Les mul­tiples vi­sages de L’AKP au pou­voir

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Jean Mar­cou

Quinze ans après les élec­tions lé­gis­la­tives qui, le 3 no­vembre 2002, ont por­té le Par­ti de la jus­tice et du dé­ve­lop­pe­ment (AKP) au pou­voir, l’heure est celle du bi­lan pour un pays qui s’est beau­coup trans­for­mé, et pas tou­jours comme on l’at­ten­dait. Dé­mo­cra­tie par­le­men­taire hé­si­tante, re­ca­drée par de fré­quentes in­ter­ven­tions mi­li­taires au cours de la se­conde moi­tié du XXE siècle, la Turquie, qui a dé­fi­ni­ti­ve­ment ren­voyé l’ar­mée dans ses ca­sernes de­puis le coup d’état man­qué de juillet 2016, s’est muée en un ré­gime pré­si­den­tiel civil, mais au­to­ri­taire, cen­tré au­tour de la per­sonne de Re­cep Tayyip Er­do­gan, Pre­mier mi­nistre de 2003 à 2014 et pré­sident de­puis lors.

Tour­nant le dos à un dé­ve­lop­pe­ment chao­tique, qui l’ame­nait ré­gu­liè­re­ment à faire l’ob­jet de plans d’ajus­te­ment struc­tu­rel du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI), l’éco­no­mie turque se classe dé­sor­mais par­mi les vingt pre­mières mon­diales et, après un pas­sage à vide en 2016, elle connaît une ré­si­lience sur­pre­nante de­puis le dé­but de l’an­née 2017. Par ailleurs, la so­cié­té turque, qui avait été pro­fon­dé­ment mar­quée par les ré­formes laï­cistes et l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion de Mus­ta­fa Ke­mal (1881-1938), vit une ré­vo­lu­tion cultu­relle qui l’in­cite à culti­ver le sou­ve­nir de l’em­pire ot­to­man et à mettre en exergue son iden­ti­té mu­sul­mane. O tem­po­ra, O mores ! En oc­tobre 2017, une loi a au­to­ri­sé les au­to­ri­tés re­li­gieuses à cé­lé­brer les ma­riages, en­ta­mant l’une des ins­ti­tu­tions ma­jeures de la laï­ci­té turque. En­fin, comme si ce­la ne suf­fi­sait pas, le bon élève de L’OTAN pen­dant la guerre froide est de­ve­nu un par­te­naire tur­bu­lent, qui me­nace de re­ti­rer sa can­di­da­ture à l’union eu­ro­péenne (UE), pré­tend ache­ter du ma­té­riel mi­li­taire russe ou chi­nois, dia­logue avec Vla­di­mir Pou­tine et n’hé­site pas à dire à ses al­liés oc­ci­den­taux qu’il n’a plus be­soin d’eux. Éman­ci­pa­tion iné­luc­table d’une puis­sance ré­gio­nale de plus en plus in­con­trô­lable, qui ne peut que se confir­mer et s’ac­cen­tuer dans les an­nées à ve­nir ? Dé­rive au­to­ri­taire dan­ge­reuse qui risque de conduire la Turquie au bord

du gouffre ? Les opi­nions di­vergent lorsque l’on tente de com­prendre le sens de cette nou­velle marche turque, au mo­ment où le pays est ap­pe­lé à ra­ti­fier les trans­for­ma­tions qu’il vient de vivre en re­con­dui­sant au pou­voir Re­cep Tayyip Er­do­gan et son par­ti, lors des élec­tions gé­né­rales de 2019, qui se­ront à la fois lo­cales, lé­gis­la­tives et pré­si­den­tielles.

• L’échec des scé­na­rios an­non­cés de L’AKP au pou­voir

Com­ment en est-on ar­ri­vé là ? Telle est bien la ques­tion qui se pose lorsque l’on confronte l’état de la Turquie ac­tuelle aux scé­na­rios avan­cés dans les an­nées qui ont sui­vi la pre­mière vic­toire de L’AKP. Deux hy­po­thèses do­minent alors les dé­bats. La pre­mière, celle des « is­la­mo-dé­mo­crates », voit dans L’AKP une for­ma­tion li­bé­rée des ten­ta­tions is­la­mistes de ses fon­da­teurs, com­pa­rable aux par­tis chré­tiens dé­mo­crates oc­ci­den­taux, ga­gnée à la cause de l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne et ca­pable de conte­nir les in­gé­rences mi­li­taires pour conduire la Turquie vers un ré­gime ré­so­lu­ment civil et re­pré­sen­ta­tif. La se­conde, celle de l’« agen­da ca­ché is­la­miste », es­time que, der­rière la fa­çade d’un ar­gu­men­taire de sé­duc­tion, le nou­veau gou­ver­ne­ment est la pre­mière étape d’un dé­man­tè­le­ment de l’état ké­ma­liste qui, loin de conduire à un dé­ve­lop­pe­ment de la dé­mo­cra­tie, abou­ti­ra à l’éta­blis­se­ment de la cha­ria et à la créa­tion d’une ré­pu­blique is­la­mique. Or, même si cer­taines phases de l’évo­lu­tion po­li­tique ob­ser­vée de­puis 2002 ont pu sem­bler em­prun­ter à ces deux hy­po­thèses, force est de consta­ter que ni l’un ni l’autre de ces scé­na­rios ne s’est vrai­ment réa­li­sé, et qu’un troi­sième est sans doute sur les rails : ce­lui d’une Turquie ayant re­noué avec son iden­ti­té mu­sul­mane, tout en am­pli­fiant un na­tio­na­lisme et un au­to­ri­ta­risme qui ont tou­jours été les vieux dé­mons de sa ré­pu­blique. Pour évo­quer cette autre voie, il convient de re­ve­nir sur les prin­ci­pales évo­lu­tions du ré­gime po­li­tique de la Turquie de­puis que L’AKP est ar­ri­vé au pou­voir, ce qui amène à dis­tin­guer quatre pé­riodes.

La pre­mière consiste en une phase d’ob­ser­va­tion (2002-2007) pen­dant la­quelle il semble que le scé­na­rio ini­tial le plus op­ti­miste est en train de se réa­li­ser. Pen­dant sa pre­mière lé­gis­la­ture, le gou­ver­ne­ment de L’AKP pour­suit les ré­formes consen­ties par ses pré­dé­ces­seurs en vue d’ou­vrir des né­go­cia­tions d’adhé­sion avec L’UE, ce à quoi il par­vient en 2005. Avec l’ar­mée, il réus­sit à pré­ser­ver le consen­sus, il faut dire que le chef d’état-ma­jor d’alors se prête au jeu à mer­veille. La deuxième pé­riode est celle du ré­veil des conflits (2007-2011). En­dor­mi par la co­exis­tence pa­ci­fique des an­nées pré­cé­dentes, l’an­ta­go­nisme entre l’es­ta­blish­ment ké­ma­liste et les nouveaux di­ri­geants de L’AKP se ré­veille à l’oc­ca­sion de la pré­si­den­tielle de 2007. C’est le dé­but d’une guerre sans conces­sions qui voit L’AKP rem­por­ter sa se­conde élec­tion lé­gis­la­tive et faire élire l’un des siens à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique, avant de dé­jouer les ma­noeuvres du pou­voir ju­di­ciaire vi­sant à ob­te­nir sa dis­so­lu­tion et de mettre

sur pied, avec la col­la­bo­ra­tion de pro­cu­reurs gü­le­nistes, de grands pro­cès pour com­plot (Er­ge­ne­kon, Ba­lyoz) afin de bri­ser l’in­fluence po­li­tique de l’ar­mée.

À bien des égards, l’an­née 2011 est un tour­nant dans les mu­ta­tions de L’AKP au pou­voir. Au prin­temps, pour la pre­mière fois, le ré­gime s’en prend fron­ta­le­ment à la li­ber­té de la presse en ar­rê­tant deux jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion ré­pu­tés. De pre­mières dis­sen­sions se font jour néan­moins entre le gou­ver­ne­ment et le mou­ve­ment Gü­len, car le pro­cu­reur Ze­ke­riya Öz, proche de la con­fré­rie, est peu après des­sai­si de cette af­faire. Pen­dant l’été qui suit, et après avoir rem­por­té sa troi­sième élec­tion lé­gis­la­tive, Re­cep Tayyip Er­do­gan prend seul la pré­si­dence du Conseil mi­li­taire su­prême (YAS) et in­ter­vient donc pour la pre­mière fois si­gni­fi­ca­ti­ve­ment dans la no­mi­na­tion des ins­tances di­ri­geantes de l’ar­mée turque. En­fin, en dé­cembre, lors du drame d’ulu­dere au cours du­quel l’avia­tion turque a bom­bar­dé (sciem­ment ou par er­reur ?) une co­lonne de vil­la­geois kurdes qui fai­saient de la contre­bande sur la fron­tière, le gou­ver­ne­ment s’abs­tient de cri­ti­quer les au­to­ri­tés mi­li­taires (ce qu’il fai­sait ha­bi­tuel­le­ment à l’oc­ca­sion de ba­vures mi­li­taires com­mises dans la lutte contre la gué­rilla kurde) et leur ap­porte son soutien ré­so­lu. On com­prend alors que L’AKP, cette for­ma­tion ve­nue de la pé­ri­phé­rie, est en train de s’ins­tal­ler au centre, c’est-à-dire au sein des ins­tances les plus éle­vées de l’état.

Ce pro­ces­sus va se confir­mer par la suite, au cours d’une troi­sième pé­riode (2011-2014), qui est celle de la po­la­ri­sa­tion. Au-de­là des ins­tances po­li­tiques, ce phé­no­mène concerne dé­sor­mais la so­cié­té. Les chan­ge­ments no­tables qu’en­tre­prend le gou­ver­ne­ment, confor­té par ses vic­toires élec­to­rales et sa maî­trise des or­ganes de l’état (grands tra­vaux à Is­tan­bul, pres­sions sur les modes de vie…), dé­bouchent sur le mou­ve­ment de contes­ta­tion de Ge­zi de mai-juin 2013 et sa ré­pres­sion bru­tale. C’est la fin des illu­sions qu’avait sus­ci­tées le « modèle turc » de L’AKP au mo­ment des « prin­temps arabes ». La ri­gi­di­fi­ca­tion du ré­gime est en marche et se tra­duit par une per­son­na­li­sa­tion du pou­voir, qui ca­rac­té­rise l’ul­time pé­riode (à par­tir de 2014). Du fait de son lea­der­ship sur le par­ti et de son élec­tion à la pré­si­dence au suf­frage uni­ver­sel (pour la pre­mière fois) en août 2014, Re­cep Tayyip Er­do­gan se livre à une nou­velle in­ter­pré­ta­tion de la Consti­tu­tion, en trans­for­mant le ré­gime par­le­men­taire en un sys­tème se­mi-pré­si­den­tiel de plus en plus au­to­ri­taire. Un contexte d’in­sta­bi­li­té, avec la re­prise de la gué­rilla du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), les at­ten­tats meur­triers de l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech) ou des Fau­cons de la li­ber­té du Kur­dis­tan (TAK) et bien sûr le coup d’état man­qué du 15 juillet 2016, fa­vo­rise cette mu­ta­tion et contri­bue à la lé­gi­ti­mer.

• La trans­for­ma­tion du par­ti

Si le chan­ge­ment po­li­tique s’ob­serve dans la dé­gra­da­tion de la li­ber­té d’ex­pres­sion, l’aban­don du pro­ces­sus de paix avec les Kurdes, les ré­formes ins­ti­tu­tion­nelles conduites ou les re­la­tions de plus en plus dif­fi­ciles d’an­ka­ra avec ses al­liés oc­ci­den­taux, il peut se lire aus­si dans la trans­for­ma­tion du par­ti au pou­voir. En 2001, hors de son noyau de mi­li­tants is­la­mistes, L’AKP se pré­sente comme une for­ma­tion conser­va­trice, mais dé­mo­crate, se pro­po­sant de ras­sem­bler les dé­çus de la ré­pu­blique. Il par­vient ain­si ra­pi­de­ment à ré­cu­pé­rer le fonds de com­merce des for­ma­tions de centre droit, qui avaient gou­ver­né la Turquie au­pa­ra­vant, tout en se lan­çant dans une en­tre­prise de sé­duc­tion très large en di­rec­tion des mi­no­ri­tés (kurde, alé­vie, ar­mé­nienne…), voire d’une par­tie des mi­lieux laïques pro­gres­sistes (ceux qu’on ap­pel­le­ra les « li­bé­raux »), sou­cieux avant tout de ban­nir les in­ter­ven­tions mi­li­taires dont ils ont été vic­times par le pas­sé. Or, ce par­ti at­trape-tout, qui a ré­pon­du aux be­soins des

pre­mières an­nées de gou­ver­ne­ment, ne peut sa­tis­faire les at­tentes d’une for­ma­tion qui est en train d’in­ves­tir l’état. Au tour­nant de 2011, la mou­vance au pou­voir com­mence à se trans­for­mer, ce qui pro­voque une in­ten­si­fi­ca­tion des désac­cords en son sein : ac­cro­chages entre le pré­sident Ab­dul­lah Gül (2007-2014) et le Pre­mier mi­nistre Re­cep Tayyip Er­do­gan (20032014), en par­ti­cu­lier sur la ges­tion des évé­ne­ments de Ge­zi ; et, sur­tout, dis­si­dence du mou­ve­ment Gü­len, qui dé­gé­nère en guerre ou­verte après le scan­dale de cor­rup­tion des 17 et 25 dé­cembre 2013. Cette pre­mière frac­ture in­terne se tra­duit par des purges spec­ta­cu­laires contre les gü­le­nistes qui touchent sur­tout la po­lice et la jus­tice (où ils sont très im­plan­tés). Elles ébranlent le par­ti, car trois mi­nistres AKP – Za­fer Ça­glayan (Éco­no­mie), Muam­mer Gü­ler (In­té­rieur) et Er­do­gan Bay­rak­tar (En­vi­ron­ne­ment) – ont été obli­gés de dé­mis­sion­ner. On as­siste alors à la fois au dé­part de per­son­na­li­tés sus­pec­tées de sym­pa­thies gü­le­nistes et aux dé­mis­sions pro­tes­ta­taires, de ral­liés ou de li­bé­raux.

Au cours de l’été 2014, alors que le man­dat pré­si­den­tiel d’ab­dul­lah Gül s’achève, son suc­ces­seur, Re­cep Tayyip Er­do­gan, sonne aus­si la fin de la par­tie pour nombre de ses autres com­pa­gnons de route de la pre­mière heure. Avant d’aban­don­ner la pré­si­dence de L’AKP, comme l’y oblige son sta­tut de chef de l’état, il pro­voque un ra­jeu­nis­se­ment de ses cadres pro­vin­ciaux et rap­pelle aus­si à tous ses té­nors au Par­le­ment que la règle in­terne à L’AKP, qui veut qu’un dé­pu­té ne puisse faire plus de trois man­dats, ne souf­fri­ra au­cune ex­cep­tion. Les élec­tions de juin 2015 conduisent ain­si à un pro­fond re­nou­vel­le­ment du per­son­nel par­le­men­taire du par­ti et per­mettent d’écar­ter nombre de ses fi­gures de proue qui étaient élues de­puis 2002. Cette hé­ca­tombe est consi­dé­rée d’ailleurs comme l’une des causes du re­vers qu’en­re­gistre L’AKP lors de cette élec­tion, en per­dant sa ma­jo­ri­té ab­so­lue. Dans ce contexte de re­ma­nie­ment in­terne, Ah­met Da­vu­to­glu, l’em­blé­ma­tique chef de la di­plo­ma­tie de 2009 à 2014, qui est de­ve­nu Pre­mier mi­nistre et pré­sident de L’AKP entre 2014 et 2016, fait fi­gure de sur­vi­vant dont les jours sont comp­tés. Il s’ac­corde pour­tant un sur­sis, en condui­sant le par­ti à la vic­toire lors des élec­tions an­ti­ci­pées de no­vembre 2015, après avoir rap­pe­lé cer­taines fi­gures tu­té­laires et mis en sus­pens le pro­jet de ré­gime pré­si­den­tiel de Re­cep Tayyip Er­do­gan. On pense alors aux chances de re­tour de L’AKP à une ligne plus mo­dé­rée, plus eu­ro­péenne et, pour tout dire, moins au­to­ri­taire. Mais la co­ha­bi­ta­tion entre Re­cep Tayyip Er­do­gan et Ah­met Da­vu­to­glu au som­met de l’état est mar­quée par des désac­cords sur des

su­jets es­sen­tiels : re­prise du pro­jet de ré­gime pré­si­den­tiel, re­fus de re­lan­cer le pro­ces­sus de paix avec les Kurdes, ten­sions avec L’UE…

En mai 2016, le co­mi­té cen­tral du par­ti dé­pouille le Pre­mier mi­nistre du pou­voir de nom­mer les di­ri­geants pro­vin­ciaux. Af­fai­bli, hu­mi­lié, Ah­met Da­vu­to­glu dé­mis­sionne pour lais­ser la place à une per­son­na­li­té plus prag­ma­tique, Bi­na­li Yil­di­rim, fi­dèle mi­nistre des Trans­ports (2002-2016) et homme des grands tra­vaux. Le nou­veau Pre­mier mi­nistre se voit as­si­gner la mis­sion de faire abou­tir le pro­jet de ré­gime pré­si­den­tiel. L’ac­crois­se­ment des ten­sions, à la suite du coup d’état, voit L’AKP ga­gner le soutien des na­tio­na­listes pour me­ner à bien le ré­fé­ren­dum consti­tu­tion­nel d’avril 2017. Cette ré­forme per­met aus­si à Re­cep Tayyip Er­do­gan de re­de­ve­nir le lea­der du par­ti. C’est le dé­but d’un pro­ces­sus ul­time de per­son­na­li­sa­tion du pou­voir qui doit per­mettre au pré­sident, en 2019, non seule­ment de di­ri­ger L’AKP, mais de de­ve­nir la seule ins­tance exé­cu­tive du fait de la dis­pa­ri­tion de la fonc­tion de Pre­mier mi­nistre.

• De la po­la­ri­sa­tion in­té­rieure à la po­la­ri­sa­tion in­ter­na­tio­nale

Cette per­son­ni­fi­ca­tion du pou­voir donne au ré­gime qui est en train de se construire un caractère « sul­ta­nique » (1). Le pré­sident turc se fait ré­gu­liè­re­ment ac­com­pa­gner de son épouse dans ses dé­pla­ce­ments of­fi­ciels ; il a ma­rié sa fille Sü­meyye en grande pompe en 2016 en conviant les di­gni­taires de son ré­gime à être ses té­moins ; il a fait en­trer l’un de ses gendres au gou­ver­ne­ment. On ob­serve éga­le­ment que des dis­grâces de jour­na­listes, de dis­si­dents ou d’an­ciens no­tables du ré­gime se pro­duisent après que ces der­niers ont été pu­bli­que­ment mon­trés du doigt (2) dans les dis­cours de ce­lui que ses par­ti­sans ap­pellent dé­sor­mais le reis (3). Cette mon­tée en puis­sance de la per­son­ni­fi­ca­tion du pou­voir se greffe sur un État fort et sé­cu­lier is­su du ké­ma­lisme, dont on s’em­ploie à re­struc­tu­rer l’hé­ri­tage, ébran­lé par de mul­tiples phé­no­mènes (in­fil­tra­tion du mou­ve­ment Gü­len, pro­cès pour com­plot, purges me­nées de­puis 2013 contre les gü­le­nistes, épu­ra­tion en règle consé­cu­tive au putsch man­qué de 2016). Mais, même si elle conti­nue de res­pec­ter l’icône de Mus­ta­fa Ke­mal, le fon­da­teur de la Turquie moderne, cette re­struc­tu­ra­tion s’opère dans un uni­vers cultu­rel trans­for­mé. L’ar­ri­vée de Re­cep Tayyip Er­do­gan à la pré­si­dence a été sui­vie par une dé­bauche de ré­fé­rences ver­bales ou cé­ré­mo­niales, exal­tant un pas­sé my­thi­fié des Turcs, qui doivent re­de­ve­nir fiers de leurs an­cêtres ot­to­mans, et des mu­sul­mans, qui doivent sa­voir qu’ils ont dé­cou­vert l’amé­rique avant Ch­ris­tophe Co­lomb. Au soir de son élec­tion, en août 2014, Re­cep Tayyip Er­do­gan est al­lé prier au sanc­tuaire d’eyüp, sur la Corne d’or, comme les sul­tans ot­to­mans après leur in­tro­ni­sa­tion. Six mois plus tard, re­ce­vant son ho­mo­logue pa­les­ti­nien, Mah­moud Ab­bas, il est ap­pa­ru dans son nou­veau pa­lais en­tou­ré de guer­riers vê­tus des uni­formes des 16 États créés par des Turcs au cours de l’his­toire. De­puis 2015, l’an­ni­ver­saire de la prise de Cons­tan­ti­nople donne lieu, chaque an­née, à des fes­ti­vi­tés gran­dioses à Ye­ni­ka­pi, au bord de la mer de Mar­ma­ra, sur les lieux des grands mee­tings de L’AKP. Le pré­sident turc aime aus­si à cé­lé­brer la vic­toire de Man­zi­kert sur les By­zan­tins qui, en 1071, a ou­vert l’ana­to­lie aux Seld­jou­kides (1037-1194) du sul­tan Alp Ars­lan (1029-1072). Évo­quant cet épi­sode pa­ral­lè­le­ment à la fon­da­tion de la Ré­pu­blique en 1923, lors d’un congrès ex­tra­or­di­naire du par­ti en août 2014, il dé­cla­rait : « Bien que L’AKP n’ait que treize ans, c’est une for­ma­tion qui as­sume l’hé­ri­tage d’une marche qui a com­men­cé de­puis des siècles… ». La construc­tion du nou­veau ré­gime s’ins­crit dans cette marche, dont les ren­dez-vous, res­sas­sés à l’en­vi par la pro­pa­gande, sont dé­sor­mais : 2023 (cen­te­naire de la Ré­pu­blique), 2053 (600e an­ni­ver­saire de la prise de Cons­tan­ti­nople) et 2071 (mil­lé­naire de la ba­taille de Man­zi­kert).

Les pre­miers ac­quis de cette en­tre­prise trans­cen­dan­tale, qui doit faire ou­blier l’« homme ma­lade », sont les grands tra­vaux du ré­gime : nouveaux pont et tun­nels pour fran­chir le Bos­phore, le­quel se­ra dou­blé par le creu­se­ment d’un ca­nal ; troi­sième aé­ro­port d’is­tan­bul qui doit être le plus grand du monde ; pont sur les Dar­da­nelles, au­to­routes, lignes de TGV… Ceux qui contestent cette évo­lu­tion sont dé­sor­mais dé­si­gnés à la vin­dicte pu­blique. À l’ins­tar des ter­ro­ristes de Daech, du PKK ou du mou­ve­ment Gü­len, ce sont ceux qui sont sou­vent pré­sen­tés comme leurs com­plices : jour­na­listes d’op­po­si­tion, Par­ti dé­mo­cra­tique des peuples (HDP), dont le lea­der, Se­la­hat­tin De­mir­tas, est en pri­son, as­so­cia­tions de dé­fense des Droits de l’homme… Mais, de­puis le coup d’état man­qué de juillet 2016 et la cam­pagne ré­fé­ren­daire du prin­temps 2017, cette po­la­ri­sa­tion in­té­rieure ag­gra­vée a ten­dance à dé­bor­der hors des fron­tières. Alors que la Turquie tourne le dos au modèle oc­ci­den­tal d’un point de vue tant so­cié­tal que po­li­tique, les Oc­ci­den­taux sont re­gar­dés avec une mé­fiance gran­dis­sante. En té­moignent les confron­ta­tions en cours avec les États-unis ou L’UE et cer­tains de ses membres (no­tam­ment l’al­le­magne). Le re­fus d’ex­tra­der Fe­thul­lah Gü­len (en exil en Penn­syl­va­nie), le soutien amé­ri­cain aux Kurdes sy­riens, l’asile po­li­tique don­né à des op­po­sants turcs ou kurdes et les pour­suites en­ga­gées contre les gardes du corps de Re­cep Tayyip Er­do­gan – à la suite des ba­garres qui ont mar­qué la ve­nue de ce­lui-ci à Wa­shing­ton en mai 2017 – sont com­men­tés par les di­ri­geants de L’AKP comme au­tant de pres­sions des­ti­nées à rui­ner les ef­forts de la Turquie pour prendre la place qui lui re­vient sur la scène in­ter­na­tio­nale. La Turquie est donc en­trée dans une ère d’in­cer­ti­tude po­li­tique qui plonge ses par­te­naires in­ter­na­tio­naux dans un abîme de per­plexi­té après avoir té­ta­ni­sé les dif­fé­rentes ins­tances de l’état ou du par­ti. Si la po­la­ri­sa­tion s’étend au ni­veau in­ter­na­tio­nal, en outre avec le re­froi­dis­se­ment di­plo­ma­tique entre An­ka­ra et Wa­shing­ton – pro­vo­qué de­puis oc­tobre 2017 par l’ar­res­ta­tion d’un membre du per­son­nel du consu­lat amé­ri­cain, ac­cu­sé d’es­pion­nage –, la trans­for­ma­tion du ré­gime, et en par­ti­cu­lier du par­ti, se pour­suit au ni­veau in­té­rieur. Dans la pers­pec­tive des échéances élec­to­rales de 2019, Re­cep Tayyip Er­do­gan a lan­cé une sorte de « grand net­toyage mu­ni­ci­pal », pous­sant à la dé­mis­sion les maires AKP de grandes villes (Is­tan­bul, An­ka­ra, Bur­sa…), rem­pla­cés par des in­con­nus (4). D’autres char­rettes de dis­gra­ciés se pro­filent, plus per­sonne n’étant à l’abri d’une mau­vaise sur­prise.

(1) Juan J. Linz, Ré­gimes to­ta­li­taires et au­to­ri­taires, Ar­mand Co­lin, 2007.

(2) C’est le cas no­tam­ment d’os­man Ka­va­la, ar­rê­té en no­vembre 2017 après avoir été dé­si­gné par Re­cep Tayyip Er­do­gan comme le « So­ros turc ». Am­be­rin Za­man, « Post-coup purge snares be­lo­ved “So­ros of Tur­key” », in Al-mo­ni­tor, 1er no­vembre 2017.

(3) Un film épo­nyme réa­li­sé par Hü­da­ver­di Ya­vuz est sor­ti en Turquie en mars 2017. Il ra­conte l’en­fance du lea­der de L’AKP et son élec­tion à la mai­rie d’is­tan­bul (1994-1998).

(4) Si l’on ajoute à ces purges celles qui frappent les mai­ries kurdes de­puis le coup d’état man­qué de 2016, près de la moi­tié des mu­ni­ci­pa­li­tés turques sont dé­sor­mais gé­rées par des res­pon­sables qui n’ont pas été élus. Si­bel Hur­tas, « Er­do­gan’s mayor purge leaves al­most half of Tur­key wi­thout elec­ted of­fi­cials », in Al-mo­ni­tor, 8 no­vembre 2017.

© Shut­ter­stock/tho­mas Koch

Re­cep Tayyip Er­do­gan – ici, sur une af­fiche de mai 2015 avec Ah­met Da­vu­to­glu – se­ra-t-il en­core au pou­voir en 2023, ren­dez-vous de l’his­toire au­quel il veut être pré­sent ?

Dans ses dé­pla­ce­ments et actes po­li­tiques, Er­do­gan est sou­vent ac­com­pa­gné de son épouse ; ici en mai 2012 à Is­tan­bul. Après la ten­ta­tive de putsch en juillet 2016, le pré­sident s’est lan­cé dans une vaste opé­ra­tion d’ar­res­ta­tions, no­tam­ment de per­sonnes...

En mai et juin 2013, un mou­ve­ment sans pré­cé­dent contes­tait l’au­to­ri­té du pré­sident Er­do­gan sur la place Tak­sim d’is­tan­bul. Le pou­voir op­ta pour la ré­pres­sion.

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