Mon tis­su pré­fé­ré : er­rances de femmes à l’aube de la guerre ci­vile sy­rienne

Moyen-Orient - - CINÉMA -

Aus­si étran­ge­ment oni­rique que dra­ma­ti­que­ment réa­liste, Mon tis­su pré­fé­ré, de la Sy­rienne Gaya Ji­ji, re­late, dans une oeuvre sen­sible et im­par­faite, une ren­contre entre les sphères pri­vée et po­li­tique à Da­mas, au dé­but de la guerre ci­vile de 2011. C’est l’his­toire de la longue er­rance de Nah­la, jeune femme de la classe moyenne dont le des­tin de femme se ré­vèle dé­ce­vant. C’est l’his­toire d’un peuple, dont la frus­tra­tion trop long­temps ré­pri­mée éclate dans les rues.

ÀDa­mas, en mars 2011, la ville gronde de ma­ni­fes­ta­tions pa­ci­fiques contre le gou­ver­ne­ment de Ba­char al-as­sad (de­puis 2000), pré­ci­pi­tant le pays dans une san­glante guerre ci­vile. Dans cette at­mo­sphère élec­trique, le film se fo­ca­lise sur Nah­la, jeune femme dont le dé­sir et les sens s’éveillent sans s’épa­nouir, dans l’ap­par­te­ment qu’elle par­tage avec sa mère et ses soeurs. Sa prin­ci­pale oc­cu­pa­tion consiste en de longues rê­ve­ries fan­tas­ma­go­riques aux­quelles elle s’adonne sur son lit, après avoir en­fi­lé les pièces de lin­ge­rie en soie qu’elle semble col­lec­tion­ner grâce à son pe­tit sa­laire de ven­deuse. L’ap­par­te­ment, huis clos étouf­fant, est le théâtre de ses fian­çailles avor­tées avec Sa­mir, émi­gré aux États-unis. Sa mère es­pé­rait que toute la fa­mille puisse s’y ex­pa­trier et fuir l’in­évi­table guerre ci­vile, mais Nah­la est trop re­vêche et Sa­mir lui pré­fé­re­ra sa soeur My­riam.

Tan­dis que Nah­la se voit dé­pos­sé­dée de sa lin­ge­rie tant ché­rie (dont on réuti­lise les tis­sus pour faire le trous­seau de ma­riée de My­riam), son er­rance l’amène à la porte de Ma­dame Ji­ji et de sa mai­son close. Elle va l’au­to­ri­ser à y pé­né­trer en tant qu’ob­ser­va­trice. Mais tout comme l’ap­par­te­ment fa­mi­lial, comme la Sy­rie, le bor­del de Ma­dame Ji­ji n’est qu’une énième pri­son où Nah­la ne trou­ve­ra pas sa place.

• Quand l’in­time ren­contre le des­tin na­tio­nal

Ayant com­men­cé l’écri­ture de son scé­na­rio en 2011, Gaya Ji­ji nous em­barque dans une double quête avor­tée de li­ber­té. Celle de Nah­la et celle du peuple sy­rien. On peut re­gret­ter que les mo­ti­va­tions de la jeune femme semblent im­pré­cises, et leur lec­ture est brouillée. Mais le mes­sage de­meure : le des­tin de Nah­la est in­ti­me­ment lié à ce­lui de la Sy­rie, car der­rière les images des bom­bar­de­ments vé­hi­cu­lées par les mé­dias, Gaya Ji­ji tient à rap­pe­ler que les Sy­riens et les Sy­riennes vivent, es­pèrent, se fiancent, rêvent, et même, se mas­turbent. En fi­li­grane, la réa­li­sa­trice dis­sé­mine des images d’ar­chives des mas­sacres per­pé­trés à Da­mas, fil­més au té­lé­phone por­table. En fond so­nore des scènes do­mes­tiques, on en­tend des dis­cours de Ba­char al-as­sad cra­chés par un poste de ra­dio gré­sillant. Dans cette ville en proie à une mi­li­ta­ri­sa­tion crois­sante, Gaya Ji­ji ose dire que der­rière la réa­li­té de la guerre, per­dure celle de la frus­tra­tion sexuelle et so­ciale des femmes dans les so­cié­tés pa­triar­cales. Alors que leur mère craint pour leur vie si la guerre ve­nait à écla­ter pour de bon, la plus jeune des soeurs, Lyne, s’écrie : « De toutes les fa­çons, on est dé­jà mortes. » La sen­tence sans ap­pel in­ter­pelle : qu’ont donc à perdre des femmes à qui la so­cié­té ne don­nait dé­jà pas grand-chose ?

Le film est l’his­toire d’un che­mi­ne­ment. Ce­lui de Nah­la et du peuple sy­rien. Tous deux, face au constat que leurs as­pi­ra­tions ne se­ront ja­mais prises en consi­dé­ra­tion, em­brassent la voie de la trans­gres­sion, par­ta­geant la convic­tion que c’est la seule échap­pa­toire face à l’in­ac­cep­table fa­ta­li­té. Dans la scène fi­nale, Nah­la laisse le vent em­por­ter les chutes en soie de son an­cienne che­mise de nuit. Les lam­beaux de tis­su noir s’en­volent alors au-dessus de Da­mas. Nul ne sait où les por­te­ra leur er­rance. Ja­mi­la Fi­za­zi

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