Re­pères ser­vices se­crets : La re­prise en main des ser­vices de sé­cu­ri­té al­gé­riens : rup­ture ou ré­ajus­te­ment ?

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Fla­vien Bour­rat

Le 13 sep­tembre 2015, un com­mu­ni­qué de la pré­si­dence de la Ré­pu­blique al­gé­rienne an­non­çait l’ad­mis­sion à la re­traite du gé­né­ral de corps d’ar­mée Mo­ha­med Me­diène, dit « Tou­fik », né en 1939. Ce der­nier, à la tête de son puis­sant ser­vice, le Dé­par­te­ment de ren­sei­gne­ment et de sé­cu­ri­té (DRS), du­rant vingt-cinq ans, avait re­pré­sen­té une sorte d’état dans l’état. Cet évé­ne­ment a été in­ves­ti d’une por­tée consi­dé­rable, car il a si­gni­fié, au-de­là du re­trait d’une per­son­na­li­té hors norme do­tée de pou­voirs ten­ta­cu­laires, la fin d’un cycle po­li­ti­co-sé­cu­ri­taire né de la crise de la fin des an­nées 1980 et de la guerre ci­vile (1992-2002) qui s’est en­sui­vie. Pour au­tant, ce chan­ge­ment, s’il a mis fin à cette sin­gu­lière dyar­chie – le DRS et le pou­voir pré­si­den­tiel – qui pré­si­da aux des­ti­nées de l’al­gé­rie pen­dant près d’un quart de siècle, ne re­met pas en cause le poids et le rôle de l’ap­pa­reil de sé­cu­ri­té et de ren­sei­gne­ment – à cô­té de l’ar­mée na­tio­nale po­pu­laire (ANP) – au sein de l’état al­gé­rien. • Un homme in­vi­sible, un gé­né­ral om­ni­pré­sent

De­puis les an­nées 2000, un pe­tit jeu consis­tait à ten­ter d’iden­ti­fier Mo­ha­med Me­diène sur des pho­to­gra­phies et des films dif­fu­sés sur les ré­seaux so­ciaux. L’in­té­res­sé pre­nait un soin mé­ti­cu­leux à ce que son vi­sage n’ap­pa­raisse sur au­cun do­cu­ment – son pre­mier por­trait pu­blic, dé­jà an­cien et sans que son iden­ti­té ait été men­tion­née, date d’avril 2007, en cou­ver­ture de l’ou­vrage de Lyes La­ri­bi (L’al­gé­rie des Généraux, Max Mi­lo) et où il ap­pa­raît en­core jeune et en uni­forme. Dans le même es­prit, le chef du DRS culti­vait le flou quant à cer­tains élé­ments de sa bio­gra­phie, en par­ti­cu­lier ses ori­gines géo­gra­phiques et sa for­ma­tion. En pra­ti­quant un tel goût du se­cret propre à ali­men­ter craintes et fan­tasmes, du reste fré­quent au temps de la guerre froide chez cer­tains res­pon­sables de ser­vice de ren­sei­gne­ment, le gé­né­ral Me­diène fai­sait sienne la vi­sion du chef telle que dé­ve­lop­pée par Charles de Gaulle (1890-1970) dans le livre Le fil de l’épée (Ber­ger-le­vrault, 1932) : « Le pres­tige ne peut al­ler sans mys­tère, car on ré­vère peu ce que l’on connaît trop bien. » Cette dis­cré­tion poussée à l’ex­trême s’ap­puyait sur un pou­voir coer­ci­tif bien réel et apte à sus­ci­ter la crainte à tous les éche­lons du pou­voir et de la so­cié­té. En té­moigne le fait que, jus­qu’à une pé­riode ré­cente, le nom même du chef du DRS n’était évo­qué par les Al­gé­riens qu’à mi-voix ou de ma­nière al­lu­sive, tou­jours sous son pseu­do­nyme, y com­pris hors du ter­ri­toire na­tio­nal. L’image culti­vée par Mo­ha­med Me­diène, pour mys­té­rieuse qu’elle ait été, s’ac­cor­dait bien avec la na­ture opaque du sys­tème po­li­tique et éta­tique al­gé­rien de­puis l’in­dé­pen­dance. Ce qui fut, de 1962 à 1987, la Sé­cu­ri­té mi­li­taire (SM), an­cêtre du DRS et hé­ri­tière du mi­nis­tère de l’ar­me­ment et des Liai­sons gé­né­rales, créé pen­dant la guerre (1954-1962), n’en était pas moins aus­si puis­sant et oc­culte que ce der­nier et, de ce fait, re­dou­té en tant que po­lice po­li­tique. Le chan­ge­ment ap­por­té avec l’avè­ne­ment de l’ère Tou­fik a ré­si­dé moins dans l’éten­due des pré­ro­ga­tives de l’ap­pa­reil de ren­sei­gne­ment al­gé­rien, dé­jà très im­por­tante à l’époque de la SM, que dans l’au­to­no­mie de son chef par rap­port non seule­ment au pou­voir exé­cu­tif, mais aus­si à L’ANP dont il était of­fi­ciel­le­ment cen­sé dé­pendre de­puis la ré­forme des ser­vices mise en place en 1990.

Cette si­tua­tion, sans équi­valent dans une ré­gion pour­tant pro­pice à une pré­émi­nence de l’« État pro­fond » au sein du sys­tème ins­ti­tu­tion­nel, a été fa­ci­li­tée par le double contexte créé par l’af­fai­blis­se­ment du pou­voir exé­cu­tif – du moins jus­qu’à l’élec­tion d’ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka en 1999 – et de l’an­cien par­ti unique, le Front de li­bé­ra­tion na­tio­nal (FLN), et du dé­clen­che­ment de la guerre ci­vile consé­cu­tive à l’in­ter­rup­tion du pro­ces­sus élec­to­ral en jan­vier 1992. De fait, le DRS, sous la di­rec­tion du gé­né­ral Me­diène, tout en ayant la main sur des fonc­tions sé­cu­ri­taires of­fi­cielles dé­jà ex­trê­me­ment éten­dues, a exer­cé un contrôle étroit et sans par­tage sur les dif­fé­rents sec­teurs du do­maine pu­blic. Le se­cret de la lon­gé­vi­té de Tou­fik ré­side pro­ba­ble­ment dans le fait qu’il a fonc­tion­né comme le ré­gu­la­teur de la vie po­li­tique al­gé­rienne, ar­bi­trant les conflits et les ri­va­li­tés et, au be­soin, im­po­sant ses de­si­de­ra­ta, le tout hors du champ vi­sible de la scène pu­blique. Pour au­tant, et en dé­pit des ap­pa­rences, il a dû com­po­ser à par­tir de 1999, par­fois de ma­nière conflic­tuelle, mais tou­jours dis­crète, avec le chef de l’état,

sans ja­mais s’af­fi­cher comme un contre­pou­voir vis-à-vis de ce der­nier.

• La ge­nèse d’un dé­clin

L’éloi­gne­ment de L’ANP de la ges­tion des af­faires po­li­tiques et son re­cen­trage sur les ques­tions de dé­fense en 2004 sont consé­cu­tifs à la ré­élec­tion d’ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka et à l’af­fer­mis­se­ment du contrôle de ce der­nier sur l’ap­pa­reil d’état. Or ce qui est ap­pa­ru comme un chan­ge­ment de rap­port de force par rap­port à la si­tua­tion pré­va­lant de­puis le dé­but de la crise des an­nées 1990 n’a pas af­fec­té la po­si­tion du DRS et de son chef, voire, dans une cer­taine me­sure, l’a raf­fer­mie. À par­tir de là s’est mis en place une sorte de gent­le­man agree­ment, non dé­nué d’ar­rière-pen­sées, entre Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka et Tou­fik, ce der­nier ap­por­tant même son sou­tien en 2009 à une troi­sième can­di­da­ture du pré­sident sor­tant. Pour­tant, l’ho­ri­zon a com­men­cé à s’obs­cur­cir à l’orée de la dé­cen­nie 2010 pour un homme consi­dé­ré comme in­ex­pug­nable, mais qui a dû te­nir compte de son âge, des pro­dromes de la suc­ces­sion d’un pré­sident à la san­té chan­ce­lante et des bou­le­ver­se­ments in­duits par les ré­vo­lu­tions de 2011 chez les voi­sins tu­ni­sien et li­byen. Pris de court comme tout un cha­cun par ces évé­ne­ments sans pré­cé­dent dans la ré­gion, le DRS a été dé­pas­sé par les consé­quences po­li­tiques et sé­cu­ri­taires de chan­ge­ments stra­té­giques dont il ne maî­tri­sait pas les évo­lu­tions pos­sibles. En té­moigne l’at­taque meur­trière en jan­vier 2013 du site d’ex­ploi­ta­tion ga­zière de Ti­guen­tou­rine (In Ame­nas) par des élé­ments dji­ha­distes ve­nus de Li­bye. En­suite, cette même an­née 2013 a vu le chef de l’état re­ti­rer au DRS cer­taines pré­ro­ga­tives sen­sibles, dé­sor­mais confiées à d’autres dé­par­te­ments mi­nis­té­riels. En­fin, en août de la même an­née, le gé­né­ral Me­diène a été la cible d’une at­taque pu­blique vi­ru­lente de la part du se­cré­taire gé­né­ral du FLN de l’époque, Amar Saa­da­ni. Cet acte sans pré­cé­dent a dé­sa­cra­li­sé en quelque sorte la per­sonne de Tou­fik, même si Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka a pris of­fi­ciel­le­ment la dé­fense de ce der­nier et de son ser­vice. Mais la co­ha­bi­ta­tion ta­cite entre les deux pôles a com­men­cé à par­tir de là à battre de l’aile au pro­fit de la pré­si­dence, d’au­tant que cel­le­ci n’a pas di­gé­ré les pour­suites en­ga­gées par le DRS contre l’un de ses proches, l’an­cien mi­nistre de l’éner­gie, Cha­kib Khe­lil (1999-2010).

L’épi­logue de cette crise a été le dé­part en re­traite du gé­né­ral Me­diène, qui ap­pa­raît comme le pre­mier épi­sode d’une sé­rie de rem­pla­ce­ments ma­jeurs qui de­vraient iné­luc­ta­ble­ment af­fec­ter les deux autres prin­ci­pales fi­gures du sys­tème, en pre­mier lieu le pré­sident de la Ré­pu­blique, mais aus­si le chef d’état-ma­jor de L’ANP.

• Un cham­bou­le­ment en trompe-l’oeil ?

La mise à la re­traite de Tou­fik a été sui­vie, en jan­vier 2016, par la dis­so­lu­tion du DRS et son rem­pla­ce­ment par le Dé­par­te­ment de sur­veillance et de sé­cu­ri­té (DSS). Cette nou­velle struc­ture se dis­tingue de la pré­cé­dente par le fait qu’elle est pla­cée di­rec­te­ment sous l’au­to­ri­té du chef de l’état – un re­tour à la si­tua­tion ante 1990 – et qu’elle se pré­sente comme un or­gane de coor­di­na­tion coif­fant trois grandes di­rec­tions en prin­cipe au­to­nomes : la Di­rec­tion de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (DSI), la Di­rec­tion gé­né­rale de la do­cu­men­ta­tion et de la sé­cu­ri­té

in­té­rieure (DGDSE), la Di­rec­tion gé­né­rale du ren­sei­gne­ment tech­nique (DGRT). Son res­pon­sable, le gé­né­ral-ma­jor Ath­mane « Ba­chir » Tar­tag, est of­fi­ciel­le­ment conseiller au­près du pré­sident de la Ré­pu­blique char­gé de la coor­di­na­tion des trois nou­velles di­rec­tions.

À pre­mière vue, ce dis­po­si­tif tra­duit une vo­lon­té de rup­ture pro­fonde avec l’ère pré­cé­dente au pro­fit du pou­voir exé­cu­tif, et une mise au pas de l’ap­pa­reil de sé­cu­ri­té et de ren­sei­gne­ment qui était de­ve­nu trop puis­sant, trop cen­tra­li­sé et au­to­nome à l’époque du DRS. La ques­tion du de­ve­nir du DRS et de la suc­ces­sion de son tout­puis­sant di­rec­teur était d’ailleurs po­sée de­puis de nom­breuses an­nées. Il n’avait pas d’hé­ri­tier dé­si­gné – son fi­dèle bras droit, Smaïn La­ma­ri, étant dé­cé­dé en 2007 – et il semble qu’il avait re­fu­sé de for­mer un suc­ces­seur, par crainte de se voir en­suite rem­pla­cé par ce­lui-ci. À par­tir de là, on pou­vait ima­gi­ner que le fu­tur chef des ser­vices de ren­sei­gne­ment n’au­rait ni l’as­cen­dant ni le pou­voir de Mo­ha­med Me­diène et se­rait une per­son­na­li­té plus « or­di­naire », donc plus fa­ci­le­ment contrô­lable. De même, ce chan­ge­ment de ti­tu­laire condui­rait im­man­qua­ble­ment à la re­mise au pas d’une ins­ti­tu­tion dès lors que les cir­cons­tances ex­cep­tion­nelles ayant en­traî­né sa créa­tion avaient dis­pa­ru.

S’il y a in­con­tes­ta­ble­ment re­prise en main de l’ap­pa­reil de ren­sei­gne­ment, peut-on tou­te­fois par­ler d’un bou­le­ver­se­ment en pro­fon­deur, s’agis­sant de sa place et de son rôle dans la po­li­tique de sé­cu­ri­té na­tio­nale ? Ne s’agit-il pas da­van­tage d’un ré­ajus­te­ment, d’une nor­ma­li­sa­tion vou­lue par les cir­cons­tances po­li­tiques et stra­té­giques à la­quelle fait face l’al­gé­rie, comme plu­sieurs in­dices semblent l’in­di­quer ?

En pre­mier lieu, force est de consta­ter que le non-dit et l’opa­ci­té conti­nuent d’en­tou­rer tout ce qui touche au su­jet concer­né. En té­moigne le fait que le dé­cret de dis­so­lu­tion du DRS et de son rem­pla­ce­ment par le DSS n’est pas pu­bliable. Au­cune pré­ci­sion n’a été four­nie sur les fonc­tions of­fi­cielles de son « conseiller-di­rec­teur », sur le champ d’ac­tion des trois grandes di­rec­tions, ni sur l’ar­ti­cu­la­tion de leurs mis­sions avec les ser­vices du mi­nis­tère de l’in­té­rieur, la gen­dar­me­rie et L’ANP, pas plus que sur les orien­ta­tions na­tio­nales en ma­tière de sé­cu­ri­té et de ren­sei­gne­ment. Cette ab­sence de com­mu­ni­ca­tion of­fi­cielle est en dé­ca­lage avec les pra­tiques dé­sor­mais en vi­gueur chez les voi­sins de l’al­gé­rie, où le su­jet n’est plus ta­bou et fait l’ob­jet de com­mu­ni­ca­tion de la part des au­to­ri­tés, dans une cer­taine me­sure au Ma­roc, mais de ma­nière plus ou­verte en Tu­ni­sie (1). En­suite, on peut re­mar­quer que les trois grandes di­rec­tions qui consti­tuent le nou­veau ser­vice sont les ré­pliques fi­dèles de celles exis­tant pré­cé­dem­ment au sein du DRS, ce qui laisse sup­po­ser que leur struc­ture et leurs pré­ro­ga­tives res­pec­tives n’ont pas chan­gé. Le DRS gé­rait of­fi­ciel­le­ment le ren­sei­gne­ment et la sé­cu­ri­té na­tio­nale à l’ex­té­rieur et à l’in­té­rieur des fron­tières, ain­si que la sé­cu­ri­té des forces ar­mées (cette fonc­tion a été trans­fé­rée en 2013 à l’état­ma­jor de L’ANP). Il fonc­tion­nait en outre comme une vé­ri­table po­lice po­li­tique, exer­çant un contrôle étroit sur dif­fé­rents sec­teurs de la vie pu­blique, qu’il s’agisse des mé­dias, de la po­li­tique, de l’éco­no­mie, des re­pré­sen­ta­tions et des res­sor­tis­sants al­gé­riens à l’étran­ger. Dans ce cas, il y a fort à pen­ser que la DSI, au­pa­ra­vant la plus im­por­tante branche du DRS, conserve ce rang, char­gée du contre-es­pion­nage, du contre­ter­ro­risme et, d’une ma­nière gé­né­rale, de la sé­cu­ri­té de l’état, ce der­nier vo­let pou­vant im­pli­quer des pré­ro­ga­tives dé­pas­sant lar­ge­ment celles re­le­vant des mis­sions ha­bi­tuel­le­ment dé­vo­lues à ce type de ser­vice.

En­fin, le pro­fil d’ath­mane « Ba­chir » Tar­tag, co­or­di­na­teur du DSS, té­moigne d’une vo­lon­té de « chan­ge­ment dans la conti­nui­té », qu’il s’agisse des orien­ta­tions opé­ra­tion­nelles, des modes d’ac­tion re­te­nus comme de la vi­sion po­li­ti­co-stra­té­gique. Le gé­né­ral-ma­jor Tar­tag est en ef­fet un pur pro­duit du « sys­tème » DRS, où il a été un proche de son an­cien pa­tron et for­mé dans son sé­rail. Sa no­mi­na­tion, fin 2011, au poste stra­té­gique de di­rec­teur de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure – et donc comme nu­mé­ro deux du DRS – avait été d’ailleurs in­ter­pré­tée comme la pré­dé­si­gna­tion d’un pos­sible suc­ces­seur de Tou­fik, avant qu’il soit mis à la re­traite, puis dé­si­gné en oc­tobre 2014 comme conseiller pour les ques­tions de sé­cu­ri­té et de dé­fense à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique. D’autre part, il pos­sède une longue ex­pé­rience dans le do­maine de la lutte an­ti­ter­ro­riste, ayant été, en par­ti­cu­lier, du­rant la pé­riode la guerre ci­vile des an­nées 1990, chef du Centre prin­ci­pal mi­li­taire d’in­ves­ti­ga­tion (CPMI). Comme son pré­dé­ces­seur, il a été clas­sé par­mi les éra­di­ca­teurs, par­ti­san de la ma­nière forte avec les groupes dji­ha­distes.

Cette po­si­tion sans conces­sion vis-à-vis de la vio­lence ar­mée et du ter­ro­risme, qui n’ex­clut pas au be­soin le re­cours à la né­go­cia­tion et aux po­li­tiques dites de désen­ga­ge­ment et de dé­ra­di­ca­li­sa­tion telles celles que le DRS a en­ga­gées à par­tir de 1997, s’ins­crit dans une vi­sion plus large de la na­tion et de l’état al­gé­riens. Celle-ci, par­ta­gée aus­si bien par les mi­lieux sé­cu­ri­taires que par l’ar­mée, re­pose sur un na­tio­na­lisme in­tran­si­geant – s’ex­pri­mant plus par­ti­cu­liè­re­ment contre le voi­sin et ri­val ma­ro­cain – et une op­po­si­tion à toute ré­cu­pé­ra­tion de ce der­nier par des cou­rants re­ven­di­quant un État à ré­fé­rent re­li­gieux. De ce­la dé­coule une hos­ti­li­té de prin­cipe vis-à-vis de l’is­la­misme po­li­tique (et de ce qui est conve­nu d’ap­pe­ler la mou­vance is­la­mo-conser­va­trice, par­fois pré­sente au sein de par­tis « tra­di­tion­nels » comme le FLN), dont le DRS s’est ap­pli­qué à frag­men­ter et à mar­gi­na­li­ser les cou­rants en­core au­to­ri­sés. Il existe donc, se­lon toute pro­ba­bi­li­té, une conti­nui­té avec la ligne dé­fen­due par l’an­cien DRS, et que l’ap­pa­reil mi­li­ta­ro-sé­cu­ri­taire veille­ra à pré­ser­ver dans la pers­pec­tive de la tran­si­tion po­li­tique et gé­né­ra­tion­nelle qui est dé­jà à l’oeuvre au som­met de l’état.

• Un ré­équi­li­brage dans le do­maine de la sé­cu­ri­té ?

Pour au­tant, il se­rait er­ro­né de vou­loir sys­té­ma­ti­que­ment op­po­ser un pôle pré­si­den­tiel, certes ren­for­cé par la re­prise en main de l’en­semble de l’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire, et ce der­nier qui lui est dé­sor­mais su­bor­don­né (2). Au-de­là des rap­ports de force in­hé­rents à tout sys­tème po­li­tique, cette re­struc­tu­ra­tion des ser­vices de sé­cu­ri­té a pro­ba­ble­ment veillé à res­pec­ter cer­tains équi­libres, et n’a pu se faire sans d’in­évi­tables ar­bi­trages entre la pré­si­dence, la hié­rar­chie mi­li­taire, mais aus­si les cadres de l’an­cien DRS, qui ont en com­mun l’ob­jec­tif par­ta­gé de main­te­nir le sys­tème ac­tuel en l’état. À ce­la s’ajoute le fait que les deux pi­liers sur les­quels s’ap­puie le ré­gime sont per­çus par une par­tie im­por­tante de la po­pu­la­tion al­gé­rienne comme l’ul­time ga­rant d’une sé­cu­ri­té a mi­ni­ma. De ma­nière plus pro­saïque, le nou­veau contexte stra­té­gique ré­gio­nal, mar­qué par la per­sis­tance de la crise li­byenne, la ré­si­lience des mou­ve­ments dji­ha­distes dans l’es­pace sa­hé­lo-sa­ha­rien et les pro­blèmes po­sés par l’ac­crois­se­ment des mi­gra­tions ir­ré­gu­lières en Mé­di­ter­ra­née oc­ci­den­tale, re­quiert une adap­ta­tion des mis­sions et des moyens dé­vo­lus aux ser­vices de sé­cu­ri­té al­gé­riens, qui passe, entre autres, par le re­nou­vel­le­ment de ses cadres et de ses mé­thodes, comme ce­la est dé­jà à l’oeuvre en Tu­ni­sie et au Ma­roc. Se pose éga­le­ment la ques­tion de la né­ces­saire mais dif­fi­cile mu­tua­li­sa­tion des moyens de ren­sei­gne­ment, en par­ti­cu­lier dans le cadre de la lutte contre le dji­ha­disme. Dès 1999, à la fa­veur de l’ar­ri­vée à la tête de l’état d’ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka, un pro­jet de créer un su­per mi­nis­tère de la Sé­cu­ri­té avait été pro­po­sé par le mi­nistre de l’in­té­rieur de l’époque, Nou­red­dine Ya­zid Ze­rhou­ni (1999-2010), mais avait été blo­qué par le DRS. En 2004, la po­li­tique sé­cu­ri­taire, no­tam­ment la lutte an­ti­ter­ro­riste, a été of­fi­ciel­le­ment confiée aux ser­vices du mi­nis­tère de l’in­té­rieur (Di­rec­tion gé­né­rale de la sû­re­té na­tio­nale, gen­dar­me­rie), sous le contrôle di­rect du chef de l’état, sans que ce­la fa­ci­lite pour au­tant la coo­pé­ra­tion in­ter­ser­vices. La nou­velle confi­gu­ra­tion opé­rée de­puis 2015 offre donc une op­por­tu­ni­té de ré­équi­li­brer et de par­ta­ger les mis­sions dans le do­maine de la sé­cu­ri­té. De­puis le dé­but de l’été 2018, des li­mo­geages en sé­rie ont af­fec­té la plu­part des grands postes de com­man­de­ments sé­cu­ri­taires, po­li­ciers et mi­li­taires. Ont été ain­si re­mer­ciés, sans ex­pli­ca­tion : le gé­né­ral Ab­del­gha­ni Ha­mel, di­rec­teur gé­né­ral de la Sû­re­té na­tio­nale, ré­pu­té in­amo­vible et proche du chef de l’état ; le gé­né­ral-ma­jor Me­nad Nou­ba, com­man­dant la gen­dar­me­rie na­tio­nale ; le gé­né­ral-ma­jor Mo­ha­med Ti­rèche, di­rec­teur cen­tral de la Sé­cu­ri­té des ar­mées ; le com­man­dant des Forces ter­restres de L’ANP ain­si que les com­man­dants des 1re, 2e et 4e ré­gions mi­li­taires. Il est pos­sible que cet im­pres­sion­nant tur­no­ver s’ins­crive dans cette pers­pec­tive comme dans celles de la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle en avril 2019 et de la suc­ces­sion d’ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka.

La presse al­gé­rienne montre, en 2015, le nou­veau vi­sage des ser­vices se­crets, Ath­mane « Ba­chir » Tar­tag. À droite, en vi­gnette, l’une des rares images de Tou­fik.

Des agents en ci­vil ar­rêtent un sup­po­sé mi­li­tant is­la­miste, à Al­ger, le 31 jan­vier 1992.

Pour les Al­gé­riens, le Dé­par­te­ment de ren­sei­gne­ment et de sé­cu­ri­té (DRS) re­pré­sente une sorte d’état dans l’état.

Mé­mo­rial en l’hon­neur des com­bat­tants tom­bés pour l’in­dé­pen­dance, à Al­ger.

Di­rec­teur gé­né­ral de la Sû­re­té na­tio­nale de­puis 2010, Ab­del­gha­ni Ha­mel – ici à Bli­da, en sep­tembre 2012 – a été li­mo­gé en juin 2018.

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