Le Moyen-orient en 2018 : le temps des « monstres »

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Ha­mit Bo­zars­lan

Dans les an­nées 1920, le pen­seur com­mu­niste ita­lien An­to­nio Gram­sci (1891-1937) pre­nait acte du dé­pé­ris­se­ment de l’an­cien, mais ob­ser­vait aus­si que le nou­veau n’était pas là. L’in­ter­lude entre ce pas­sé pé­ri­mé et le fu­tur non en­core ad­ve­nu n’était pas le temps d’une tran­si­tion ré­vo­lu­tion­naire, comme nombre de mi­li­tants de gauche l’es­pé­raient, mais ce­lui des « monstres », des « phé­no­mènes mor­bides » (1). Au-de­là de la Pa­les­tine meur­trie au prin­temps 2018 par une ré­pres­sion is­raé­lienne que L’ONU qua­li­fie de crime de guerre, bien des théâtres du monde arabe ex­pé­ri­mentent de­puis 2011 un temps des « monstres ».

Il y a une ex­cep­tion dans ce sombre ta­bleau : la Tu­ni­sie, qui, mal­gré la désaf­fec­tion de son élec­to­rat, conti­nue de pour­suivre une tra­jec­toire pour le mo­ment sin­gu­lière avec un es­pace po­li­tique plu­riel, des mou­ve­ments so­ciaux dy­na­miques, un mi­cro­cosme in­tel­lec­tuel vi­vace. Nous ad­met­trons vo­lon­tiers que tout n’est pas au beau fixe dans ce pays : les « an­ciens », en­ten­dus aus­si bien comme les hommes de Zine el-abi­dine ben Ali (1987-2011) que ceux du par­ti is­la­miste En­nahd­ha, sont tou­jours là, lais­sant craindre le scé­na­rio d’une res­tau­ra­tion au­to­ri­taire ou de l’éta­blis­se­ment d’un ordre ul­tra­con­ser­va­teur ; la ques­tion so­ciale, que les condi­tions éco­no­miques ne per­mettent pas d’at­té­nuer, est la source d’une vio­lence sys­té­mique, et les élec­tions lé­gis­la­tives et pré­si­den­tielle d’oc­tobre 2019 risquent de plon­ger le pays dans une pé­riode d’in­cer­ti­tude. Force est ce­pen­dant aus­si de consta­ter que plus de sept ans après avoir ren­ver­sé son dic­ta­teur, la Tu­ni­sie n’a pas som­bré dans un cycle de frag­men­ta­tion, de vio­lence et de ré­pres­sion à ou­trance, que l’on ob­serve dans d’autres pays.

Il n’en va pas de même de l’égypte, deuxième pays à s’en­ga­ger dans une contes­ta­tion ré­vo­lu­tion­naire en 2011. Cinq ans après le putsch d’ab­del Fat­tah al-sis­si, l’égypte ne fait pas seule­ment face à la vio­lence chro­nique des ac­teurs dji­ha­distes, qui ne sont plus conte­nus dans le Si­naï, mais té­moigne aus­si de la sup­pres­sion du temps po­li­tique comme ce­la avait été le cas du­rant de longues dé­cen­nies sous Hos­ni Mou­ba­rak (19812011). L’élec­tion des 26-28 mars 2018, qui a re­con­duit Al-sis­si à la pré­si­dence pour un nou­veau man­dat avec 97,08 % (le taux of­fi­ciel de par­ti­ci­pa­tion étant de 41 %), a mar­qué un re­père dans la chro­no­lo­gie in­terne du pou­voir et non dans celle du pays, le­quel gronde, mais a peur. Le pou­voir lui-même a peur de sa so­cié­té, au point de dé­cla­rer que la dé­mo­gra­phie consti­tue la pre­mière source de me­nace, avant le ter­ro­risme.

Au cours des der­niers mois, à sa­voir un laps de temps trop court dans l’his­toire d’un pays, mais atro­ce­ment long dans un contexte de vio­lence, la si­tua­tion n’a guère évo­lué en Li­bye et au Yé­men. Loin de toute sta­bi­li­sa­tion, le pre­mier de ces pays connaît tou­jours une frag­men­ta­tion ex­trême avec un ordre mi­li­cien qui em­pêche toute conti­nui­té dans le temps et dans l’es­pace. Alors que la san­té fra­gile du ma­ré­chal Kha­li­fa Haf­tar com­pro­met l’ave­nir de son pou­voir à Ben­gha­zi, l’or­ga­ni­sa­tion de l’état is­la­mique (EI ou Daech) et, plus gé­né­ra­le­ment, le dji­ha­disme semblent connaître un re­gain, avec un in­dé­niable im­pact sé­cu­ri­taire dans le Sa­hel.

Les lignes de force n’ont pas da­van­tage bou­gé au Yé­men, mon­trant les li­mites de l’in­ter­ven­tion saou­dienne en­li­sée dans un temps long, mais aus­si celles de la stra­té­gie hou­thiste ponc­tuée d’actes sym­bo­liques, comme le meurtre d’ali Ab­dal­lah Sa­leh le 4 dé­cembre 2017, ou de lan­ce­ments épi­so­diques de mis­siles sur Riyad. Alors que la tra­gé­die hu­ma­ni­taire y gagne en am­pleur, nombre d’ob­ser­va­teurs sou­lignent que le pays risque de de­ve­nir, dans un ave­nir proche, un nou­veau foyer du dji­ha­disme in­ter­na­tio­nal. Mais l’aveu­gle­ment semble do­mi­ner la po­li­tique des puis­sances à l’égard de ce conflit.

• L’ara­bie saou­dite : quelle re­lève gé­né­ra­tion­nelle ?

Le royaume pour­suit, aus­si bien au Yé­men que dans le reste du Moyen-orient, une double po­li­tique, confes­sion­nelle et hé­gé­mo­nique, mais sans suc­cès ap­pa­rent, du moins pour le mo­ment. De­puis l’as­cen­sion de Mo­ha­med bin Sal­man, le pays vit à l’heure des chan­ge­ments iné­dits, qui pour­raient s’ac­cé­lé­rer :

l’ar­res­ta­tion de plu­sieurs princes, dont des mi­nistres, en no­vembre 2017, tra­duit la vo­lon­té du fils du roi Sal­man (in­tro­ni­sé en 2015) de re­fon­der le royaume au­tour de sa per­sonne. Les ré­formes qu’il an­nonce vont de pair avec un au­to­ri­ta­risme mus­clé, en rup­ture avec le pa­ter­na­lisme clas­sique saou­dien, mais lui valent un pres­tige in­ter­na­tio­nal ; elles prennent aus­si le cler­gé wah­ha­bite, pri­vé de sa po­lice des moeurs de­puis avril 2016, en otage.

Le temps gé­né­ra­tion­nel du prince hé­ri­tier se­rait-il ce­lui où le royaume ces­se­rait de de­ve­nir la source d’ins­pi­ra­tion et le bailleur de fonds oc­ca­sion­nel du sa­la­fisme dji­ha­diste se ra­di­ca­li­sant par les dy­na­miques au­to­nomes qu’il en­gendre par sa dif­fu­sion même ? Le rap­pro­che­ment avec Is­raël, avec la re­con­nais­sance im­pli­cite de Jé­ru­sa­lem comme ca­pi­tale « éter­nelle et in­di­vi­sible » de l’état hé­breu, marque éga­le­ment un tour­nant dans l’his­toire du pays, al­lant bien plus loin que la for­mule de paix que le roi Ab­dal­lah (2005-2015) avait pro­po­sée à Tel-aviv en 2002 en échange du re­tour aux fron­tières d’avant 1967. En­fin, le pro­jet de Mo­ha­med bin Sal­man consiste à sor­tir l’ara­bie saou­dite de la lo­gique fa­mi­liale hé­ri­tée de son fon­da­teur en 1932, Ab­du­la­ziz ibn Saoud (v. 1880-1953), pour la do­ter d’une bu­reau­cra­tie au­to­nome et d’une ar­mée « na­tio­nale ». Il est ce­pen­dant trop tôt pour sa­voir si cet homme, seul comme condi­tion même de son suc­cès, va pou­voir échap­per à mille et un com­plots qui se­couent les pa­lais royaux et prin­ciers du pays.

• La di­plo­ma­tie mi­li­cienne de la Ré­pu­blique is­la­mique d’iran

La po­li­tique de rap­pro­che­ment que le royaume saou­dien mène avec les États-unis ne peut s’ex­pli­quer sans la nou­velle orien­ta­tion stra­té­gique de l’ad­mi­nis­tra­tion de Do­nald Trump (de­puis jan­vier 2017), conforme aux at­tentes is­raé­liennes. Il s’agit non seule­ment de la dé­ci­sion du pré­sident amé­ri­cain d’ins­tal­ler l’am­bas­sade de son pays à Jé­ru­sa­lem – chose faite en mai 2018 –, mais aus­si d’un dé­pla­ce­ment du centre de gra­vi­té des conflits ré­gio­naux vers l’iran, plus pré­ci­sé­ment, de la vo­lon­té de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine de contrer mi­li­tai­re­ment la di­plo­ma­tie mi­li­cienne que Té­hé­ran dé­ve­loppe dans les pays confes­sion­nel­le­ment mixtes, à sa­voir le Yé­men, l’irak, la Sy­rie et le Li­ban.

Il semble en ef­fet in­dé­niable que Té­hé­ran ap­porte un sou­tien lo­gis­tique aux Hou­this yé­mé­nites, or­ga­nise di­rec­te­ment, au vu et au su de tous, les Uni­tés de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire (Ha­ched al-chaa­bi) en Irak, met en place la trans­hu­mance des com­bat­tants chiites d’af­gha­nis­tan et du Pa­kis­tan vers la

Sy­rie, et, à tra­vers la pré­sence de Hez­bol­lah, conti­nue de mettre sous tu­telle l’état li­ba­nais. En mai 2018, les suc­cès élec­to­raux du « Par­ti de Dieu » et de ses al­liés au Li­ban et des groupes ba­dristes en Irak – il est vrai de­van­cés par la liste de Mo­q­ta­da al-sa­dr – ag­gravent les consé­quences de la frag­men­ta­tion ar­mée de ces so­cié­tés.

La di­plo­ma­tie mi­li­cienne ira­nienne se dote aus­si de sym­boles forts comme les « vi­sites d’ins­pec­tion » des com­man­dants des Uni­tés de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire en Sy­rie ou à la fron­tière is­raé­lo-li­ba­naise. At­tes­tant la large au­to­no­mie d’ac­tion que les pas­da­ran, no­tam­ment leur force d’élite Al-qods, com­man­dée par le gé­né­ral Qas­sem Su­lei­ma­ni, ont ga­gnée en Iran même (2), cette po­li­tique étran­gère ar­mée sus­cite aus­si une triple ré­ac­tion : de Wa­shing­ton, où l’ad­mi­nis­tra­tion est bel­li­ciste, sur­tout après la no­mi­na­tion de Mike Pom­peo au poste de se­cré­taire d’état et de John Bol­ton à la tête du Con­seil na­tio­nal de sé­cu­ri­té en avril 2018 ; d’is­raël, qui sait me­ner une guerre in­ter­éta­tique, mais est vul­né­rable en cas de conflits avec des mi­lices qua­si éta­ti­sées ; du « camp sun­nite » com­pre­nant l’ara­bie saou­dite, les Émi­rats arabes unis et l’égypte.

Les Uni­tés de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire, of­fi­ciel­le­ment in­té­grées dans l’ar­mée ira­kienne de­puis mars 2018, dont elles consti­tuent en réa­li­té le noyau dur, ont joué un rôle cen­tral dans la prise de la ville de Kir­kouk en oc­tobre 2017, qui était contrô­lée par les pesh­mer­ga kurdes de­puis la dé­bâcle de Bag­dad face à L’EI en 2014. Certes, la dé­faite kurde s’ex­pli­quait sur­tout par un manque d’in­té­gra­tion in­terne de leurs forces ar­mées et l’al­liance d’une par­tie de l’union pa­trio­tique du Kur­dis­tan (UPK), dont le chef his­to­rique, Ja­lal Ta­la­ba­ni, ve­nait de dis­pa­raître (le 3 oc­tobre 2017), avec l’iran.

Le ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance du Kur­dis­tan (le 25 sep­tembre 2017, avec 72,16 % de par­ti­ci­pa­tion et 92,73 % de « oui ») a, en ef­fet, sus­ci­té l’ire de l’iran et du gé­né­ral Su­lei­ma­ni. Si Té­hé­ran n’a pas me­na­cé la ré­gion kurde dans son exis­tence, il ne l’a pas moins mise sous tu­telle, l’obli­geant à ac­cep­ter une sorte d’in­té­gra­tion éco­no­mique avec l’iran. La Tur­quie, grand ac­teur éco­no­mique dans la ré­gion kurde de­puis le dé­but des an­nées 1990, qui s’est al­liée avec l’iran pour « pu­nir » les au­to­ri­tés kurdes de leur vel­léi­té d’in­dé­pen­dance, a été la prin­ci­pale per­dante de cette évo­lu­tion.

Face à l’in­ca­pa­ci­té des mi­lices chiites à en­rayer la vio­lence des mi­li­tants de L’EI, re­ti­rés dans la clan­des­ti­ni­té comme entre 2007 et 2014, le Pre­mier mi­nistre, Haï­dar al-aba­di (de­puis 2014), a été obli­gé de faire de nou­veau ap­pel aux pesh­mer­ga kurdes. Mais si la ré­gion kurde connaît de­puis une « nor­ma­li­sa­tion » avec Bag­dad, la perte de Kir­kouk consti­tue néan­moins un coup sym­bo­lique dur et marque la fin d’une gé­né­ra­tion de classe po­li­tique au pou­voir de­puis près de qua­rante ans, ve­nant pour l’es­sen­tiel de la lutte ar­mée des an­nées 1960-1990. Le re­trait de la vie po­li­tique de Mas­soud Bar­za­ni, pré­sident de la ré­gion jus­qu’au 1er no­vembre 2017, se réa­lise ain­si sur un ar­rière-fond d’échec.

• La stra­té­gie d’ex­pan­sion turque

La vi­sion ira­nienne au Kur­dis­tan ne pou­vait être cou­ron­née de suc­cès sans l’aval d’an­ka­ra, mar­quant au pas­sage aus­si un rap­pro­che­ment entre l’iran et la Tur­quie. De 2011 à 2017, ces deux puis­sances, res­pec­ti­ve­ment chiite et sun­nite, s’étaient en­ga­gées dans une guerre froide, no­tam­ment sur le ter­rain sy­rien. L’uni­té de fa­çade qu’elles montrent dé­sor­mais s’ex­plique en par­tie par leur vo­lon­té com­mune de conte­nir le Kur­dis­tan ira­kien dans une po­si­tion de su­bor­di­na­tion, mais en par­tie aus­si par la ca­pi­tu­la­tion de la Tur­quie de­vant la Rus­sie dans le dos­sier sy­rien. Après avoir pas­sé des an­nées à rê­ver de ren­ver­ser Ba­char al-as­sad (de­puis 2000), à sou­te­nir les mi­li­tants dji­ha­distes de tous bords et à s’en­ga­ger dans un bras de fer mus­clé

avec Mos­cou, le pré­sident turc, Re­cep Tayyip Er­do­gan (de­puis 2014), s’est ré­so­lu à se conten­ter d’un double ob­jec­tif plus mo­deste : dé­truire la zone au­to­nome kurde de Sy­rie (Ro­ja­va) contrô­lée par le Par­ti de l’union dé­mo­cra­tique (PYD) et se do­ter d’un pré car­ré fron­ta­lier de près de 15 000 ki­lo­mètres car­rés où il peut nom­mer gou­ver­neurs et vice-gou­ver­neurs et ins­tal­ler ses al­liés is­la­mistes or­ga­ni­sés au sein de l’ar­mée sy­rienne libre, qui n’a plus rien à voir avec celle de 2011. La « conquête » de l’en­clave kurde d’afryn en mars 2018, que l’ar­mée turque a me­née avec une grande bru­ta­li­té et avec la com­pli­ci­té cy­nique de Vla­di­mir Pou­tine, lui a per­mis de sa­tis­faire l’amour-propre des na­tio­na­listes turcs et d’at­té­nuer le deuil de la « mère pa­trie » ot­to­mane. Ce fai­sant, ce­pen­dant, Re­cep Tayyip Er­do­gan a aus­si pris le risque de créer un mi­nid­ji­ha­dis­tan à sa fron­tière sud, en ten­tant, de sur­croît, d’y in­té­grer Jabhat al-nos­ra, branche d’alqaï­da jus­qu’en 2016.

Comme l’iran, la Tur­quie est un pays mo­derne, où de nom­breux ci­toyens peuvent certes ré­pondre à l’ap­pel du « guide » à se mo­bi­li­ser, mais à condi­tion de ne pas sa­cri­fier leur vie à la « pa­trie » ou à la « cause ». Cet obs­tacle est sur­mon­té par la pa­ra­mi­li­ta­ri­sa­tion de l’état, aus­si bien en in­terne qu’en ex­terne, à sa­voir la cons­ti­tu­tion de corps sup­plé­tifs qui doublent ou se­condent l’ar­mée. Mais tout in­dique que dans les deux pays éco­no­mi­que­ment aux abois, où la mon­naie na­tio­nale s’est ef­fon­drée et les res­sources éco­no­miques se sont ra­ré­fiées, les dé­ci­deurs ne savent plus jus­qu’où ne pas al­ler. Au dis­cours mus­clé de Do­nald Trump, qui re­tire son pays de l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien en mai 2018, ré­pond dé­sor­mais ce­lui, guer­rier, des pas­da­ran. Quant au pré­sident turc, il n’hé­site pas à dé­cla­rer que les États-unis, al­liés du PYD en Sy­rie, consti­tuent la prin­ci­pale me­nace stra­té­gique pour son pays. Ayant ca­pi­tu­lé de­vant la Rus­sie, il exige, en signe de ré­com­pense « stra­té­gique », que Wa­shing­ton ca­pi­tule de­vant lui en re­ti­rant son sou­tien au PYD, maître de 25 % du pays, voire en quit­tant pu­re­ment et sim­ple­ment la Sy­rie. L’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine, dont les « fau­cons » ne cachent pas leur mé­fiance à l’égard de Re­cep Tayyip Er­do­gan, se sou­met­tra-t-elle à cette de­mande pour pré­ser­ver un « al­lié » tra­di­tion­nel ? Aban­don­ne­ra-t-elle son ob­jec­tif de pe­ser sur l’ave­nir de la Sy­rie et, plus im­por­tant en­core, de contrer l’iran, pour « lais­ser à d’autres le soin de s’en oc­cu­per », comme le pré­sident amé­ri­cain, ra­pi­de­ment contre­dit par ses col­la­bo­ra­teurs, l’a an­non­cé le 30 mars 2018 ? Ou ten­te­ra-t-elle, au contraire, d’y ren­for­cer sa pré­sence en im­pli­quant mi­li­tai­re­ment ses autres al­liés, no­tam­ment l’ara­bie saou­dite et l’égypte, dans des zones arabes, à Deir ez-zor et à Da­raa ? Dans quelle me­sure Is­raël, dont les at­taques sur des cibles ira­niennes en Sy­rie se mul­ti­plient et se font de plus en plus meur­trières au fil des mois (3), mais aus­si l’ara­bie saou­dite, qui n’a pas les moyens de jouer seule un rôle mi­li­taire dans la ré­gion, pè­se­ront-ils dans les ul­times dé­ci­sions amé­ri­caines ?

S’il est trop tôt pour ré­pondre à ces ques­tions, force est d’ob­ser­ver qu’après la dé­faite ap­pa­rente – mais po­ten­tiel­le­ment ré­ver­sible – de L’EI, c’est l’iran qui est dé­sor­mais dans la ligne de mire des États-unis et que la Rus­sie et la Tur­quie risquent d’être obli­gées de se po­si­tion­ner par rap­port à cette « donne lourde », soit en ac­cé­lé­rant leur co­opé­ra­tion entre elles, mais aus­si avec Té­hé­ran, soit, à l’in­verse, en s’en­ga­geant dans des stra­té­gies uni­la­té­rales aban­don­nant ce pays à son sort.

• Les an­ti­dé­mo­cra­ties

De­puis le 11 sep­tembre 2011 et, de ma­nière plus fla­grante, de­puis l’oc­cu­pa­tion de l’irak en 2003, nombre de voix se sont éle­vées dans les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales pour cri­ti­quer les po­li­tiques in­ter­ven­tion­nistes amé­ri­caines, qui furent ef­fec­ti­ve­ment dé­sas­treuses. De même, il est de­ve­nu un lieu com­mun de railler l’ar­ro­gance de la pré­si­dence Trump, qui n’est éga­lée que par son in­cu­rie, ou de dé­non­cer le poids de l’es­ta­blish­ment mi­li­taire dans la dé­ter­mi­na­tion même des po­li­tiques étran­gères amé­ri­caines, qui

fra­gi­lise le sys­tème dé­mo­cra­tique du pays. En­tiè­re­ment fon­dées, ces ob­ser­va­tions ne doivent ce­pen­dant pas nous aveu­gler sur le fait que les pou­voirs ira­nien, russe et turc im­pli­qués dans le conflit sy­rien avec au­tant de bru­ta­li­té que de cy­nisme re­pré­sentent les « an­ti­dé­mo­cra­ties » du XXIE siècle.

Bien que dis­tincts des ré­gimes to­ta­li­taires du siècle pas­sé, is­sus du « pro­ces­sus de bru­ta­li­sa­tion des so­cié­tés eu­ro­péennes » de la Grande Guerre (4), ces pou­voirs placent l’ini­mi­tié in­terne et ex­terne au coeur du po­li­tique, as­si­milent leurs op­po­si­tions et dis­si­dences à la tra­hi­son, visent à « res­tau­rer » un ordre an­cien pré­ten­du­ment au­then­tique et noble qui au­rait été cor­rom­pu par l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion et la fé­lo­nie des « élites », consi­dèrent l’his­toire comme un champ de ba­taille per­ma­nent. Ils vouent un culte « chi­lias­tique » à Kai­ros, le dieu de l’op­por­tu­ni­té et de l’aven­ture, et non pas à Chro­nos, qui ins­ti­tue le temps (5), et pensent l’ave­nir comme le temps de leur re­vanche sur la ba­taille d’al-qa­di­siyya (en 636), le siège de Mos­cou (en 1612) ou la Pre­mière Guerre mondiale. Cul­ti­vant l’idéal de la fu­sion char­nelle entre la « na­tion » et son « chef » in­car­nant le pas­sé et le fu­tur, les trois ré­gimes ira­nien, russe et turc re­jettent l’ins­ti­tu­tion­na­li­té lé­gale ra­tion­nelle né­ces­saire à leur sur­vie pour la rem­pla­cer par des struc­tures pa­raé­ta­tiques. Contrai­re­ment aux an­ti­dé­mo­cra­ties, du pas­sé ou du pré­sent, les dé­mo­cra­ties au­to­risent leur au­to­cri­tique et se nour­rissent de leurs fai­blesses et de leurs dé­chi­rures. Mais sans force de mo­bi­li­sa­tion, pri­son­nières de leurs lour­deurs ad­mi­nis­tra­tives et du temps long qu’elles exigent, in­ca­pables de sur­mon­ter leurs propres phi­lis­ti­nismes et leurs nar­cis­sismes na­tio­naux, elles ont sou­vent du mal à faire face aux an­ti­dé­mo­cra­ties, pis en­core, à se faire confiance pour leur op­po­ser une ré­sis­tance. Il est évident qu’elles ne sont pas da­van­tage pres­sées de faire face aux tra­gé­dies du Moyen-orient, que leurs po­li­tiques er­ro­nées ou leur aveu­gle­ment n’ont fait qu’ag­gra­ver. Au-de­là de ce constat, ce­pen­dant, se pose la ques­tion de sa­voir jus­qu’où et jus­qu’à quand peuvent-elles res­ter inertes ou ca­pi­tu­ler de­vant les non-dé­mo­cra­ties ? Jus­qu’où peuvent-elles ac­cep­ter de de­ve­nir les otages de la puis­sance de nui­sance qu’elles uti­lisent avec au­tant de cy­nisme que de brio ? De la ré­ponse à cette ques­tion dé­pen­dra l’ave­nir du Moyen-orient, mais aus­si le leur. Et cette ré­ponse, nous la connais­sons : les dé­mo­cra­ties ne peuvent igno­rer que ce qui se passe à Alep, à Afryn, dans la Ghou­ta orien­tale, à Yar­mouk, dé­truits l’un après l’autre par un pou­voir mi­li­cien (6) ou une force d’oc­cu­pa­tion… n’est pas une « note de bas de page » dans l’his­toire, comme le bom­bar­de­ment de Guer­ni­ca en avril 1937, du­rant la guerre ci­vile es­pa­gnole (1936-1939), ne le fut point par le pas­sé. Comme le rap­pe­lait Ray­mond Aron (1905-1983) à pro­pos des an­ti­dé­mo­cra­ties de son temps, les puis­sances dé­mo­cra­tiques doivent, certes, es­sayer de « ré­soudre pa­ci­fi­que­ment toutes les ques­tions », mais elles doivent aus­si sa­voir rompre avec leurs au­to­fla­gel­la­tions pour leur ré­sis­ter, si né­ces­saire, avec tous les moyens à leur dis­po­si­tion (7).

© Afp/mah­mud Hams

Un Pa­les­ti­nien s’ap­prête à lan­cer une pierre contre les forces is­raé­liennes, dé­ployées à la fron­tière avec Ga­za, le 18 mai 2018.

Le pré­sident turc, Re­cep Tayyip Er­do­gan, re­çoit son ho­mo­logue ira­nien, Has­san Ro­ha­ni, à An­ka­ra, le 4 avril 2018.

Pen­dant que les Uni­tés de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire luttent en Irak (ici à Ha­wi­ja, le 4 oc­tobre 2017) contre Daech avec le sou­tien de l’iran, la po­li­tique de Do­nald Trump est vi­ve­ment cri­ti­quée dans la ré­gion, comme ici dans le sud du Li­ban, en mai 2018.

L’ex­trême frag­men­ta­tion de l’ordre po­li­tique en Li­bye em­pêche la re­cons­truc­tion, lais­sant le pays aux mains des mi­lices. Ici, Ben­gha­zi, le 15 fé­vrier 2018.

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