Ara­bie saou­dite : le ren­sei­gne­ment à l’heure du ter­ro­risme

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Jo­seph A. Ké­chi­chian

En juillet 2017, des di­plo­mates de haut rang du monde arabe se sont réunis au Caire pour re­je­ter la ré­ponse du Qa­tar aux treize de­mandes faites pour le­ver le boy­cott po­li­tique et éco­no­mique pe­sant sur le pays. Étaient éga­le­ment pré­sents les chefs des services de ren­sei­gne­ment d’ara­bie saou­dite, des Émi­rats arabes unis, de Bah­reïn et d’égypte. Dans un contexte de mé­dia­tion de la crise par le Ko­weït, les États-unis et la France, ces hommes ont concen­tré leurs conver­sa­tions au­tour des re­la­tions avec l’iran et des mou­ve­ments is­la­mistes comme les Frères mu­sul­mans, le Ha­mas, Al-qaï­da et le Hez­bol­lah. On a alors res­sen­ti le poids crois­sant des services se­crets saou­diens.

Le Ge­ne­ral In­tel­li­gence Pre­si­den­cy (GIP), qui re­lève di­rec­te­ment du roi, est l’une des prin­ci­pales ins­ti­tu­tions de sé­cu­ri­té en Ara­bie saou­dite. Sa mis­sion of­fi­cielle consiste à faire tout son pos­sible pour contri­buer à la sé­cu­ri­té na­tio­nale, four­nis­sant des in­for­ma­tions en temps op­por­tun aux au­to­ri­tés afin qu’elles puissent prendre des me­sures ra­pides et ap­pro­priées. Ain­si, il re­cueille et ana­lyse des ren­sei­gne­ments bruts et co­or­donne di­verses tâches avec d’autres agences, y com­pris celles du

mi­nis­tère de la Dé­fense et de la Garde na­tio­nale. Mo­deste par rap­port aux normes oc­ci­den­tales, le GIP est tou­te­fois l’un des quinze meilleurs services de ren­sei­gne­ment à tra­vers le monde, avec un bud­get es­ti­mé à 550 mil­lions de dol­lars en 2017, une somme bien in­fé­rieure à ceux de ses ho­mo­logues amé­ri­cain (75 mil­liards) ou fran­çais (2 mil­liards). C’est une en­ti­té ad­mi­nis­tra­tive do­tée d’une struc­ture or­ga­ni­sa­tion­nelle spé­ci­fique qui dé­ve­loppe et ar­ti­cule les stra­té­gies du royaume et s’ef­force de réa­li­ser toutes les di­rec­tives se­lon les prin­cipes et les va­leurs

de la so­cié­té saou­dienne. Alors que le GIP ne jouit pas d’une pa­no­plie de gad­gets qui ali­mentent l’ima­gi­na­tion des agences oc­ci­den­tales et asia­tiques, il s’est fait une place dans le contrees­pion­nage et la lutte contre le ter­ro­risme.

• Des ori­gines re­mon­tant à la nais­sance du royaume

Le roi Ab­du­la­ziz ibn Saoud (1932-1953) fut le pre­mier à comp­ter sur des in­for­ma­teurs quand, au dé­but du XXE siècle, il uni­fia le pays, même si la pra­tique était ré­pan­due par­mi les dif­fé­rentes tri­bus. Ses prouesses mi­li­taires ont ti­ré pro­fit de ces « es­pions », qui en­traient sou­vent en ter­rain en­ne­mi pour mieux éva­luer la si­tua­tion. Les in­for­ma­tions re­cueillies grâce à de telles tech­niques lui ont don­né un avan­tage in­dis­cu­table, lui as­su­rant la plu­part de ses vic­toires. Bien qu’il ait vé­cu et ré­gné dans l’un des en­droits les plus iso­lés et arides de la pla­nète, Ab­du­la­ziz a com­pris la va­leur des com­mu­ni­ca­tions mo­dernes. Il est pas­sé outre les peurs des au­to­ri­tés re­li­gieuses et a or­don­né l’éta­blis­se­ment pro­gres­sif d’un sys­tème de ra­dio­com­mu­ni­ca­tion dans tout le pays, lui per­met­tant d’avoir ra­pi­de­ment des nou­velles. À par­tir des an­nées 1940 et 1950, plu­sieurs conseillers ont re­com­man­dé la créa­tion d’un ap­pa­reil for­mel qui pour­rait four­nir au sou­ve­rain des in­for­ma­tions fiables sur les dé­ve­lop­pe­ments in­té­rieurs, no­tam­ment lorsque les dé­tails étaient dif­fi­ciles à trou­ver. Le royaume a donc fon­dé son pre­mier ser­vice de ren­sei­gne­ment en 1955 sous le nom d’en­quêtes gé­né­rales, qui a été di­vi­sé en deux en­ti­tés l’an­née sui­vante par le roi Saoud (1953-1964), avec l’ap­pa­ri­tion du Dé­par­te­ment du ren­sei­gne­ment gé­né­ral, dont le siège était à Djed­dah avec une an­tenne à Dhah­ran. Son suc­ces­seur, Fay­çal (1964-1975), qui pré­voyait un rôle crois­sant pour le royaume dans le monde ara­bo-mu­sul­man, a confié l’ex­pan­sion des ac­ti­vi­tés de ren­sei­gne­ment du pays à son beau-frère, Ka­mal Ad­ham, qui de­vint res­pon­sable du Bu­reau de liai­son avec les services étran­gers (FLB).

En 1979, le roi Kha­led (1975-1982) a nom­mé Tur­ki al-fay­çal di­rec­teur du GIP, nom of­fi­ciel adop­té en 2001. Sous les di­rec­tives du roi, le FLB y a été in­cor­po­ré en dé­cembre 1982, quand le sou­ve­rain a pro­mul­gué le dé­cret royal M-5 qui dé­fi­nit les res­pon­sa­bi­li­tés, les de­voirs et la por­tée des ac­ti­vi­tés des mou­kha­ba­rat. Le prince Tur­ki a pré­si­dé l’ins­ti­tu­tion pen­dant vingt-deux ans – il a dé­mis­sion­né de son poste le 1er sep­tembre 2001 –, pé­riode du­rant la­quelle il a tout ré­or­ga­ni­sé, en créant dif­fé­rents dé­par­te­ments (Opé­ra­tions, Af­faires

ad­mi­nis­tra­tives et fi­nan­cières, For­ma­tion et pla­ni­fi­ca­tion, et Af­faires tech­niques). En outre, il a mis en place un Centre na­tio­nal d’in­ves­ti­ga­tion, ain­si qu’un Centre pour les mé­dias et les com­mu­ni­ca­tions in­ter­na­tio­nales, qui étaient de plus en plus né­ces­saires pour mieux re­cueillir et ab­sor­ber les in­for­ma­tions pro­ve­nant du royaume et de l’étran­ger. L’évé­ne­ment ma­jeur qui a pro­pul­sé l’ex­pan­sion du GIP a été la prise de la Grande Mos­quée de La Mecque en no­vembre 1979 par des forces ex­tré­mistes, un in­ci­dent qui a se­coué le ré­gime Al-saoud, l’obli­geant à se do­ter d’une ex­per­tise so­phis­ti­quée. Se­lon les nou­velles di­rec­tives émises par le roi Fahd (19822005), le GIP a été pro­fes­sion­na­li­sé et des co­mi­tés spé­cia­li­sés ont été mis en place pour se co­or­don­ner avec les agences de ren­sei­gne­ment in­ter­na­tio­nales.

Ara­bie saou­dite : le ren­sei­gne­ment à l’heure du ter­ro­risme

• Le ren­for­ce­ment du GIP

Sans igno­rer les cri­tiques qui ont ra­re­ment re­con­nu que la fa­mille Al-saoud a af­fi­né ses com­pé­tences de sur­vie et a tra­vaillé pour pro­té­ger et pro­mou­voir les in­té­rêts du royaume, les services de ren­sei­gne­ment arabes et non arabes ont été im­pres­sion­nés par les of­fi­ciers saou­diens. Se­lon le jour­na­liste amé­ri­cain Ar­naud de Borch­grave (1926-2015), Tur­ki al­fay­çal et son cou­sin, Ban­dar bin Sul­tan, alors am­bas­sa­deur d’ara­bie saou­dite à Wa­shing­ton (1983-2005), « connaissent plus de se­crets et en­tre­prennent plus de mis­sions se­crètes que tout le monde au cours du der­nier quart de siècle » (1). Tur­ki a suc­cé­dé à Ban­dar dans la ca­pi­tale amé­ri­caine entre 2005 et 2007, mais ce qui était par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant, c’était la fa­çon dont les deux ser­vaient la cou­ronne et le pays. Ils ont com­pris les pres­sions exer­cées par les États-unis, et les deux hommes, ain­si que leurs suc­ces­seurs, se sont concen­trés sur les re­la­tions par­ti­cu­lières entre Riyad et Wa­shing­ton. Dans les faits, Ban­dar bin Sul­tan a fa­ci­li­té l’en­tente entre le pré­sident amé­ri­cain Ro­nald Rea­gan (1981-1989) et le di­ri­geant so­vié­tique Mi­khaïl Gor­bat­chev (1988-1991) à la fin de la guerre froide ; il a trans­fé­ré des fonds et des armes aux contras ni­ca­ra­guayennes qui com­bat­taient le ré­gime san­di­niste (19791990) ; il a convain­cu Mouam­mar Kadha­fi (1969-2011) d’ac­cep­ter la res­pon­sa­bi­li­té de la Libye dans l’at­ten­tat du vol de la Pan Am à Lo­cker­bie, en Écosse, le 21 dé­cembre 1988 ; et il a or­ga­ni­sé la sor­tie du di­ri­geant pa­les­ti­nien Yas­ser Ara­fat et des of­fi­ciers de l’or­ga­ni­sa­tion de li­bé­ra­tion de la Pa­les­tine (OLP) du Li­ban en 1983.

Pour Ar­naud de Borch­grave, si Ban­dar bin Sul­tan était le « James Bond saou­dien », Tur­ki al-fay­çal res­semble plus au George Smi­ley de John Le Car­ré, ro­man­cier ayant tra­vaillé pen­dant les an­nées 1950 et 1960 pour les services de sé­cu­ri­té et de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques. Le prince Tur­ki s’est ef­for­cé de pro­fes­sion­na­li­ser le GIP et était l’in­ter­lo­cu­teur clé de Riyad sur la scène mon­diale du ren­sei­gne­ment après l’in­va­sion so­vié­tique de l’af­gha­nis­tan en dé­cembre 1979. Avec le sou­tien amé­ri­cain, le ren­sei­gne­ment saou­dien a co­or­don­né l’as­sis­tance fi­nan­cière et mi­li­taire à l’agence pa­kis­ta­naise de ren­sei­gne­ment ISI, qui a été char­gée d’en­traî­ner et d’équi­per des mil­liers de moud­ja­hi­dines jus­qu’à la fin du conflit en 1989. Le com­bat­tant le plus cé­lèbre était Ous­sa­ma ben La­den (1957-2011), is­su d’une fa­mille saou­dienne puis­sante et qui a su ras­sem­bler fonds fi­nan­ciers et vo­lon­taires pour se battre en Af­gha­nis­tan. Ben La­den a donc contri­bué à la dé­faite des So­vié­tiques, qui ont re­ti­ré leurs troupes en fé­vrier 1989, mais il a éga­le­ment créé un di­lemme pour Riyad, car il était en train de de­ve­nir le di­ri­geant d’al-qaï­da.

Lorsque Sad­dam Hus­sein (1979-2003) a en­va­hi et oc­cu­pé le Ko­weït en août 1990, par exemple, Ben La­den a ren­con­tré Tur­ki al-fay­çal pour of­frir son « ar­mée ara­bo-af­ghane » pour

dé­lo­ger les Ira­kiens, ce que le roi Fahd a re­je­té. Au lieu de ce­la, Riyad a ac­cep­té une force in­ter­na­tio­nale au­to­ri­sée par les Na­tions unies et di­ri­gée par les États-unis. En désac­cord avec les Al-saoud, Ben La­den a conclu que ces der­niers avaient pac­ti­sé avec Wa­shing­ton pour fa­ci­li­ter ce qu’il ap­pe­lait l’« oc­cu­pa­tion de l’ara­bie saou­dite et le contrôle de ses ins­tal­la­tions de pro­duc­tion pé­tro­lière ». Ben La­den a alors pris pour cible la fa­mille ré­gnante.

Le prince Tur­ki a dé­mis­sion­né de la pré­si­dence du GIP trois se­maines avant les at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001 ; une coïn­ci­dence, bien que ceux croyant aux théo­ries de la conspi­ra­tion n’en soient pas per­sua­dés. Son suc­ces­seur, Na­waf bin Ab­du­la­ziz (2001-2005), a of­fi­ciel­le­ment re­nom­mé l’ins­ti­tu­tion, mais a quit­té ses fonc­tions pour des rai­sons de santé le 25 jan­vier 2005. En oc­tobre de cette an­née-là, le roi Ab­dal­lah (2005-2015) a nom­mé Mu­q­rin bin Ab­du­la­ziz nou­veau chef du GIP. Après les sou­lè­ve­ments arabes de 2011, Ban­dar bin Sul­tan a été nom­mé di­rec­teur gé­né­ral des mou­kha­ba­rat, le 20 juillet 2012, mais, pour des rai­sons ja­mais vrai­ment claires (à sa propre de­mande, se­lon la ver­sion of­fi­cielle), il a été rem­pla­cé, le 15 avril 2014, par son ad­joint, Yous­sef ben Ali al-idris­si, vite lui-même rem­pla­cé par le fils de Ban­dar, Kha­led, en juin 2014. Son man­dat s’est ter­mi­né le 29 jan­vier 2015 lorsque Kha­led ben Ali al-hu­may­dan, non membre de la fa­mille ré­gnante, lui a suc­cé­dé.

• Un ser­vice confron­té à de nom­breux dé­fis

Si la prise de la Grande Mos­quée de La Mecque de 1979 a in­tro­duit dif­fé­rents chan­ge­ments dans la ma­nière dont les services de ren­sei­gne­ment saou­diens ont tra­vaillé, des trans­for­ma­tions im­por­tantes se sont pro­duites après 2011, no­tam­ment sur plu­sieurs théâtres ré­gio­naux à Bah­reïn, en Sy­rie et au Yé­men. En ef­fet, pour Riyad, l’épi­sode de 1979 a été un tour­nant qui a pous­sé au dé­ve­lop­pe­ment de pro­grammes de contre-ter­ro­risme so­phis­ti­qués. Pen­dant plus de trois dé­cen­nies, le royaume a mis au point de nou­velles mé­thodes pour in­fil­trer des groupes ex­tré­mistes, ce qui a don­né lieu à un ré­seau de ren­sei­gne­ment ser­vant aus­si bien le royaume que ses al­liés. En 2017, l’ara­bie saou­dite pos­sède des atouts so­lides dans la lutte contre les ex­tré­mistes, me­née par des hommes, mais aus­si des femmes, tra­vaillant dans les cou­lisses.

Le royaume en­voie sur le ter­rain les meilleurs lo­cu­teurs en langue étran­gère, qui se fondent dans la masse sans éveiller de soup­çons. Bien que les services de ren­sei­gne­ment oc­ci­den­taux s’in­quiètent de l’in­fil­tra­tion étran­gère et ne fassent pas confiance aux ci­toyens na­tu­ra­li­sés, pré­fé­rant, par exemple, re­cru­ter des Américains plu­tôt que des im­mi­grés ou des res­sor­tis­sants étran­gers, les Saou­diens peuvent comp­ter sur des re­crues lo­cales qui se mé­langent avec une re­la­tive fa­ci­li­té. Tout aus­si im­por­tant, le programme de ré­ha­bi­li­ta­tion du ter­ro­risme qui ré­in­sère les dji­ha­distes dans la so­cié­té par le biais d’une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, of­frant même une aide fi­nan­cière. Consi­dé­ré comme une réus­site, le programme a neu­tra­li­sé des cen­taines de ter­ro­ristes et, plus im­por­tant en­core, a réus­si à ren­ver­ser cer­tains des ar­gu­ments avan­cés par les mou­ve­ments ex­tré­mistes pour re­cru­ter. Par consé­quent, les ex­tré­mistes ré­ha­bi­li­tés ont été au­to­ri­sés à re­tour­ner dans leurs com­mu­nau­tés, où les membres de la fa­mille ont le pou­voir de s’op­po­ser à la ra­di­ca­li­sa­tion. L’un des prin­ci­paux ef­forts de lutte contre le ter­ro­risme saou­dien était de s’abs­te­nir de tuer ou de cap­tu­rer tous les ter­ro­ristes, pré­ci­sé­ment pour sur­veiller les sus­pects, tra­vailler avec ceux qui le sou­haitent et re­cru­ter au­tant d’in­for­ma­teurs que pos­sible. De telles ini­tia­tives de sui­vi se sont ré­vé­lées ef­fi­caces au sein du royaume, mais aus­si à l’étran­ger.

• L’in­ter­ven­tion de 2011 à Bah­reïn

Face à la contes­ta­tion chiite dé­but 2011, Bah­reïn a de­man­dé l’aide de ses al­liés du Conseil de co­opé­ra­tion du Golfe (CCG), y com­pris l’ara­bie saou­dite et les Émi­rats arabes unis, dont les troupes ont été dé­ployées pour pro­té­ger les ins­tal­la­tions vi­tales. Cer­tains com­men­ta­teurs ont mal in­ter­pré­té la de­mande de Ma­na­ma, plu­sieurs concluant à une oc­cu­pa­tion saou­dienne de l’île. Na­tu­rel­le­ment, bien que la fa­mille ré­gnante Al-kha­li­fa ait vou­lu mettre fin à la vio­lence, et alors que les forces de l’op­po­si­tion ont dé­plo­ré la pré­sence du CCG, un mil­lier de sol­dats saou­diens ont été dé­ployés à bord d’en­vi­ron 150 blin­dés qui ont tra­ver­sé le pont re­liant les deux royaumes. Riyad a af­fir­mé avoir ré­pon­du « à une de­mande de sou­tien de Bah­reïn » dans les normes ju­ri­diques de la charte du CCG, non pas pour com­battre les ma­ni­fes­tants, mais pour pro­té­ger des sites clés, comme les ins­tal­la­tions pé­tro­lières et ga­zières, les usines de des­sa­le­ment de l’eau et les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières.

Si les chiites de Bah­reïn se plaignent de­puis long­temps de dis­cri­mi­na­tions exer­cées par l’élite di­ri­geante sun­nite, des ma­ni­fes­ta­tions à grande échelle ne pou­vaient être per­mises, sur­tout lors­qu’il y a des actes de vio­lence. Plus en­core, on ne pou­vait sup­po­ser que l’ara­bie saou­dite to­lé­re­rait une at­taque contre l’un des membres du CCG ou per­met­trait à une puis­sance étran­gère, en l’oc­cur­rence l’iran, de faire pres­sion pour un chan­ge­ment de ré­gime dans une monarchie arabe. La ma­jo­ri­té des Bah­reï­nis, y com­pris les di­ri­geants de l’op­po­si­tion et la plu­part des ma­ni­fes­tants, ont af­fir­mé qu’ils ne vou­laient pas ren­ver­ser la monarchie, mais as­pi­raient à ce que la fa­mille ré­gnante re­nonce à la ma­jeure par­tie de ses pou­voirs au pro­fit d’un Par­le­ment élu, tan­dis que d’autres ont in­sis­té pour la créa­tion d’une ré­pu­blique. Les ré­gimes du CCG ne pou­vaient pas to­lé­rer de telles trans­for­ma­tions ; ni l’ara­bie saou­dite ni les Émi­rats arabes unis, qui comptent des chiites par­mi leurs po­pu­la­tions, n’étaient prêts à rendre le pou­voir. Sou­te­nu par les puis­sances oc­ci­den­tales, le ren­sei­gne­ment saou­dien a étu­dié l’ac­ti­visme chiite d’ins­pi­ra­tion ira­nienne dans le royaume de Bah­reïn afin d’adop­ter les mé­thodes pou­vant évi­ter un ren­ver­se­ment en Ara­bie saou­dite.

Ara­bie saou­dite : le ren­sei­gne­ment à l’heure du ter­ro­risme

• Lutte d’in­fluence en Sy­rie et au Yé­men

Mal­gré les morts, les ré­fu­giés et les dé­pla­cés ain­si que les des­truc­tions mas­sives, le ré­gime de Ba­char al-as­sad est cer­tain de se main­te­nir pour en­core des dé­cen­nies de vio­lence. Aus­si, dans un contexte de crise du monde arabe après les sou­lè­ve­ments de 2011 et de confrontation au sein du CCG, nous sommes en droit de nous de­man­der pour­quoi Saou­diens et Qa­ta­ris sont en désac­cord pour ap­por­ter leur aide au peuple sy­rien. Car l’une des prin­ci­pales rai­sons du conflit en cours avec le Qa­tar est la lutte d’in­fluence qui se joue en Sy­rie. Alors que Riyad ap­puie l’ar­mée sy­rienne libre, Do­ha fa­vo­rise les groupes ar­més iden­ti­fiés comme des or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes par la plu­part des pou­voirs ré­gio­naux et in­ter­na­tio­naux. Les agents du GIP étaient conscients des dif­fé­rences entre les deux, mais ils avaient des ins­truc­tions strictes pour tra­vailler à l’unis­son afin d’af­fai­blir le ré­gime de Da­mas. L’ara­bie saou­dite reste en­core éton­née de la fa­ci­li­té avec la­quelle Ba­char al-as­sad a en quelque sorte cé­dé la sou­ve­rai­ne­té de son pays à l’iran, mais a été plus cho­quée d’ap­prendre qu’un des al­liés du CCG, à sa­voir le Qa­tar, a tra­vaillé à sa­per la sé­cu­ri­té ré­gio­nale. Le royaume sou­tient ain­si l’ar­mée sy­rienne libre, mais re­fuse de né­go­cier avec les mou­ve­ments dji­ha­distes comme Jabhat al-nous­ra (Jabhat Fa­tah al-cham de­puis 2016) ou l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech).

La guerre ci­vile en Sy­rie entre dans sa sep­tième an­née. En plus de l’iran et de la Tur­quie, en­ga­gés dans leur propre jeu d’échecs ré­gio­nal, des puis­sances mon­diales comme la Rus­sie et les États-unis se sont éga­le­ment je­tées au mi­lieu de ce qui ne peut être dé­crit que comme une des­truc­tion sys­té­ma­tique de la Sy­rie. Aux yeux de l’ara­bie saou­dite, le pays est de­ve­nu l’un des grands pôles mon­diaux du ter­ro­risme, et le royaume s’est donc en­ga­gé à prendre des me­sures pour s’en pro­té­ger. Les Saou­diens ont condam­né les ex­tré­mistes, dont cer­tains ont re­çu le sou­tien de L’EI, et ont ar­rê­té, rien

qu’en 2015, près de 500 de leurs res­sor­tis­sants. Le GIP a, par exemple, dé­man­te­lé un ré­seau vou­lant faire ex­plo­ser des mos­quées, des bu­reaux du gou­ver­ne­ment et des centres com­mer­ciaux. Alors que les ka­mi­kazes at­ta­quaient des mos­quées chiites dans la Pro­vince orien­tale (Ach-char­qiya), plu­sieurs at­taques se sont ré­vé­lées mor­telles pour des re­pré­sen­tants de la loi, rap­pe­lant que L’EI est une vé­ri­table me­nace pour l’ara­bie saou­dite. On en re­vient donc aux re­la­tions avec le Qa­tar. Pour­quoi le ré­gime des Al-tha­ni au­to­rise-t-il la dif­fu­sion sur son ter­ri­toire d’idées an­ti­mo­nar­chistes, no­tam­ment an­ti­saou­diennes ? Pour­quoi reste-t-il dans un CCG qui condamne les Frères mu­sul­mans et le Hez­bol­lah tout en les sou­te­nant pu­bli­que­ment ? Au Yé­men, ce que font les of­fi­ciers du ren­sei­gne­ment saou­dien dé­ployés est mal connu. Les af­fron­te­ments pé­rio­diques avec les Hou­this le long de la zone fron­ta­lière entre les deux pays né­ces­si­taient une at­ten­tion par­ti­cu­lière bien avant l’ar­ri­vée de Mo­ha­med bin Sal­man au mi­nis­tère de la Dé­fense en 2015. En ef­fet, au cours des der­nières an­nées, les échanges de tirs ont ré­gu­liè­re­ment fait des vic­times, y com­pris par­mi le per­son­nel de dé­fense et la po­pu­la­tion ci­vile saou­dienne. Se­lon Riyad, les Hou­this ont uti­li­sé des armes d’ori­gine russe pour bom­bar­der le ter­ri­toire, cau­sant des dé­gâts ma­té­riels im­por­tants. Après la prise de Sa­naa en sep­tembre 2014, les Hou­this ont for­mé une al­liance avec l’ex-pré­sident Ali Ab­dal­lah Sa­leh (19782012), qui a ap­por­té son sou­tien à ceux qui, pré­ten­du­ment, ont vou­lu mettre fin à la cor­rup­tion au gou­ver­ne­ment, in­tro­duire une ré­par­ti­tion plus équi­table du pou­voir, mais en dis­sol­vant le Par­le­ment et en pla­çant Abd Rab­bu Man­sour Ha­di en ré­si­dence sur­veillée. Ce de­nier a dû fuir à Aden, bien qu’il ait été et soit tou­jours re­con­nu par les Na­tions unies comme le seul pré­sident lé­gi­time. De son exil, il a fait ap­pel à l’aide, et l’ara­bie saou­dite a for­mé une coa­li­tion de pays, prin­ci­pa­le­ment arabes, et a com­men­cé une cam­pagne aé­rienne en mars 2015. Plus de deux ans plus tard, les Hou­this contrôlent en­core une grande par­tie du Yé­men, le nombre de morts conti­nuant à aug­men­ter, avec des consé­quences né­fastes pour tous les camps. Dans la me­sure où Sa­naa ve­nait de sor­tir des sou­lè­ve­ments arabes après 2011 et alors qu’un dia­logue na­tio­nal avait été ache­vé avec suc­cès, qu’un nou­veau pré­sident avait été choi­si et que la plu­part des Yé­mé­nites étaient per­sua­dés qu’un ave­nir dé­mo­cra­tique s’avan­çait, il faut se de­man­der pour­quoi les né­go­cia­tions se sont effondrées et quel rôle ont joué les puis­sances étran­gères dans cet échec. À me­sure que les dé­tails de­vien­dront pu­blics, le monde connaî­tra le rôle de l’iran dans le conflit, et sau­ra pour­quoi il semble être tou­jours dé­si­reux d’ai­der les Hou­this.

• Les avan­cées du GIP

Un programme d’ins­crip­tion de tous les membres du per­son­nel du GIP dans les cours de for­ma­tion avan­cée en informatique a été in­tro­duit il y a quelques an­nées pour amé­lio­rer les ca­pa­ci­tés glo­bales, car il est de­ve­nu l’une des pre­mières agences gou­ver­ne­men­tales à se nu­mé­ri­ser. Sous Mu­q­rin bin Ab­du­la­ziz, le GIP s’est lan­cé dans une re­struc­tu­ra­tion glo­bale, pour conce­voir une nou­velle stra­té­gie qui né­ces­si­tait la pleine participation de tous les services de sé­cu­ri­té ap­pe­lés à re­le­ver des dé­fis à court et à long terme.

Une grande par­tie de cette co­or­di­na­tion a im­pli­qué des puis­sances oc­ci­den­tales, comme les États-unis, le Royaume-uni et la France qui ont par­ta­gé des in­té­rêts stra­té­giques avec l’ara­bie saou­dite, y com­pris une ex­ten­sion du pa­ra­pluie nu­cléaire amé­ri­cain pour pro­té­ger le royaume et agir comme rem­part ré­gio­nal contre l’iran. Beau­coup de membres du GIP ont re­çu des for­ma­tions spé­ciales dans les pays arabes, mu­sul­mans et oc­ci­den­taux pour té­moi­gner, de pre­mière main, des ex­pé­riences que ces na­tions ont vé­cues. En d’autres termes, le GIP a pro­fes­sion­na­li­sé son orien­ta­tion non seule­ment par une spé­cia­li­sa­tion avan­cée, mais aus­si en conser­vant l’in­té­gri­té de son iden­ti­té so­cio­cul­tu­relle. Son slo­gan, « L’ef­fi­ca­ci­té, la com­pé­tence, le pro­fes­sion­na­lisme », est de plus en plus es­sen­tiel pour ga­ran­tir la sta­bi­li­té in­té­rieure du royaume et la sé­cu­ri­té ré­gio­nale.

Le prince hé­ri­tier, Mo­ha­med bin Sal­man (à droite), re­çoit, à Riyad le 16 août 2017, le Qa­ta­ri Ab­dal­lah bin Ali al-tha­ni pour évo­quer la crise entre les deux pays.

Fi­gure ma­jeure de la di­plo­ma­tie saou­dienne, Ban­dar bin Sul­tan a di­ri­gé l’am­bas­sade de son pays aux ÉtatsU­nis de 1983 à 2005 (ici en 2002, avec George W. Bush), et a sou­vent agi comme mé­dia­teur, comme en 1999, au­près de Mouam­mar Kadha­fi au su­jet de...

© Afp/alexandre Be­len

Qui se trouve der­rière la guerre contre Sad­dam Hus­sein, lan­cée par George W. Bush en 2003, et Ous­sa­ma ben La­den ? Les services se­crets saou­diens ?

Ha­bi­ta­tion dé­truite par un bom­bar­de­ment saou­dien à Sa­naa, ca­pi­tale du Yé­men, le 25 août 2017.

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