GÉO­PO­LI­TIQUE

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Jean-paul Bur­dy

Cette pho­to­gra­phie of­fi­cielle, prise en sep­tembre 2016, montre des com­man­dants des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion écou­ter le Guide su­prême Ali Kha­me­nei.

Le pré­sident ira­nien, Has­san Ro­ha­ni, ré­élu le 19 mai 2017, com­mence son deuxième man­dat dans une am­biance ten­due. Aux af­faires de cor­rup­tion ex­ploi­tées par ses op­po­sants s’ajoutent les en­jeux conflic­tuels de la po­li­tique ré­gio­nale de la Ré­pu­blique is­la­mique : dé­cla­ra­tions an­tii­ra­niennes de Do­nald Trump, « ba­taille du dé­sert » en Sy­rie, crise du Qa­tar, pre­miers at­ten­tats de l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech) dans le pays, à Té­hé­ran, le 7 juin 2017…

Ré­gu­liè­re­ment te­nues tous les quatre ans de­puis 1980, les élec­tions pré­si­den­tielles sont un temps fort de la vie po­li­tique ira­nienne. Elles sont certes par­tiel­le­ment orien­tées par la sé­lec­tion des can­di­dats (six sur 1 636 le 21 avril 2017) par le Conseil des Gar­diens de la Consti­tu­tion, mais cha­cun des prin­ci­paux cou­rants po­li­tiques (ré­for­ma­teurs, conser­va­teurs mo­dé­rés, ul­tra­con­ser­va­teurs) a tou­jours été re­pré­sen­té par une ou plu­sieurs per­son­na­li­tés. Le 19 mai 2017, confir­mant une règle de fait qui veut que tous les pré­si­dents ac­com­plissent deux man­dats, Has­san Ro­ha­ni a été ré­élu dès le pre­mier tour avec 57,1 % des suf­frages, contre 38,3 % pour son ri­val conser­va­teur, Ebra­him Rais­si.

La cam­pagne of­fi­cielle a été brève (un mois), mais vi­gou­reuse, avec mee­tings pu­blics, tour­nées en pro­vince, trois dé­bats té­lé­vi­sés en di­rect et une abon­dante cou­ver­ture par la presse in­ter­na­tio­nale. Alors que les par­tis n’existent pas of­fi­ciel­le­ment, les nom­breux mou­ve­ments et autres as­so­cia­tions en ont uti­li­sé tout le ré­per­toire d’ac­tion. La participation a dé­pas­sé 73 %, et la jour­née élec­to­rale, pen­dant la­quelle les mu­ni­ci­pa­li­tés ont éga­le­ment été re­nou­ve­lées (au pro­fit des ré­for­ma­teurs), s’est dé­rou­lée sans in­ci­dent. Si les en­jeux in­té­rieurs ont mo­no­po­li­sé

la cam­pagne – le bi­lan éco­no­mique, in­suf­fi­sant au re­gard des es­poirs sus­ci­tés par l’ac­cord sur le nu­cléaire du 14 juillet 2015, les dif­fi­cul­tés so­ciales, les en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux –, la po­li­tique étran­gère est res­tée hors champ. Il est vrai que le pré­sident n’est qu’un ac­teur par­mi d’autres dans un or­ga­ni­gramme dé­ci­sion­nel com­plexe, do­mi­né par le Guide su­prême, Ali Kha­me­nei (de­puis 1989), et les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion (pas­da­ran). Une fois ré­élu, Has­san Ro­ha­ni n’a bé­né­fi­cié d’au­cun état de grâce.

L’iran de Has­san Ro­ha­ni : en­jeux in­té­rieurs et ten­sions ré­gio­nales

• Le re­tour de « l’axe du Mal » et la « ba­taille du dé­sert » en Sy­rie

Le can­di­dat Do­nald Trump avait pro­mis de « dé­chi­rer [le] mau­vais ac­cord » sur le nu­cléaire ira­nien. Qua­li­fiant l’is­lam de « me­nace pour les États-unis », il avait aus­si stig­ma­ti­sé les Saou­diens, ac­cu­sés d’être res­pon­sables des at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001. Élu en no­vembre 2016, le pré­sident Trump a si­gni­fié qu’il al­lait rompre avec la po­li­tique qua­li­fiée de « proi­ra­nienne » de Ba­rack Oba­ma (2009-2017). Au nom de la lutte an­ti­ter­ro­riste, il a si­gné fin jan­vier 2017 un dé­cret sur l’im­mi­gra­tion sur­nom­mé « Mus­lim Ban », hu­mi­liant pour l’iran, mais qui épargne l’ara­bie saou­dite. Le 20 mai 2017, Riyad a été la des­ti­na­tion du pre­mier dé­pla­ce­ment à l’étran­ger de Do­nald Trump. Il y a res­tau­ré le royaume comme meilleur al­lié et client arabe des États-unis, avec la si­gna­ture de contrats à hau­teur de 400 mil­liards de dol­lars, dont plus de 100 mil­liards pour les in­dus­tries mi­li­taires. Le len­de­main s’est te­nu un som­met de lutte contre le ter­ro­risme : le roi Sal­man, le pré­sident Trump et le di­ri­geant égyp­tien, Ab­del Fat­tah al-sis­si, ont inau­gu­ré un Centre mon­dial pour la lutte contre l’idéo­lo­gie ex­tré­miste. Le sou­ve­rain saou­dien s’est li­vré à une at­taque en règle contre l’iran. Puis, de­vant les chefs d’état ou de gou­ver­ne­ment d’une cin­quan­taine de na­tions mu­sul­manes, Do­nald Trump a ac­cu­sé la Ré­pu­blique is­la­mique d’at­ti­ser « les feux du conflit sec­taire et du ter­ro­risme ». Et d’ap­pe­ler à lut­ter contre « l’ex­tré­misme is­la­miste […], une ba­taille entre le Bien et le Mal » : l’axe du Mal

cher à George W. Bush (2001-2009) est ain­si de re­tour, l’iran s’y trou­vant pla­cé à équi­va­lence de L’EI. Le 18 juillet 2017, s’il main­te­nait la si­gna­ture amé­ri­caine de l’ac­cord sur le nu­cléaire, Do­nald Trump a fait ren­for­cer par le Congrès les sanc­tions contre dix-huit per­sonnes et en­ti­tés liées au programme ira­nien de mis­siles ba­lis­tiques et aux « ac­ti­vi­tés per­ni­cieuses » des pas­da­ran. Ces dé­cla­ra­tions et dé­ci­sions amé­ri­caines ont re­vi­ta­li­sé le na­tio­na­lisme ira­nien, mais sur­tout l’ar­gu­men­taire an­ti­amé­ri­cain des te­nants des prin­cipes ré­vo­lu­tion­naires qui fondent le ré­gime. Ali Kha­me­nei a qua­li­fié Do­nald Trump de « vrai vi­sage de l’amé­rique » ; les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ont « tes­té » Wa­shing­ton avec des es­sais de mis­siles ba­lis­tiques, avec di­verses « ges­ti­cu­la­tions » dans le dé­troit d’or­muz, mais sur­tout à l’oc­ca­sion de com­bats en Sy­rie.

Alors qu’en Irak les Ira­niens et la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale me­née par les États-unis com­battent L’EI de concert, à dé­faut de se co­or­don­ner, le contexte est plus conflic­tuel en Sy­rie. La « ba­taille du dé­sert », en mai-août 2017 (cf. carte), en a été l’illustration, avant qu’un ac­cord rus­so-amé­ri­cain ne fige la si­tua­tion et que le pré­sident Trump ne dé­cide l’ar­rêt des pro­grammes d’aide de la CIA aux re­belles pro-oc­ci­den­taux. Pré­sentes en Sy­rie dès 2012, les forces spé­ciales amé­ri­caines sont mon­tées en puis­sance en 2016 : dans le nord, dans la zone kurde, en pré­pa­ra­tion de l’of­fen­sive contre Ra­q­qa ; sur la fron­tière sud, à la char­nière de la Jor­da­nie et de l’irak. Au prin­temps 2016, les Américains y ont ins­tal­lé une base à Al-tanf pour ap­puyer des re­belles dont les bri­gades s’étirent le long de la fron­tière, entre Da­mas et l’eu­phrate. Après la deuxième re­prise de Pal­myre, en mars 2017, Da­mas en­ten­dait pro­fi­ter de la ré­gres­sion ter­ri­to­riale de Daech pour me­ner une double of­fen­sive : l’une en di­rec­tion de Deir ez-zor, l’autre le long de la fron­tière sud jus­qu’à l’eu­phrate. Or la « poche amé­ri­caine » d’al-tanf ver­rouille l’axe au­to­rou­tier Da­mas-bag­dad par le poste-fron­tière d’al-wa­lid et gêne la pro­gres­sion des forces de Da­mas et de Té­hé­ran vers la val­lée de l’eu­phrate et le poste-fron­tière d’abou Ka­mal, em­pê­chant ain­si une conti­nui­té ter­ri­to­riale du « crois­sant chiite » Iran-irak-sy­rie-li­ban (Hez­bol­lah). Dans la steppe de la Ba­dia sy­rienne, la « ba­taille du dé­sert » est me­née contre les re­belles et les dji­ha­distes par l’ar­mée et les mi­lices du ré­gime, sou­te­nues par des tri­bus bé­douines et la lo­gis­tique russe. Mais, dans le nord-est de la poche d’al-tanf, l’autre com­po­sante de l’of­fen­sive est for­mée d’élé­ments ira­niens de la force Al-qods, de mi­lices chiites com­man­dées par Té­hé­ran et de com­bat­tants du Hez­bol­lah. Leur but est d’em­pê­cher les re­belles de se rap­pro­cher d’abou Ka­mal, et sur­tout de faire la jonc­tion avec les mi­lices chiites ira­kiennes de la Mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire, qui com­battent Daech du cô­té ira­kien. Ce der­nier ob­jec­tif est par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant pour Té­hé­ran : en té­moigne la pré­sence sur zone, dé­but juin 2017, du chef de la force Al-qods, le tout-puis­sant gé­né­ral Qas­sem Su­ley­ma­ni, au mi­lieu de mi­li­ciens chiites af­ghans ha­za­ras de la Bri­gade des Fa­ti­mides. Peu au­pa­ra­vant, il était de l’autre cô­té de la fron­tière, en Irak, au mi­lieu des mi­li­ciens chiites de la Mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire.

Les ac­cro­chages, échanges de tirs et frappes aé­riennes se sont mul­ti­pliés au­tour d’al-tanf entre Américains, Sy­riens et Ira­niens : pour la pre­mière fois, on a frô­lé une confrontation di­recte entre Ira­niens et Américains. En ef­fet, ces der­niers se sont ap­puyés sur un ac­cord du 4 mai 2017 à As­ta­na entre Mos­cou, An­ka­ra et Té­hé­ran pour dé­fi­nir la zone qu’ils contrôlent au­tour d’al-tanf comme une « zone de déses­ca­lade », ce qui im­plique l’ar­rêt de toute opé­ra­tion mi­li­taire – un ces­sez-le-feu né­go­cié à Am­man entre Russes et Américains est an­non­cé le 10 juillet 2017. Des dis­cus­sions di­rectes qui gênent sans doute les am­bi­tions des pas­da­ran sur le ter­rain. En com­pen­sa­tion sym­bo­lique du com­pro­mis sur cette zone de déses­ca­lade, Mos­cou a fait sa­voir que la pro­chaine ses­sion d’as­ta­na se tien­drait à Té­hé­ran. Ce qui n’a pas man­qué de mé­con­ten­ter Israël, qui a certes ob­te­nu de Mos­cou des « ga­ran­ties de sta­bi­li­té ré­gio­nale », mais s’exas­père de la pé­ren­ni­sa­tion de la pré­sence ira­nienne en Sy­rie et du ren­for­ce­ment mi­li­taire du Hez­bol­lah.

• Les at­ten­tats de Té­hé­ran : une « nor­ma­li­sa­tion » de l’iran

Au re­gard du chaos sé­cu­ri­taire qui règne au Moyen-orient, l’iran ap­pa­rais­sait comme un pays pré­ser­vé. Au moins jus­qu’au 7 juin 2017, quand deux at­taques ter­ro­ristes conco­mi­tantes, re­ven­di­quées par L’EI, ont fait 17 morts et 56 bles­sés. Elles ont vi­sé deux lieux sym­bo­liques de la Ré­pu­blique is­la­mique : le mau­so­lée de l’aya­tol­lah Kho­mey­ni, dans le sud de Té­hé­ran,

et le Par­le­ment (Ma­jles), dans le centre-ville, où les dé­pu­tés étaient en ses­sion. Les fu­né­railles des vic­times ont ras­sem­blé un grand concert de po­pu­la­tion. Les au­to­ri­tés ont cher­ché à mi­ni­mi­ser l’évé­ne­ment. Pour­tant, c’est la pre­mière at­taque connue de L’EI sur le ter­ri­toire ira­nien. Il est vrai qu’après avoir pu­blié une ver­sion en per­san de sa re­vue en ligne Ru­miyah, l’or­ga­ni­sa­tion avait pro­mis dans une vi­déo qu’elle al­lait « re­con­qué­rir [ce pays chiite] dans un bain de sang [pour] le rendre à la na­tion mu­sul­mane [sun­nite] ». Or, dans la rhé­to­rique de Té­hé­ran, l’in­ter­ven­tion en Irak et en Sy­rie était des­ti­née à em­pê­cher les dji­ha­distes de por­ter le fer sur le ter­ri­toire ira­nien ; une sanc­tua­ri­sa­tion qui a sau­té le 7 juin.

Les services ira­niens ont tra­qué les com­plices des ter­ro­ristes dans trois ré­gions pé­ri­phé­riques : dans le sud-est, au Ba­lout­chis­tan, où l’ir­ré­den­tisme trans­fron­ta­lier mêle ri­va­li­tés tri­bales et tra­fics d’armes et de drogue, sans lien avé­ré tou­te­fois avec L’EI ; dans le sud, sur le Golfe, dans le Hor­moz­gan, à forte po­pu­la­tion arabe ; dans le nord-ouest, dans les ré­gions fron­ta­lières de l’irak, à po­pu­la­tion ma­jo­ri­tai­re­ment kurde. Quatre des cinq as­saillants du Ma­jles étaient des Kurdes de la pro­vince de Ker­man­chah, qui au­raient com­bat­tu sous la ban­nière de L’EI avant de ren­trer en Iran. Le mi­li­tan­tisme kurde est trop sou­vent ré­duit aux in­dé­pen­dan­tismes tri­baux an­ciens ou aux mo­bi­li­sa­tions d’ex­trême gauche. C’est ou­blier la participation de groupes kurdes au dji­ha­disme sun­nite ra­di­cal, comme le Hez­bol­lah turc. Avec les at­ten­tats de Té­hé­ran, on dé­couvre que plu­sieurs cen­taines de Kurdes ira­niens com­battent dans les rangs de Daech : l’idéo­lo­gie dji­ha­diste l’em­porte donc ici sur les ap­par­te­nances eth­niques. L’ori­gine des as­saillants ren­voie éga­le­ment à la pro­blé­ma­tique des pé­ri­phé­ries non per­sanes et non chiites de la Ré­pu­blique is­la­mique. Mal­gré un pro­ces­sus d’in­té­gra­tion na­tio­nale, des ten­sions sub­sistent au­tour de mi­no­ri­tés eth­niques par­fois tra­vaillées par des cou­rants ir­ré­den­tistes ; ou de po­pu­la­tions sun­nites, pour par­tie mé­con­tentes de la place ré­duite ac­cor­dée par l’état chiite au sun­nisme, mal­gré la vo­lon­té of­fi­cielle de fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’un sun­nisme ins­ti­tu­tion­nel char­gé d’évi­ter les glis­se­ments vers l’ex­tré­misme. Les au­to­ri­tés ira­niennes ont été promptes à voir la main de Riyad der­rière les at­ten­tats, en sou­li­gnant que les ter­ro­ristes sont idéo­lo­gi­que­ment ins­pi­rés par le wah­ha­bisme. Pour Té­hé­ran, le som­met de Riyad, le 21 mai 2017, a ren­du pos­sible une double of­fen­sive du royaume : la mise au ban du Conseil de co­opé­ra­tion du Golfe (CCG) du Qa­tar et les at­ten­tats de Té­hé­ran. Après ceux-ci, alors que le Dé­par­te­ment d’état pré­sen­tait « [ses] condo­léances aux vic­times et à leurs fa­milles » et trans­met­tait « [ses] pen­sées et [ses] prières au peuple d’iran », le pré­sident Trump a twee­té que « les États qui ap­puient le ter­ro­risme risquent de de­ve­nir les vic­times du mal qu’ils sou­tiennent » : sa ré­ac­tion a été qua­li­fiée de « ré­pu­gnante » par Té­hé­ran. Les at­ten­tats portent un coup au pré­sident Has­san Ro­ha­ni, ac­cu­sé d’avoir trop ou­vert le pays aux in­fluences ex­té­rieures, au dé­tri­ment de sa sé­cu­ri­té. Or il avait fait cam­pagne sur le fait que l’ac­cord sur le nu­cléaire et l’ef­fi­ca­ci­té des forces de l’ordre avaient épar­gné au pays les conflits qui règnent chez ses voi­sins. De même, il avait mi­ni­mi­sé le som­met de Riyad, es­ti­mant que l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine n’avait « pas en­core une vue claire de la ré­gion ». Mais les at­ten­tats af­fai­blissent aus­si les conser­va­teurs, om­ni­pré­sents dans les services de sé­cu­ri­té et l’ap­pa­reil ju­di­ciaire, mais in­ca­pables d’em­pê­cher les at­taques. Les ré­seaux so­ciaux ne s’y sont pas trom­pés, po­sant vite la ques­tion : « Où est notre sé­cu­ri­té ? », en ré­fé­rence au slo­gan du Mou­ve­ment vert lors de la crise de l’été 2009, « Où est mon vote ? ». Car les conser­va­teurs avaient jus­ti­fié la ré­pres­sion de 2009, puis les in­ter­ven­tions en Irak et en Sy­rie, par la dé­fense des ci­toyens contre toute me­nace in­té­rieure ou ex­té­rieure. Les at­ten­tats du 7 juin 2017 ont été un coup de ton­nerre en Iran, car ils « nor­ma­lisent » tra­gi­que­ment le pays. Avec le dé­clin ter­ri­to­rial de L’EI, l’iran de­vrait être ame­né à gé­rer des dji­ha­distes ren­trant chez eux. En at­ten­dant, le 18 juin, les Gar­diens ont pro­cé­dé, pour la pre­mière fois, au tir de mis­siles sol-sol contre Daech près de Maya­din, une ville sy­rienne sur l’eu­phrate qui pour­rait de­ve­nir la ca­pi­tale de re­pli de l’or­ga­ni­sa­tion en cas de chute de Ra­q­qa.

L’iran de Has­san Ro­ha­ni : en­jeux in­té­rieurs et ten­sions ré­gio­nales

• La crise du Qa­tar peut-elle pro­fi­ter à l’iran ?

Le 5 juin 2017, des me­sures contrai­gnantes contre le Qa­tar sont an­non­cées par l’ara­bie saou­dite, les Émi­rats arabes unis, Bah­reïn et l’égypte : rap­pel des am­bas­sa­deurs, rup­ture des re­la­tions di­plo­ma­tiques, fermeture des fron­tières ter­restres et ma­ri­times et em­bar­go, fermeture des es­paces aé­riens, etc. Une liste de « treize exi­gences non né­go­ciables », par­mi les­quelles la fermeture de la chaîne qa­ta­rie Al-ja­zee­ra, est en­suite en­voyée à Do­ha. Car le Qa­tar est ac­cu­sé d’être le cham­pion de l’ex­tré­misme et du ter­ro­risme dans la ré­gion et d’être d’une com­plai­sance in­to­lé­rable à l’égard de l’iran. L’émir Ta­mim bin Ha­mad al-tha­ni est som­mé d’in­flé­chir ra­di­ca­le­ment sa di­plo­ma­tie et de ré­in­té­grer le consen­sus du CCG contre l’hé­gé­mo­nisme ira­nien. En réa­li­té, les six membres du CCG sont loin d’avoir une at­ti­tude una­nime face à l’iran. L’ara­bie saou­dite est en ri­va­li­té de puis­sance de­puis des dé­cen­nies, dans une confrontation dé­sor­mais bi­naire de­puis l’in­ter­ven­tion amé­ri­caine en Irak en 2003. Bah­reïn, confron­té à une contes­ta­tion chiite ré­si­liente, que le

ré­gime sun­nite de Ma­na­ma at­tri­bue à « un com­plot ira­nien », a des rap­ports dé­tes­tables avec Té­hé­ran. Au contraire du sul­ta­nat d’oman, qui par­tage avec les Ira­niens une co­sou­ve­rai­ne­té stra­té­gique sur le dé­troit d’or­muz et en­tre­tient des re­la­tions cor­diales. Les Émi­rats arabes unis ré­clament la res­ti­tu­tion de trois îles à proxi­mi­té d’or­muz, oc­cu­pées par les Ira­niens de­puis 1971, mais Du­baï doit une large part de sa pros­pé­ri­té à des échanges com­mer­ciaux et fi­nan­ciers in­tenses avec l’iran. Le Ko­weït a à la fois des échanges im­por­tants et des liens cir­cons­pects. Quant au Qa­tar, il mène une po­li­tique de voisinage dic­tée par le réa­lisme. Dé­mo­gra­phique d’abord : 81,16 mil­lions d’ira­niens et moins de 300 000 Qa­ta­ris en 2017. Éco­no­mique sur­tout : le Qa­tar et l’iran par­tagent l’ex­ploi­ta­tion d’une énorme ré­serve de gaz (North Dome pour Do­ha ; South Pars pour Té­hé­ran) qui fait la for­tune de l’émi­rat. Du fait des em­bar­gos et des sanc­tions in­ter­na­tio­nales, l’iran n’a pas en­core pu va­lo­ri­ser sa part, mais a si­gné un ac­cord avec To­tal en juillet 2017 pour la dé­ve­lop­per. Do­ha se doit donc d’en­tre­te­nir de bonnes re­la­tions avec son par­te­naire ga­zier. En­fin, à la dif­fé­rence de l’ara­bie saou­dite ou de Bah­reïn, le Qa­tar, pour­tant wah­ha­bite, n’a ja­mais eu une lecture chiite/ sun­nite des ten­sions ré­gio­nales. Comme dans le cas d’oman, c’est un « voisinage de real­po­li­tik » per­met­tant de s’af­fran­chir pour par­tie de l’hé­gé­mo­nisme saou­dien au sein du CCG. La Ré­pu­blique is­la­mique pour­rait se ré­jouir des dé­boires d’un Qa­tar abri­tant l’im­mense base amé­ri­caine d’al-udeid et ac­cu­sé de sou­te­nir des or­ga­ni­sa­tions dji­ha­distes qu’elle com­bat en Irak et en Sy­rie. Mais les re­la­tions bi­la­té­rales n’ont ja­mais été rom­pues. Il est plus in­té­res­sant pour l’iran d’in­sis­ter sur les contra­dic­tions au sein du CCG et d’af­fir­mer son « sou­tien ami­cal » à un émi­rat « in­jus­te­ment agres­sé » par des Saou­diens dont la main est gui­dée par celle des Américains. L’iran joue la carte di­plo­ma­tique, ap­pelle au dia­logue, se pro­nonce pour un mé­ca­nisme ré­gio­nal per­ma­nent de ges­tion des conflits dans le Golfe. Té­hé­ran a ou­vert à Do­ha ses es­paces ma­ri­time et aé­rien pour contour­ner l’em­bar­go et s’est fait fort de four­nir tous les fruits, lé­gumes et autres pro­duits dont les consom­ma­teurs qa­ta­ris au­raient be­soin. Ce fai­sant, l’iran se re­trouve, une fois de plus, à la fois en concur­rence et en co­opé­ra­tion avec la Tur­quie. La­quelle a pris fait et cause pour le Qa­tar, or­ga­ni­sant un pont aé­rien pour ra­vi­tailler Do­ha et an­non­çant le ren­for­ce­ment de sa pré­sence mi­li­taire dans l’émi­rat. Le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan (de­puis 2014) a pro­po­sé que la Tur­quie et l’iran se co­or­donnent, ir­ri­tant ain­si Riyad (et Le Caire), alors que, peu au­pa­ra­vant, il sou­te­nait l’ara­bie saou­dite en stig­ma­ti­sant, en tant que sun­nite, « l’ex­pan­sion­nisme per­san et sec­taire [chiite] ». Il a ac­com­pli, fin juillet 2017, une tour­née de mé­dia­tion Riyad-do­ha-ko­weït, sans ré­sul­tats.

La « main dure » de Riyad contre Do­ha pour­rait ren­for­cer l’in­fluence ira­nienne dans le Golfe : en af­fai­blis­sant le CCG, ti­ré à hue et à dia, et le « front sun­nite » que le roi Sal­man s’est ef­for­cé de construire de­puis 2015 ; en éta­lant l’illi­si­bi­li­té de la po­li­tique amé­ri­caine, écar­te­lée entre un pré­sident pro­saou­dien et des dé­par­te­ments d’état et de la Dé­fense qui es­saient de sau­ver les meubles et contractent avec Do­ha. À l’échelle ré­gio­nale, Té­hé­ran peut es­pé­rer un désen­ga­ge­ment du Qa­tar en Sy­rie, mais aus­si s’in­quié­ter d’un pos­sible rap­pro­che­ment de l’ara­bie saou­dite et d’israël, associés contre le Qa­tar, sou­tien du Ha­mas à Ga­za, et contre l’iran, par­rain du Hez­bol­lah li­ba­nais.

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