Re­gard de Ha­bib Ab­dul­rab Sa­ro­ri sur le Yé­men

Moyen-Orient - - REGARD - En­tre­tien réa­li­sé par Anne Lo­héac (juillet 2017)

Il fau­drait ré­ta­blir l’ordre et ins­tau­rer un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire. Par ailleurs, ces di­vi­sions à l’échelle ré­gio­nale et in­ter­na­tio­nale ont lais­sé le champ libre à Al-qaï­da dans la pé­nin­sule Ara­bique (AQPA) et à l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech) aux­quels de nom­breux at­ten­tats sont at­tri­bués, ra­jou­tant en­core de la com­plexi­té sur fond d’échec éco­no­mique, de cor­rup­tion et de conflits tri­baux et per­son­nels forts. La guerre au Yé­men de­vient éga­le­ment une guerre ci­vile qui a fait des di­zaines de mil­liers de morts et af­fame la po­pu­la­tion. Cette si­tua­tion abou­tit à une cris­pa­tion des pro­ta­go­nistes, Hou­this et Ali Ab­dal­lah Sa­leh dans le Nord et par­ti­sans d’abd Rab­bu Man­sour Ha­di dans le Sud, ces der­niers se sen­tant par ailleurs de plus en plus lé­gi­times à prô­ner l’in­dé­pen­dance de leur ré­gion.

Les contrats d’ar­me­ment entre l’oc­ci­dent et l’ara­bie saou­dite em­pêchent-ils cer­tains pays de faire pres­sion pour mettre fin à cette guerre ?

Tous les pro­ta­go­nistes tirent pro­fit de cette guerre ci­vile, qui se joue par puis­sances étran­gères in­ter­po­sées et ra­vi­vée par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale avec la coa­li­tion saou­dienne. De leur cô­té, la France et les États-unis, ayant pas­sé des contrats d’ar­me­ment avec l’ara­bie saou­dite et les pays du Golfe, sont aus­si par­ties pre­nantes à ce conflit avec leurs in­té­rêts com­mer­ciaux. On voit mal com­ment ils pour­raient vou­loir y mettre un terme. Par ailleurs, la guerre au Yé­men consti­tue un ter­rain d’en­traî­ne­ment op­por­tun pour l’ara­bie saou­dite, qui n’avait pas d’ar­mée aguer­rie. Ce­la per­met éga­le­ment au royaume de se po­si­tion­ner sur la scène in­ter­na­tio­nale comme ac­teur in­con­tour­nable de la ré­gion moyen-orien­tale. Il de­vient ain­si maître de sa stra­té­gie po­li­tique de­puis que les États-unis ont choi­si de se désen­ga­ger re­la­ti­ve­ment du Moyen-orient pour se tour­ner da­van­tage vers l’asie-pa­ci­fique, même si l’ad­mi­nis­tra­tion de Do­nald Trump vient de ré­af­fir­mer, en mai 2017, son aide à la coa­li­tion me­née par Riyad. La guerre s’en­lise et peut du­rer en­core long­temps.

La di­men­sion géo­po­li­tique des ri­va­li­tés em­pêche-t-elle la ré­so­lu­tion du conflit humanitaire qui ra­vage le pays ?

Le Yé­men est le théâtre d’un conflit entre l’ara­bie saou­dite et l’iran, qui règlent leurs an­ta­go­nismes de fa­çon dé­tour­née. Trop d’ac­teurs in­ter­na­tio­naux in­ter­viennent dans ce conflit, mais, d’un autre cô­té, parce que les in­té­rêts géo­po­li­tiques prennent le des­sus sur l’in­té­rêt na­tio­nal, le pays ne peut se res­sou­der et se re­cons­truire seul. Sur le plan in­terne, les pro­ta­go­nistes yé­mé­nites, d’un cô­té Ali Ab­dal­lah Sa­leh et les Hou­this, de l’autre, Abd Rab­bu Man­sour Ha­di et ses par­ti­sans, veulent re­prendre le pou­voir sans rien lâ­cher alors même que les dis­cus­sions en­tre­prises de­puis des an­nées n’ont tou­jours pas abou­ti. Seule une tierce par­tie, l’oc­ci­dent et les Na­tions unies, peut ve­nir à bout de cet en­li­se­ment fait de ten­sions in­ternes et in­ter­na­tio­nales avec le bé­mol évo­qué de l’im­pli­ca­tion des pays oc­ci­den­taux dans la vente d’armes.

Les pro­blèmes de gou­ver­nance sont réels : Ali Ab­dal­lah Sa­leh a im­po­sé un ré­gime ar­rié­ré, dé­ve­lop­pé le clien­té­lisme, fa­vo­ri­sé le né­po­tisme et l’au­to­ri­té des chei­khs, sou­te­nu la cor­rup­tion, ce qui a em­pê­ché la consti­tu­tion d’un État fort. Pour ve­nir à bout de celle-ci, il fau­dra des an­nées, le temps que la classe po­li­tique soit re­nou­ve­lée, mais – et là ré­side toute la dif­fi­cul­té –, de­puis que la guerre a écla­té, les gens ne vont plus à l’école, la fa­mine sé­vit… et le sa­la­fisme prend ra­cine sur fond de pau­vre­té en­dé­mique, de crise éco­no­mique. Cette ré­vo­lu­tion a néan­moins li­bé­ré les Yé­mé­nites de la peur et cer­tains, pour la pre­mière fois, osent dire leur athéisme.

As­siste-t-on à une di­vi­sion ir­ré­mé­diable du pays entre le Nord et le Sud ?

L’ac­tua­li­té le montre de plus en plus : dans le Sud, la vo­lon­té sé­pa­ra­tiste/au­to­no­miste est forte parce qu’il a dé­jà vé­cu deux guerres im­po­sées par le Nord. Dès la pre­mière guerre, en 1994, les gens du Sud se sont sen­tis hu­mi­liés. En ef­fet, quatre ans seule­ment après la réuni­fi­ca­tion, Ali Ab­dal­lah Sa­leh, en en­va­his­sant le Sud, a vou­lu ins­tau­rer le sa­la­fisme et l’obs­cu­ran­tisme, s’ap­pro­prier les terres pour ses mi­li­taires alors même que, dans le Sud, à l’époque socialiste, on ne don­nait pas les terres et que la vie ci­vile était bien dif­fé­rente de celle dans le Nord, conser­va­teur. Au Sud exis­tait une sorte de vie et d’ad­mi­nis­tra­tions mo­dernes (écoles, struc­tures de l’état, etc.), non pas grâce au mar­xisme-lé­ni­nisme, mais bien parce que les Bri­tan­niques l’ont oc­cu­pé (1839-1967). Puis les guerres entre fac­tions ont eu rai­son de la croyance en ce mar­xisme-lé­ni­nisme qui les avait ber­cés. La vo­lon­té de sé­pa­ra­tisme date de cette époque-là.

La se­conde guerre, en 2015, quand les Hou­this et Ali Ab­dal­lah Sa­leh se sont al­liés, a vu des des­truc­tions plus vio­lentes en­core, ce qui n’a fait que ren­for­cer la ran­cune de la guerre de 1994 et conso­li­der l’idée d’une sé­pa­ra­tion d’avec le Nord. Ces mou­ve­ments du Sud sans re­pré­sen­ta­tion po­li­tique, sans parti struc­tu­ré, s’al­lient par­fois avec les loya­listes et ex­priment

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par­fois clai­re­ment leur vo­lon­té de sé­pa­ra­tion. Dé­but mai 2017, à la suite d’une ma­ni­fes­ta­tion, des mil­liers de per­sonnes ont don­né au gou­ver­neur d’aden (li­mo­gé par Ha­di), Ai­da­rous al-zo­bi­di, la lé­gi­ti­mi­té de construire un conseil po­li­tique pour le Sud, ce qui a été fait et pour­rait s’ana­ly­ser comme les germes de la sé­pa­ra­tion. La si­tua­tion, qui n’est pas en­core suf­fi­sam­ment claire, dé­pend éga­le­ment des pays voi­sins, no­tam­ment des Émi­rats arabes unis et de l’ara­bie saou­dite. Si cette sé­pa­ra­tion leur ap­por­tait de la sta­bi­li­té, ils pour­raient ne pas s’y op­po­ser. Riyad ne voit pas d’un mau­vais oeil que la ré­gion de l’ha­dra­maout soit sous sa do­mi­na­tion stra­té­gique, car elle lui per­met d’ac­cé­der à l’océan In­dien.

Le Yé­men su­bit une grave crise humanitaire (cho­lé­ra, manque d’eau, mal­nu­tri­tion, fa­mine). Com­ment la po­pu­la­tion fait-elle face ?

Le 14 mai 2017, le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal de la Croix-rouge a in­di­qué que le cho­lé­ra avait fait 115 morts en deux se­maines au Yé­men. Le len­de­main, les au­to­ri­tés de Sa­naa ont dé­cla­ré l’état d’ur­gence face à la mul­ti­pli­ca­tion des cas de cho­lé­ra dans la ca­pi­tale et lan­cé un ap­pel à l’aide in­ter­na­tio­nale. Le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères fran­çais a an­non­cé une aide de 2 mil­lions d’eu­ros « pour sou­te­nir des pro­jets qui per­mettent de ré­pondre aux be­soins d’ur­gence ab­so­lue des po­pu­la­tions, dans le sec­teur de la santé no­tam­ment ». Cette épi­dé­mie s’est dé­ve­lop­pée à la suite de la grève des éboueurs, qui n’ont pas été payés de­puis huit mois – et ils ne sont pas les seuls –, alors même que les gens sont dé­jà très en­det­tés et que leur sa­laire leur per­met juste d’as­su­rer le mi­ni­mum (ali­men­ta­tion). De plus, le sys­tème de santé a été fra­gi­li­sé par la guerre ci­vile.

La si­tua­tion gé­né­rale est par ailleurs ca­tas­tro­phique. En avril 2017, L’ONU a in­di­qué que 19 mil­lions de per­sonnes, soit 60% de la po­pu­la­tion, vivent en état d’in­sé­cu­ri­té ali­men­taire. Le pays est me­na­cé d’une des pires crises de fa­mine dans le monde de­puis la Se­conde Guerre mon­diale. En juin 2017, l’or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la santé (OMS) a in­for­mé que les com­bats au­raient fait plus de 8000 morts et 44500 bles­sés de­puis mars 2015.

Par ailleurs, et c’est un autre ef­fet per­vers de cette ca­tas­trophe, des gens se donnent la mort alors que le sui­cide est in­ter­dit en is­lam ; c’est dire le de­gré de déses­pé­rance de la po­pu­la­tion. Le Yé­men est ac­tuel­le­ment une pri­son à ciel ou­vert et les fron­tières du sud sont pé­rilleuses : mer, ban­di­tisme sé­che­resse… L’ara­bie saou­dite et Oman n’ac­cep­tant pas les mi­grants, quit­ter le Yé­men pour al­ler en So­ma­lie équi­vaut à quit­ter un en­fer pour en trou­ver un autre. Le Yé­men est donc un pays fer­mé, contrai­re­ment à la Sy­rie, du­quel les ré­fu­giés peuvent s’échap­per pour al­ler au Li­ban, en Tur­quie, en Jor­da­nie ou ailleurs dans le monde même si c’est com­pli­qué. Cette si­tua­tion est d’au­tant plus in­sou­te­nable que le Yé­men est en­tou­ré des pays les plus riches du monde arabe, qui sont aus­si les plus obs­cu­ran­tistes.

Pour­tant, l’ar­gent est en­core dans les caisses de l’état puisque les sa­laires ne sont pas ver­sés de­puis huit mois, ce qui per­met un trafic d’ar­gent, de mar­chan­dises, no­tam­ment via le port d’al-hu­day­dah, sur la mer

Rouge, vers le­quel tran­site le peu d’im­por­ta­tions pos­sibles mal­gré les res­tric­tions im­po­sées au pays. Par ailleurs, les re­ve­nus de la vente du pé­trole et du gaz servent l’éco­no­mie de la guerre et non les ci­vils. Iro­nie du sort, les im­pôts sont tou­jours per­çus et la po­pu­la­tion, celle qui le peut, doit vendre son or, sa bi­blio­thèque… La classe moyenne s’ap­pau­vrit et les plus pauvres meurent. La dia­spo­ra yé­mé­nite reste pour l’ins­tant un re­cours en­core pos­sible pour sau­ver la po­pu­la­tion, qui en­voie de l’ar­gent à la fa­mille à tra­vers des re­lais per­son­nels dans le pays ou en pas­sant par Oman no­tam­ment ; mais ce­la prend du temps eu égard aux pro­blèmes sé­cu­ri­taires. Les di­ri­geants des deux camps tirent donc pro­fit de cette si­tua­tion, tout comme les puis­sances oc­ci­den­tales en ven­dant leurs armes. C’est un cercle vi­cieux du­quel la po­pu­la­tion ne peut sor­tir que par le re­cours aux ins­tances in­ter­na­tio­nales.

Des ha­bi­tants de Sa­naa, la ca­pi­tale, tentent de trou­ver dans les or­dures des dé­chets réuti­li­sables ou consom­mables.

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