Le ren­sei­gne­ment is­raé­lien : entre pro­ces­sus de paix et sé­cu­ri­té de l’état hé­breu

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - En­tre­tien avec Da­vid El­kaïm

Cher­cheur au Centre fran­çais de re­cherche sur le ren­sei­gne­ment (CF2R) ; au­teur (avec Éric De­né­cé) des ou­vrages Les services se­crets is­raé­liens : Aman, Mos­sad et Shin Beth (Tal­lan­dier, 2014) et His­toires des guerres d’israël : De 1948 à nos jours (Tal­lan­dier, 2017)

Les services de ren­sei­gne­ment is­raé­liens se ca­rac­té­risent par leur ca­rac­tère mul­tiple. Pou­vez-vous ex­pli­quer leur or­ga­ni­sa­tion ?

   La com­mu­nau­té is­raé­lienne du ren­sei­gne­ment s’or­ga­nise au­tour de trois struc­tures prin­ci­pales : l’aman, qui dé­pend du mi­nis­tère de la Dé­fense, le Ser­vice de sé­cu­ri­té in­té­rieure (Sha­bak ou Shin Bet), rat­ta­ché au mi­nis­tère de l’in­té­rieur, et l’ins­ti­tut du ren­sei­gne­ment et des opé­ra­tions spé­ciales (Mos­sad), qui dé­pend du Pre­mier mi­nistre. Il y a par ailleurs plu­sieurs autres services de ren­sei­gne­ment rat­ta­chés à la po­lice, à la ma­rine ou à l’ar­mée de l’air par exemple, et une uni­té spé­cia­li­sée dans la cy­ber­dé­fense.

En ma­tière de moyens hu­mains, le plus im­por­tant est l’aman, avec 9 000 per­sonnes. Il a pour mis­sion la collecte et l’ex­ploi­ta­tion du ren­sei­gne­ment mi­li­taire, c’est-à-dire la pro­duc­tion d’in­for­ma­tions opé­ra­tion­nelles à des­ti­na­tion des uni­tés en­ga­gées sur un théâtre d’opé­ra­tions. Il gère le sys­tème d’écoutes élec­tro­niques et est éga­le­ment res­pon­sable du programme na­tio­nal de ren­sei­gne­ment spa­tial. Aman di­rige, en outre, les opé­ra­tions des forces spé­ciales en ter­ri­toire en­ne­mi. En­fin,

il est char­gé de la cen­sure mi­li­taire, c’est-à-dire d’em­pê­cher la fuite d’in­for­ma­tions re­la­tives aux ar­mées par la presse. Il est or­ga­ni­sé en six di­vi­sions. Le Ren­sei­gne­ment as­sure la collecte du ren­sei­gne­ment dans les zones d’en­ga­ge­ment de l’ar­mée (Tsa­hal). La di­vi­sion Pro­duc­tion, qui compte à elle seule près de 5 000 per­sonnes, ana­lyse les in­for­ma­tions re­cueillies par l’en­semble de la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment. La di­vi­sion Tech­nique s’oc­cupe de dé­ve­lop­per et de pro­duire les dis­po­si­tifs tech­niques dont Aman a be­soin. La di­vi­sion Sé­cu­ri­té pro­tège des in­for­ma­tions clas­si­fiées et en as­sure la dif­fu­sion. C’est elle qui est char­gée de la cen­sure mi­li­taire : tout texte et toute image concer­nant Tsa­hal doit re­ce­voir son ac­cord avant pu­bli­ca­tion. La di­vi­sion Re­la­tions ex­té­rieures s’oc­cupe des échanges d’in­for­ma­tions avec les services de ren­sei­gne­ments mi­li­taires des pays al­liés et des liai­sons avec les at­ta­chés mi­li­taires, étran­gers en Israël comme is­raé­liens à l’étran­ger. En­fin, l’ad­mi­nis­tra­tion est res­pon­sable des ques­tions ju­ri­diques et des res­sources hu­maines.

Le Sha­bak est char­gé, avec d’autres struc­tures dé­pen­dant de la po­lice et des gardes-fron­tières par exemple, de pro­té­ger la po­pu­la­tion d’israël et ses in­té­rêts, sur le ter­ri­toire na­tio­nal comme à l’étran­ger. Ses mis­sions sont larges puis­qu’elles

com­prennent le contre-ter­ro­risme, le contre-es­pion­nage, la sé­cu­ri­té des au­to­ri­tés na­tio­nales, des re­pré­sen­ta­tions di­plo­ma­tiques, des aé­ro­ports et des ap­pa­reils de la com­pa­gnie aé­rienne El Al. De­puis 1967, le Sha­bak opère en Cis­jor­da­nie. Il était éga­le­ment char­gé de la bande de Ga­za jus­qu’au re­trait is­raé­lien en 2005. Se­lon les es­ti­ma­tions les plus ré­centes, il comp­te­rait en­vi­ron 3 000 em­ployé(e)s et se­rait struc­tu­ré en trois di­vi­sions opé­ra­tion­nelles : la di­vi­sion Af­faires arabes, res­pon­sable de la lutte an­ti­ter­ro­riste et du sui­vi des mou­ve­ments pa­les­ti­niens, en par­ti­cu­lier la branche ar­mée du Ha­mas ; celle des Af­faires non arabes, qui s’oc­cupe du contre-es­pion­nage et s’em­ploie à in­fil­trer les services de ren­sei­gne­ment et les mis­sions di­plo­ma­tiques étran­gères en Israël ; et la di­vi­sion Sé­cu­ri­té, qui as­sure la pro­tec­tion des membres du gou­ver­ne­ment, des bâ­ti­ments of­fi­ciels, des am­bas­sades et des consu­lats, des in­dus­tries stra­té­giques ain­si que du sec­teur aé­ro­por­tuaire. De­puis 2013, une nou­velle sec­tion sur­veille les ac­ti­vi­tés des groupes ar­més dans le Si­naï, en co­or­di­na­tion avec l’égypte.

Le Mos­sad est le ser­vice le plus cé­lèbre. Il s’oc­cupe du ren­sei­gne­ment et des opé­ra­tions clan­des­tines à l’étran­ger, mais aus­si des con­tacts avec les pays qui n’ont pas de re­la­tions di­plo­ma­tiques officielles avec Israël et des groupes non éta­tiques. Il as­sure éga­le­ment cer­taines mis­sions de pro­tec­tion des com­mu­nau­tés juives à l’étran­ger. Comp­tant en­vi­ron 3 000 per­sonnes, le Mos­sad est or­ga­ni­sé en sept di­vi­sions opé­ra­tion­nelles. Char­gée de la re­cherche clan­des­tine du ren­sei­gne­ment, Tso­met est la plus im­por­tante : c’est elle qui re­crute et ma­ni­pule les sources à tra­vers le monde grâce aux of­fi­ciers trai­tants, ap­pe­lés kat­sa. Ne­vioth se consacre à la re­cherche opé­ra­tion­nelle : elle ne re­crute pas d’agents, mais se charge des fi­la­tures, des contre-fi­la­tures, de la sur­veillance, des ef­frac­tions et des écoutes clan­des­tines. La di­vi­sion Ren­sei­gne­ment est res­pon­sable de l’in­ter­pré­ta­tion des in­for­ma­tions col­lec­tées par les dif­fé­rentes branches du Mos­sad ain­si que des opé­ra­tions d’in­toxi­ca­tion, qui consistent à trans­mettre de fausses in­for­ma­tions aux ad­ver­saires du pays. La di­vi­sion Sou­tien tech­nique crée les « lé­gendes », des of­fi­ciers en­voyés en opé­ra­tion, leur four­nit de faux pa­piers, monte leur cou­ver­ture et sé­cu­rise leurs ca­naux de com­mu­ni­ca­tion. Tsa­fri­rim re­crute des agents dans les dia­spo­ras juives (saya­nim), qui donnent des in­for­ma­tions d’en­vi­ron­ne­ment et as­surent une par­tie de la lo­gis­tique. Cette di­vi­sion a éga­le­ment pour mis­sion d’ai­der les com­mu­nau­tés juives quand elles sont me­na­cées et a me­né les opé­ra­tions d’ex­fil­tra­tion grâce aux­quelles les Juifs d’afrique (Magh­reb, Éthio­pie) et du Moyen-orient (Égypte, Iran, Irak, Li­ban, Sy­rie) ont re­joint Israël après la dé­co­lo­ni­sa­tion et dans les an­nées 1980. Te­vel est la di­vi­sion qui s’oc­cupe des échanges avec les services des pays al­liés et des re­la­tions avec les pays qui ne re­con­naissent pas Israël et avec les mou­ve­ments po­li­tiques ou com­mu­nau­taires (druzes, kurdes, ma­ro­nites, etc.) dans le monde ara­bo-mu­sul­man. Met­sa­da mène des opé­ra­tions spé­ciales : sa­bo­tages, en­lè­ve­ments ou éli­mi­na­tions de per­sonnes consi­dé­rées comme dan­ge­reuses par les au­to­ri­tés is­raé­liennes. C’est d’elle que dé­pend le Ki­don, char­gé des as­sas­si­nats. Le Mos­sad dis­po­se­rait de 35 000 agents dans le monde, dont 15 000 « dor­mants ».

Le ren­sei­gne­ment is­raé­lien : entre pro­ces­sus de paix et sé­cu­ri­té de l’état hé­breu

Ces dif­fé­rents services sont par­fois en concur­rence. Quelles en sont les consé­quences ?

   En ma­tière de ren­sei­gne­ment, la concur­rence est sa­lu­taire : il faut être ca­pable de pro­duire plu­sieurs pers­pec­tives, plu­sieurs éva­lua­tions d’une me­nace, plu­sieurs plans d’ac­tion pour ai­der les au­to­ri­tés po­li­tiques dé­mo­cra­ti­que­ment élues à prendre leurs dé­ci­sions en ayant conscience de toutes les consé­quences pré­vi­sibles si elles dé­cident de pas­ser à l’ac­tion… ou si elles dé­cident de ne pas le faire. C’est d’ailleurs la place hé­gé­mo­nique qu’aman avait ac­quise grâce à ses suc­cès en 1967 au­près du gou­ver­ne­ment au dé­tri­ment des autres agences de ren­sei­gne­ment qui ex­plique la faillite de la guerre du Kippour de 1973 : convain­cu que l’égypte n’at­ta­que­rait pas tant que les armes so­vié­tiques qu’elle ve­nait de re­ce­voir ne se­raient pas opé­ra­tion­nelles, Aman a conti­nué jus­qu’au ma­tin même de l’of­fen­sive dans le Si­naï à dou­ter de son im­mi­nence, et en dé­pit de nom­breux rap­ports sur des mou­ve­ments de troupes. Par ailleurs, pour pré­ser­ver l’état de droit, il faut dé­li­mi­ter les mis­sions, les zones de com­pé­tences et les pou­voirs des services se­crets. Mais il ne faut pas abou­tir à une « guerre des agences »,

où chaque ser­vice tra­vaille dans son coin et re­fuse de par­ta­ger les in­for­ma­tions qu’il re­cueille avec les autres membres de la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment. Ce pro­blème de cloi­son­ne­ment se re­trouve par­tout dans le monde, y com­pris en France. En Israël, la co­or­di­na­tion des services de ren­sei­gne­ment est as­su­rée par trois or­ga­nismes : le Co­mi­té des chefs de ser­vice (Va­rash), le Bu­reau du contre-ter­ro­risme et le Conseil na­tio­nal de sé­cu­ri­té. Il est ad­mis que ce­lui qui marche le mieux est le Va­rash : les di­rec­teurs des dif­fé­rentes agences y confrontent li­bre­ment leurs points de vue et, après des dé­bats par­fois in­tenses, trans­mettent des ana­lyses conso­li­dées des risques.

Le ren­sei­gne­ment is­raé­lien est pré­sen­té comme l’un des meilleurs du monde. Mais n’y a-t-il pas des nuances à ap­por­ter ? Quels pro­blèmes ren­contre-t-il ?

   Il a une ex­cel­lente ré­pu­ta­tion, en grande par­tie mé­ri­tée : compte te­nu de la taille du pays et de l’am­pleur des me­naces aux­quelles il doit faire face, le ni­veau de connais­sances du ren­sei­gne­ment is­raé­lien sur ses ad­ver­saires et sa ca­pa­ci­té à me­ner à bien des opé­ra­tions com­plexes, y com­pris à l’autre bout du monde, sont re­mar­quables. Par­mi les exemples les plus cé­lèbres, on peut ci­ter la lo­ca­li­sa­tion en Ar­gen­tine et l’en­lè­ve­ment de l’an­cien na­zi Adolf Eich­mann, en mai 1960, ou en­core l’at­taque-sur­prise en 1967 qu’au­cun di­ri­geant po­li­tique ou mi­li­taire égyp­tien n’avait an­ti­ci­pée.

Mais à cô­té de ces suc­cès, les services is­raé­liens ont connu plu­sieurs échecs re­ten­tis­sants. Il y a tout d’abord eu des er­reurs d’ana­lyse, dont la plus cé­lèbre et grave est la faillite du ren­sei­gne­ment avant la guerre du Kippour (1973). Plus ré­cem­ment, le ren­sei­gne­ment is­raé­lien a connu un re­vers au cours de l’été 2006 au Sud-li­ban : le Hez­bol­lah avait an­ti­ci­pé la stra­té­gie de Tsa­hal et a pu non seule­ment ré­sis­ter aux frappes aé­riennes, mais sur­tout conti­nuer à ti­rer des ro­quettes sur le ter­ri­toire is­raé­lien jus­qu’à la fin du conflit.

Il y a en­suite les échecs opé­ra­tion­nels, comme dans le cas de la mis­sion « Su­san­nah » (1954), mon­tée par Aman et qui avait pour but d’or­ga­ni­ser des at­ten­tats contre des in­té­rêts oc­ci­den­taux en Égypte afin de pa­ra­ly­ser le rap­pro­che­ment entre Le Caire et Wa­shing­ton et de re­mettre en cause le re­trait des 80 000 sol­dats bri­tan­niques de la zone du ca­nal de Suez. Les agents ont été cap­tu­rés, dont deux étaient des Juifs égyp­tiens, ce qui a contri­bué à fra­gi­li­ser la po­si­tion des com­mu­nau­tés juives dans le monde arabe. Cet épi­sode a d’ailleurs eu des ré­per­cus­sions au plus haut ni­veau, dans le cadre de l’« affaire La­von », du nom du mi­nistre de la Dé­fense. En 1997, des agents du Mos­sad ont été ar­rê­tés à Am­man (Jor­da­nie) après avoir em­poi­son­né Kha­led Me­chaal, le chef du bu­reau po­li­tique du Ha­mas. Le roi Hus­sein de Jor­da­nie (1952-1999) a me­na­cé de rompre les re­la­tions di­plo­ma­tiques si Israël ne four­nis­sait pas l’an­ti­dote. Tel-aviv a dû en plus li­bé­rer plu­sieurs pri­son­niers pa­les­ti­niens, dont Ah­med Yas­sine, le chef spi­ri­tuel du même mou­ve­ment. En­fin, des services étran­gers ont réus­si à trom­per la vi­gi­lance du contre-es­pion­nage is­raé­lien en re­cru­tant des sources au coeur des ins­ti­tu­tions les plus sen­sibles.

Peut-il y avoir des di­ver­gences avec le pou­voir po­li­tique, no­tam­ment avec le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Be­nya­min Ne­ta­nya­hou (de­puis 2009) ? Com­ment s’ex­priment-elles ?

   Les di­ver­gences ne sont pas rares. Elles ne sont d’ailleurs pro­ba­ble­ment pas toutes connues, mais plu­sieurs sont avé­rées. On peut ci­ter, par exemple, les dif­fé­rences d’ap­pré­cia­tion au dé­but de la deuxième In­ti­fa­da, en 2000, entre le Pre­mier mi­nistre Ehud Ba­rak (1999-2001), qui, tout en de­man­dant le ré­ta­blis­se­ment de l’ordre, vou­lait que l’ar­mée fasse preuve de re­te­nue dans la ré­pres­sion du sou­lè­ve­ment parce qu’il n’avait pas per­du tout es­poir de conclure un ac­cord avec les Pa­les­ti­niens, et son état-ma­jor et le Sha­bak qui, au contraire, étaient par­ti­sans de la ma­nière forte, es­ti­mant que l’éva­cua­tion du Sud­li­ban quelques mois plus tôt, pré­sen­tée comme une vic­toire sur Tsa­hal par le Hez­bol­lah, avait mis à mal la ca­pa­ci­té de dis­sua­sion de l’ar­mée is­raé­lienne.

Il est clair que les services de ren­sei­gne­ment is­raé­liens ne par­tagent pas l’ana­lyse du Pre­mier mi­nistre Ne­ta­nya­hou sur l’ac­cord nu­cléaire ira­nien de juillet 2015 : Aman es­time que Té­hé­ran res­pecte glo­ba­le­ment ses obli­ga­tions et plu­sieurs membres des services, tou­jours en ac­ti­vi­té ou en ré­serve, consi­dèrent que cet ac­cord est le meilleur moyen d’as­su­rer la sta­bi­li­té de la ré­gion. De même, un grand nombre d’of­fi­ciers de l’ar­mée et des services de ren­sei­gne­ment pensent que la prin­ci­pale me­nace pour la sé­cu­ri­té à long terme d’israël est la pour­suite de l’oc­cu­pa­tion de la Cis­jor­da­nie et l’ab­sence de né­go­cia­tions avec les Pa­les­ti­niens.

Com­ment l’ac­tion du Sha­bak s’or­ga­ni­set-elle dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens ?

 Il faut tout d’abord rap­pe­ler que la zone C, contrô­lée ex­clu­si­ve­ment par Israël, re­pré­sente près de 60 % de la Cis­jor­da­nie. Le Sha­bak y bé­né­fi­cie d’une to­tale li­ber­té d’ac­tion. Dans le reste du ter­ri­toire, les services is­raé­liens opèrent avec l’au­to­ri­té pa­les­ti­nienne qui a tou­jours main­te­nu la co­opé­ra­tion sé­cu­ri­taire, mal­gré le blo­cage du pro­ces­sus de paix. Les deux par­ties ont un in­té­rêt com­mun, li­mi­ter la pro­gres­sion du Ha­mas, mais le tra­vail du Sha­bak a quelque chose de « si­sy­phéen » : il n’y a pas be­soin d’être un spé­cia­liste du ren­sei­gne­ment pour com­prendre que tant qu’israël oc­cu­pe­ra la Cis­jor­da­nie, les mou­ve­ments ar­més par­vien­dront tou­jours à re­cru­ter des Pa­les­ti­niens pour per­pé­trer des at­ten­tats. Se­lon les don­nées is­raé­liennes, en 2016, les groupes pa­les­ti­niens n’ont réus­si à me­ner à bien que 1 % de leurs pro­jets d’at­ten­tats ; 114 membres des cel­lules mi­li­taires du Ha­mas ac­tifs en Cis­jor­da­nie ont été ar­rê­tés, soit le double de l’an­née pré­cé­dente, et 16 pro­jets d’at­taques-sui­cides contre des stations d’au­to­bus et des centres com­mer­ciaux à Haï­fa et Jé­ru­sa­lem ont été dé­joués, de même que 16 autres pro­jets d’en­lè­ve­ments de sol­dats ou de ci­vils is­raé­liens. Ce­la montre à la fois l’ef­fi­ca­ci­té du Sha­bak et l’im­pos­si­bi­li­té de mettre fin au ter­ro­risme sans so­lu­tion di­plo­ma­tique. Après le re­trait is­raé­lien de Ga­za en sep­tembre 2005, puis sa prise de contrôle par le Ha­mas en juin 2007, la collecte du ren­sei­gne­ment y est moins ai­sée et toutes les opé­ra­tions sont à haut risque. Mais Israël a (re)trou­vé un par­te­naire dans l’égypte du pré­sident Ab­del Fat­tah al-sis­si (de­puis 2014), ad­ver­saire ré­so­lu du Mou­ve­ment de ré­sis­tance is­la­mique qui exerce une forme de blo­cus sur la bande de Ga­za et y dé­ploie des agents.

Le ren­sei­gne­ment is­raé­lien : entre pro­ces­sus de paix et sé­cu­ri­té de l’état hé­breu

De quelle fa­çon les services is­raé­liens in­ter­viennent-ils dans le pro­ces­sus de paix ?

   En ce qui concerne le pro­ces­sus de paix, le tra­vail des services de ren­sei­gne­ment s’est dé­rou­lé en trois phases. Avant le dé­but des né­go­cia­tions, leur rôle était de sur­veiller les ac­ti­vi­tés des groupes ar­més pa­les­ti­niens et, plus lar­ge­ment, des ar­mées des pays arabes avec qui Israël était ju­ri­di­que­ment en guerre (l’égypte jus­qu’en 1979, la Jor­da­nie jus­qu’en 1994), une at­taque-sur­prise comme celle de 1973 étant tou­jours pos­sible. Mais ils de­vaient éga­le­ment être en me­sure de dé­tec­ter les signes avant-cou­reurs d’une évo­lu­tion po­li­tique de ces pays qui ou­vri­rait la porte à une né­go­cia­tion, tels qu’une di­mi­nu­tion des dé­penses mi­li­taires, une ré­duc­tion des ef­fec­tifs mi­li­taires aux fron­tières ou même la construc­tion de pro­jets d’in­fra­struc­tures ci­viles coû­teuses (un pays qui s’ap­prête à dé­clen­cher une guerre ne va pro­ba­ble­ment pas en­ga­ger des dé­penses im­por­tantes puisque le risque de des­truc­tion est lo­gi­que­ment plus éle­vé). L’une des prin­ci­pales fonc­tions des services de ren­sei­gne­ment est d’ailleurs de conti­nuer à par­ler à l’ad­ver­saire quand il n’y a pas de ca­naux de com­mu­ni­ca­tion of­fi­ciels ou qu’ils sont cou­pés.

De fa­çon gé­né­rale, une fois les con­tacts éta­blis, les services de ren­sei­gne­ment ont pour mis­sion, d’une part, de col­lec­ter un maxi­mum d’in­for­ma­tions sur les « lignes rouges » du par­te­naire (for­mu­ler des de­mandes qui n’ont au­cune chance d’être ac­cep­tées est sou­vent contre-pro­duc­tif) et sur les membres de la dé­lé­ga­tion (connaître les par­cours per­son­nels et in­tel­lec­tuels peut per­mettre d’an­ti­ci­per la ré­ac­tion d’un né­go­cia­teur ou d’iden­ti­fier des fai­blesses ex­ploi­tables). D’autre part, une fois que la né­go­cia­tion a dé­mar­ré, il faut la suivre au quo­ti­dien : qu’est-ce que la dé­lé­ga­tion dit à sa ca­pi­tale ? Com­ment ses mes­sages y sont-ils re­çus ? Com­ment l’opi­nion et les groupes de pres­sion ré­agissent-ils aux in­for­ma­tions qui sont ren­dues pu­bliques sur l’évo­lu­tion des pour­par­lers ? Pour ce faire, les services de ren­sei­gne­ment doivent être en me­sure de sur­veiller chaque jour, presque chaque heure, les dis­cus­sions sur tous les points de l’ordre du jour et de ré­cu­pé­rer des in­for­ma­tions qui sont à la fois dif­fi­ciles à ob­te­nir et éphé­mères puis­qu’en constante évo­lu­tion. En­fin, sur le conte­nu du po­ten­tiel ac­cord lui-même, les services de ren­sei­gne­ment contri­buent, comme chaque rouage de l’ad­mi­nis­tra­tion, à l’éla­bo­ra­tion de la po­si­tion que les né­go­cia­teurs dé­fendent. Par exemple, dans le cas d’os­lo, les dis­cus­sions por­taient sur l’éva­cua­tion de par­ties de Cis­jor­da­nie, ce qui im­pli­quait une perte de sources d’in­for­ma­tions pour les services de ren­sei­gne­ment. Ils ont donc in­sis­té sur la né­ces­si­té pour Israël de conser­ver, dans le cadre d’un éven­tuel ac­cord, des stations d’alerte dans la val­lée du Jour­dain

pour dé­tec­ter toute concen­tra­tion de troupes en Jor­da­nie. Au cours de la troi­sième phase, c’est-à-dire une fois l’ac­cord si­gné, les services de ren­sei­gne­ment doivent iden­ti­fier les prin­ci­paux points po­ten­tiel­le­ment sen­sibles : le par­te­naire a-t-il l’in­ten­tion de res­pec­ter cha­cun de ses en­ga­ge­ments ? Com­ment la si­gna­ture de l’ac­cord a-t-elle été ac­cueillie ? La sta­bi­li­té du ré­gime si­gna­taire est-elle me­na­cée ? En­fin, no­tam­ment en cas d’éva­cua­tion de ter­ri­toires, com­ment ré­or­ga­ni­ser les dis­po­si­tifs de collecte d’in­for­ma­tions (les stations d’écoute, par exemple) et re­cru­ter de nou­veaux agents pour pré­ser­ver la ca­pa­ci­té du pays à an­ti­ci­per les ré­ac­tions – po­si­tives ou né­ga­tives – du par­te­naire ?

Quelle est l’ac­tion du ren­sei­gne­ment is­raé­lien sur le dji­ha­disme, no­tam­ment dans le contexte de guerre en Sy­rie et de la pré­sence de l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI) ?

   On pour­rait pen­ser que, pour Israël, la ré­vo­lu­tion sy­rienne est une bonne nou­velle : l’un de ses ad­ver­saires his­to­riques, le ré­gime Al-as­sad, s’en trouve net­te­ment af­fai­bli et n’a plus rien à of­frir en échange de la res­ti­tu­tion du Go­lan, oc­cu­pé de­puis 1967 par Israël et an­nexé en 1981. Tou­te­fois, comme le sou­ligne la cher­cheuse fran­çaise Éli­sa­beth Mar­teu, « au­cune des op­tions po­li­tiques ou mi­li­taires en­vi­sa­gées pour une sor­tie de crise en Sy­rie n’est sa­tis­fai­sante pour les Is­raé­liens » (1), puis­qu’une re­prise en main de l’en­semble du pays par le ré­gime re­met­trait en selle un al­lié de l’iran et du Hez­bol­lah, mais l’écla­te­ment du pays pour­rait conduire à l’ins­tal­la­tion d’un foyer du dji­ha­disme aux portes d’israël, dont on ima­gine le po­ten­tiel ef­fet dé­sta­bi­li­sa­teur sur le Li­ban ou la Jor­da­nie. Les services de ren­sei­gne­ment is­raé­liens sur­veillent donc ces dé­ve­lop­pe­ments de près, en par­ti­cu­lier ce qui se passe dans le Go­lan. Israël a re­con­nu y ap­por­ter une aide humanitaire aux re­belles sy­riens, dont cer­tains se battent vrai­sem­bla­ble­ment avec Jabhat al-nous­ra (Jabhat Fa­tah al-cham de­puis 2016). Des mil­liers de bles­sés, com­bat­tants et ci­vils, ont ain­si re­çu une as­sis­tance mé­di­cale is­raé­lienne des deux cô­tés de la fron­tière. Au-de­là de la di­men­sion mo­rale, ce­la per­met de re­cueillir des in­for­ma­tions sur la si­tua­tion en Sy­rie. Par ailleurs, Israël a me­né dans le Go­lan plu­sieurs frappes contre des bases de groupes dji­ha­distes, mais aus­si contre des ins­tal­la­tions ou des convois du ré­gime, la plu­part des­ti­nés au Hez­bol­lah.

Un autre front s’est ou­vert il y a une di­zaine d’an­nées dans la pé­nin­sule du Si­naï. Le groupe le plus ac­tif est Pro­vince du Si­naï, qui a prê­té al­lé­geance à L’EI fin 2014. Il dis­po­se­rait d’en­vi­ron 5 000 hommes, qui mènent prin­ci­pa­le­ment des at­taques contre des cibles égyp­tiennes, mais re­pré­sentent une me­nace pour les villes is­raé­liennes du Né­guev.

L’égypte et Israël co­opèrent pour évi­ter les in­fil­tra­tions dans la bande de Ga­za, à la li­mite de la­quelle une zone tam­pon a été créée du cô­té égyp­tien dès 2014.

des agents du Mos­sad as­sas­sinent le Pa­les­ti­nien Mah­moud al-mabhouh à Du­baï. L’opé­ra­tion est condam­née par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale.

Le ren­sei­gne­ment est vi­tal pour Israël, dont l’exis­tence n’est pas re­con­nue par bien des pays du Moyen-orient.

La fron­tière entre Israël et l’égypte est un point sen­sible et stra­té­gique, no­tam­ment en rai­son de l’in­sta­bi­li­té dans le Si­naï.

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