. Au Gui­trand, à l’en­trée de Bé­doin en ve­nant du Ven­toux, le verre de Pi­pi d’Ange est à 3 eu­ros et des cli­chés en noir et blanc re­couvrent un pan de mur. Pen­dant que j’ ad­mire l’un de ces bo­lides d’avant la (Pre­mière) Guerre à l’at­taque maxi­mum dans un vi­rage non bi­tu­mé, la pa­tronne nous parle d’un autre type d’acro­ba­ties qu’elle pra­ti­qua dans son jeune temps sur les pentes du Ven­toux (7,4 % de moyenne), en side-car… cô­té pas­sa­ger. Au­tant dire que nous sommes les bien­ve­nus dans la cour de l’hô­tel pour prendre un ca­fé et un crois­sant sor­ti du four à bois cen­te­naire, nous et notre tor­nade blanche de 580 ch ve­nue d’Ita­lie.

Il est un peu plus de huit heures. C’est l’au­tomne. Le So­leil ré­chauffe dé­jà ma cal­vi­tie plus que nais­sante, des sen­teurs épi­cées cha­touillent les na­rines. À la table d’à cô­té, quatre joyeux ca­ma­rades oc­to­gé­naires sor­tis d’un film de Pa­gnol parlent fort. Le rêve d’une re­traite pro­ven­çale… Un pe­tit mas avec dans le ga­rage des chaus­sures de ran­do, un vé­lo, une mo­to et, tiens, une Lam­bo. Pas n’im­porte la­quelle. Tant qu’à faire, une rare ver­sion deux roues mo­trices conçue, dixit le ca­ta­logue, pour un “plai­sir de pi­lo­tage maxi­mum”. Outre le fait d’être, a prio­ri, la Huracán des contre-bra­queurs, la LP 580-2 est aus­si la moins puis­sante, la moins lourde (33 kg d’écart avec la LP 610) et la moins chère des créa­tures de Sant’Aga­ta. Comp­tez 180 000 eu­ros hors op­tions. Avec un équi­pe­ment de sé­rie pri­vé du GPS, de la sus­pen­sion pi­lo­tée ou en­core des freins cé­ra­mique, au­tant dire qu’au­cune au­to ne doit sor­tir de l’usine à moins de 200 000 eu­ros. La nôtre dé­passe les 220 000. Dans cette gamme de puis­sance et/ou de prix chez les pro­pul­sions, la concur­rence est fé­roce, à com­men­cer par la Mer­cedes AMG GT R et la McLar en 570S. En élar gis­sant, on tr ouve la 4 88 GTB, la Cor­vette Z06. Ces quatre pompes à feu ont toutes un point com­mun : des tur­bos. Avec un V10 sans res­pi­ra­tion ar­ti­fi­cielle, la Huracán reste un cas à part,

ON SE RÉ­GALE JUS­QU’À L’OVER­DOSE DE L’INS­TRU­MENT QUI VIBRE DANS NOTRE DOS

tout comme l’As­ton V12 Van­tage S. Les blocs at­mo­sphé­riques sont une es­pèce condam­née qui mé­ri­te­rait la pro­tec­tion de l’Unes­co au même titre que la bio­di­ver­si­té qui ha­bille le Ven­toux des pieds à la tête, ou presque. Le Mont Chauve n’a, comme son sur­nom l’in­dique, plus un poil sur le crâne bat­tu par les vents (plus de 90 km/h 242 jours/an) et sou­mis à de rudes hi­vers. Il exerce un ma­gné­tisme puis­sant sur ceux qui l’ap­prochent, comme une en­vie ir­ré­pres­sible de grim­per à son som­met per­ché à 1911 m.

Pour ne pas perdre de temps en ligne droite so­po­ri­fique, Lam­bor­ghi­ni a pro­po­sé de nous li­vrer di­rec­te­ment l’au­to à Vai­son-la-Ro­maine. Après m’être as­sis à la ter­rasse d’un ca­fé en face d’un gen­til mon­sieur du coin qui ne com­pre­nait pas bien pour­quoi je lui de­man­dais en an­glais s’il avait fait bon voyage, je trouve le chauf­feur ita­lien à dix mètres de là. Le ca­mion s’ouvre, le V10 s’éveille bruyam­ment, et nous voi­ci avec la clé d’une A4, par­don, d’une Huracán dans la poche pour trois jours.

L’ha­bi­tacle est ac­cueillant, l’er­go­no­mie re­mar­quable et la fi­ni­tion soi­gnée. Les dix ki­lo­mètres qui nous sé­parent de Ma­lau­cène, l’un des trois points de dé­part de la grande as­cen­sion, per­mettent d’ap­pré­cier la fa­ci­li­té de prise en main épous­tou­flante d’une GT mo­derne de près de 600 ch. La sou­plesse du mo­teur, de la boîte, le tou­cher des freins ou en­core la dou­ceur de la di­rec­tion et de la sus­pen­sion rap­pellent une cer­taine R8. C’est un com­pli­ment. La col­lec­tion de dos-d’âne dans Ma­lau­cène nous fait bé­nir le sys­tème de le­vage du nez avant sans le­quel le road trip au­rait pu tour­ner court. En­core faut-il at­tendre que le pe­tit voyant au ta­bleau de bord ar­rête de cli­gno­ter avant de gra­vir l’obs­tacle… Que vou­lez-vous, nous sommes im­pa­tients de jau­ger l’Ita­lienne sur l’une des routes les plus ver­ti­gi­neuses et sé­lec­tives qui soient, notre Pikes Peak à nous.

La route est large, belle, la vue sou­vent dé­ga­gée et les oc­ca­sions de fris­son­ner bien as­sez nom­breuses pour ne pas je­ter la bes­tiole en tra­vers au pre­mier vi­rage. À vrai dire, ni les cy­clistes ni la LP 580 ne vous y en­cou­ragent de prime abord. La ten­dance est plu­tôt au sous-vi­rage, et la di­rec­tion élec­trique crée un filtre désa­gréable entre le pi­lote et le train avant. On est loin du corps à corps par­fait res­sen­ti à bord d’une McLa­ren ou d’une 911 GT3. La Huracán ne lit pas dans nos pen­sées. Elle pré­fère qu’on lui ex­plique quand il est l’heure de jouer et, compte te­nu du grip phé­no­mé­nal de la bête ou en­core du couple maxi per­ché à 6500 tours, l’ex­pli­ca­tion risque d’être mus­clée.

En at­ten­dant de sa­vou­rer plei­ne­ment les bien­faits de la sup­pres­sion de deux roues mo­trices, on se ré­gale jus­qu’à l’over­dose de l’ins­tru­ment qui vibre dans notre dos. Trop ef­fa­cé aux ré­gimes tran­si­toires, le V10 ne de­mande

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