Re­ve­nir dans un pays qui n’existe plus

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Giu­lia Fab­bia­no

La guerre d’al­gé­rie (1954-1962) a mis fin à plus de cent trente ans de co­lo­ni­sa­tion fran­çaise, mar­quant les es­prits et les mé­moires des deux cô­tés de la Mé­di­ter­ra­née. L’an­thro­po­logue Giu­lia Fab­bia­no est al­lée à la ren­contre de « pieds-noirs » (Eu­ro­péens et juifs) et de « har­kis » (Al­gé­riens ayant ser­vi dans les rangs fran­çais du­rant le conflit) qui durent quit­ter la terre où ils sont nés pour s’ins­tal­ler dans l’hexa­gone. Est-ce pos­sible de « re­ve­nir » dans un pays qui n’est plus le leur ?

Je ren­contre pour la pre­mière fois Flo­rence et Éric, soeur et frère, en fé­vrier 2016, dans l’ap­par­te­ment qu’ils ont ache­té sur la Côte d’azur après la vente de la mai­son d’ibi­za (Es­pagne), dans l’es­prit de gar­der un lien avec la Mé­di­ter­ra­née (1). Ils me ra­content l’his­toire « al­gé­rienne » de la fa­mille : des aïeuls émi­grés de Mi­norque (Es­pagne), la for­tune faite à Al­ger, le de­ve­nir mé­tro­po­li­tain en 1962. Ils me montrent des pho­to­gra­phies de per­sonnes et de lieux qu’ils évoquent. Dans les mots de Flo­rence, le dé­part d’al­gé­rie est la « fin d’un monde ». « Pour moi, ra­conte-t-elle, ce qui a été le plus dur dans la vie, c’est la perte de l’al­gé­rie. Le dé­part, c’est la seule chose dont je ne me console pas… Même la mort de notre mère, je l’ai in­té­rio­ri­sée. Vrai­ment, l’al­gé­rie, c’est la chose la plus dure… Et long­temps, on n’a pas pu en par­ler, c’était trop dur. » Quit­tée en juin 1962, quelques se­maines avant la pro­cla­ma­tion de l’in­dé­pen­dance, l’al­gé­rie de Flo­rence et d’éric, res­pec­ti­ve­ment qua­torze et dix ans à l’époque, est un pays dou­ble­ment in­exis­tant : pays per­du de l’en­fance, pays per­du de l’ave­nir. Pays qui fut le leur, mais qui dé­sor­mais leur est étran­ger.

• Le sou­ve­nir d’une en­fance heu­reuse, une nos­tal­gie mé­mo­rielle

« C’est dé­rou­tant, pour­suit Flo­rence, c’est un pays qu’on a per­du sans le perdre vrai­ment. Ce n’est pas comme les Sy­riens qui ne peuvent plus re­tour­ner dans le leur. Non, il est là, le pays, mais il n’est plus le nôtre. » Là où le pas­sé ne peut plus s’as­so­cier à l’ave­nir dans les ter­ri­toires du pré­sent, ils y sont dé­jà « re­tour­nés ». Ils y sont al­lés en tant que vi­si­teurs. Flo­rence par trois fois : la pre­mière fois, quelques an­nées après l’in­dé­pen­dance, avec son pe­tit-ami, puis pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles dans les an­nées 1970, et en 2010, en fa­mille. Éric, en 1989, avec leur mère et oncle. De ces re­tours, ils n’en ont pas gar­dé la même ex­pé­rience : po­si­tive pour Flo­rence, ten­due pour Éric qui, à cause du sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té res­sen­ti par leur mère, a dû écour­ter son sé­jour. Son voyage a aus­si été « am­pu­té » sym­bo­li­que­ment. À Si­di-fredj (au­tre­fois Si­diFer­ruch), plage du dé­bar­que­ment fran­çais en 1830 oc­cu­pée par les ré­si­dences se­con­daires de la po­pu­la­tion eu­ro­péenne, où les pa­rents et les grands-pa­rents avaient l’ha­bi­tude de pas­ser leurs week-ends, « je me fai­sais une joie, conti­nue Éric, de re­trou­ver cette mai­son… ra­sée… un par­king… et alors là…, j’ai eu… j’ai eu… comme si l’on m’avait vo­lé une par­tie de mon en­fance,© une par­tie de mon re­tour. Ça m’a fait quelque chose… Le fait qu’elle ait dis­pa­ru a cas­sé une par­tie de mon… ». Flo­rence évoque à ce pro­pos sa déception de re­trou­ver un autre lieu de la mé­moire fa­mi­liale, la ferme de De­ly Brahim : « La mai­son elle-même est dé­cré­pite » ; son frère lui ré­torque : « Oui mais elle existe, elle est mal en­tre­te­nue, je suis d’ac­cord… De 70 hec­tares, c’est de­ve­nu 500 mètres car­rés. » « Si­di-fer­ruch » est évo­qué plu­sieurs fois : « Pour nous, c’était le pa­ra­dis. Il y avait une grande plage, et les deux ro­chers…, c’était mer­veilleux. » Ils pro­gramment un voyage d’ici à fin 2018, avec leurs en­fants res­pec­tifs, qui leur font le re­proche de très peu connaître cette his­toire. « Moi, j’ai du mal à ex­pli­quer, re­con­naît Flo­rence. Je ne suis pas pé­da­gogue, je ne ra­conte pas et dis tou­jours la même chose : que j’ai connu le bon­heur to­tal, le bon­heur in­tense, le bon­heur ab­so­lu. Pe­tite fille, je me rap­pelle que je me pro­me­nais sur la place de Si­di-fer­ruch en me di­sant “qu’est-ce que je suis heu­reuse !”. Je ne sais pas ra­con­ter et puis, qu’est-ce qu’il y a à ra­con­ter ? Je vais à l’école, je vais le week-end à Si­di-fer­ruch avec les amis… » La pos­si­bi­li­té que je les ac­com­pagne est dis­cu­tée. Flo­rence n’y voit pas d’in­con­vé­nients, même si c’est la pre­mière fois qu’elle se rend à Al­ger avec une per­sonne non pied-noir. Je se­rais une ex­cep­tion, comme

elle l’ex­plique : « Je ne veux ab­so­lu­ment pas al­ler en Al­gé­rie avec des gens qui ne sont pas pieds-noirs. Je veux un re­gard pied-noir, je veux cette am­biance-là… Y al­ler avec des amis fran­çais… non, ils sont trop loin, ce n’est pas du tout le même re­gard. C’est un pays qui peut être bar­bant. Je n’ai pas en­vie d’un re­gard né­ga­tif. Je peux le dire, moi, mais je n’ai pas en­vie que les autres le disent… »

• Le temps du re­tour

Flo­rence et Éric ne sont pas les seuls à être re­tour­nés en Al­gé­rie ou à en­vi­sa­ger de le faire. Au mo­ment où la dia­spo­ra est en­cou­ra­gée à re­ve­nir, d’autres po­pu­la­tions in­ves­tissent le pays dans l’ombre au nom de leurs ra­cines (har­kis, pieds-noirs, juifs). Force est en ef­fet de consta­ter que la co­lo­ni­sa­tion a fait de l’al­gé­rie une terre na­tive – na­tale ou an­ces­trale – pour une po­pu­la­tion hé­té­ro­gène : aux au­toch­tones juifs et mu­sul­mans qui y vi­vaient au mo­ment du dé­bar­que­ment en 1830 vinrent s’ajou­ter les co­lons aus­si bien fran­çais qu’étran­gers : Es­pa­gnols, Mal­tais, Ita­liens. Plus de cin­quante ans après son in­dé­pen­dance, pro­cla­mée le 5 juillet 1962, nom­breux sont donc ceux, en France, à être concer­nés par une his­toire al­gé­rienne. La po­si­tion adop­tée par l’al­gé­rie à l’égard des dif­fé­rents groupes mé­mo­riels n’est ce­pen­dant pas la même se­lon qu’il s’agit des an­ciennes po­pu­la­tions co­lo­ni­sées ou co­lo­ni­sa­trices et de leurs en­ga­ge­ments pen­dant la guerre de li­bé­ra­tion. Dès 1962, le re­tour des im­mi­grés et de leurs en­fants a re­te­nu l’at­ten­tion du gou­ver­ne­ment, qui a vou­lu mettre en oeuvre des dis­po­si­tifs cen­sés l’en­cou­ra­ger, contrai­re­ment à ce­lui des har­kis qui, pen­dant des dé­cen­nies, a été en­tra­vé – re­fus de vi­sa, re­fou­le­ment de per­sonnes et de bières à la fron­tière – et qui reste en­core de nos jours un su­jet ta­bou (2). Quant à ce­lui des pieds-noirs et des juifs, il n’a, à quelques ex­cep­tions près (3), pas été pro­mu au nom d’un pro­ces­sus d’eth­no­na­tio­na­li­sa­tion du pas­sé, à la dif­fé­rence des choix ef­fec­tués par le Ma­roc et la Tu­ni­sie qui ac­cueillent chaque an­née des cars de pè­le­rins juifs. Or que ce re­tour ne soit pas en­ca­dré ins­ti­tu­tion­nel­le­ment ni pris en charge par des agences de voyages spé­cia­li­sées en cir­cuits de dé­cou­verte ne si­gni­fie pas qu’au­cune dy­na­mique, in­di­vi­duelle ou as­so­cia­tive, ne soit en place.

De­puis la fin de la guerre ci­vile (1992-2002) et les dé­cla­ra­tions d’ou­ver­ture du pré­sident Ab­de­la­ziz Bou­te­fli­ka (de­puis 1999) (4), il sem­ble­rait que le « ver­rou » de la page tour­née ait sau­té pour un nombre im­por­tant de femmes et d’hommes ayant gar­dé un lien pro­fond avec le pays. Le dé­ve­lop­pe­ment de vi­sites à titre in­di­vi­duel ou fa­mi­lial va de pair avec ce­lui de voyages or­ga­ni­sés par des struc­tures com­mu­nau­taires (As­so­cia­tion na­tio­nale des pieds-noirs pro­gres­sistes et leurs amis ou ANPNPA, France-magh­reb) ou par des agences de tou­risme in­ter­cul­tu­rel (Voyag’ac­teur, APCV). Leur es­ti­ma­tion reste tou­te­fois in­cer­taine et dif­fi­cile à ob­te­nir. Les quelques chiffres dis­po­nibles re­montent à 2006 et éva­luent à 60 000 per­sonnes le nombre de tou­ristes mé­mo­riels ayant fran­chi la Mé­di­ter­ra­née avec l’aide de l’as­so­cia­tion France-magh­reb dans les deux an­nées pré­cé­dentes.

• Traces et tra­cés mé­mo­riels

Ces voyages sont une pra­tique as­sez ri­tua­li­sée, ani­mée par une dy­na­mique iden­ti­taire et mé­mo­rielle de quête in­dé­pen­dam­ment des ori­gines et du groupe d’ap­par­te­nance. Ain­si, Barthe, pe­tite-fille de har­kis, af­firme être « al­lée là-bas pour connaître

ses ori­gines, le lieu de ses ra­cines » et pour re­nouer en même temps avec une his­toire col­lec­tive et fa­mi­liale rom­pue par l’ar­ri­vée en France en 1962. De la même ma­nière, Ta­rek, fils d’un couple fran­co-al­gé­rien, ex­prime le be­soin de « fa­bri­quer quelque chose », c’est-à-dire de « mettre de vrais pay­sages, mettre de vraies gens, mettre de vrais vi­sages, mettre de vraies odeurs, mettre de vraies pa­roles… ».

Ce « pro­ces­sus de ré­ap­pro­pria­tion ima­gi­naire » d’un « chez soi » per­du semble pré­sen­ter un sché­ma si­mi­laire au­tour d’« étapes obli­gées » (5). Une spé­cia­liste de ce genre bien spé­ci­fique de tou­risme, Ma­rie-blanche Four­cade, note que « les voya­geurs de­viennent des pè­le­rins de mé­moire et leurs sanc­tuaires ne sont plus né­ces­sai­re­ment re­li­gieux. Les vi­sites s’ar­ti­culent au­tour d’un pro­gramme ré­cur­rent : les lieux pu­blics tels que les églises ou les places pour s’ima­gi­ner la vie en­semble ; les mai­sons pour ra­vi­ver les sou­ve­nirs de fa­mille ; le ci­me­tière pour y re­trou­ver et comp­ter les morts » (6). Les re­tours en Al­gé­rie suivent glo­ba­le­ment ce sché­ma, des­si­nant un iti­né­raire mé­mo­riel à la re­cherche d’un vé­cu per­son­nel ou fa­mi­lial qui a été ge­lé au mo­ment du dé­part.

Cet iti­né­raire est la plu­part du temps pré­pa­ré en amont ; même les voyages in­di­vi­duels portent une forte em­preinte col­lec­tive. Éliane, par exemple, avant de se rendre à Al­ger, ville qu’elle a quit­tée avec sa fa­mille en 1974 à l’âge de six ans, a pho­to­co­pié un plan de la ville co­lo­niale à la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France. « Je suis al­lée voir mes pa­rents, ra­conte-t-elle, et je leur ai de­man­dé : “Voi­là, dites-moi quels sont vos lieux ?”. Je vou­lais voir leurs en­droits, mettre des images sur des noms, des sons que j’en­ten­dais sans ar­rêt […]. J’ai fait ça de ma­nière ef­fi­cace : je leur ai de­man­dé à cha­cun de mettre des points sur le plan, et je les ai clas­sés par ca­té­go­ries. » Ces der­nières sont soi­gneu­se­ment an­no­tées dans le car­net d’éliane – lieux d’ha­bi­ta­tion, lieux de tra­vail, les écoles, les églises, les ma­ter­ni­tés, les ci­me­tières – et re­por­tées sur la carte.

Par les re­tours, les in­di­vi­dus cherchent à res­tau­rer une conti­nui­té mé­mo­rielle qui a d’au­tant plus be­soin d’an­crage spa­tial qu’elle a été mise à mal par le dé­part et, dans cer­tains cas, par la rup­ture des re­la­tions so­ciales. Ain­si s’agit-il de ré­pa­rer, ou du moins d’adou­cir, un ima­gi­naire bles­sé où le dé­part et le temps qu’il inau­gure sont vé­cus, et par consé­quent trans­mis, comme une perte, si ce n’est comme une dé­chi­rure. Pour les har­kis et leurs des­cen­dants, il s’agit aus­si de re­tis­ser les liens fa­mi­liaux, brus­que­ment se­coués lors­qu’à l’in­dé­pen­dance, seuls des seg­ments de pa­ren­tèle quit­tèrent l’al­gé­rie. Au mo­ment où Me­riem fran­chit le seuil de ce qui fut sa mai­son, ha­bi­tée de­puis 1962 par sa soeur aî­née et les siens, des coups de fu­sil et des youyous re­ten­tissent de la cour cen­trale, étouf­fant les pleurs des trois soeurs en­fin re­trou­vées. Les cir­cuits hié­rar­chisent les lieux du pas­sé, don­nant plus d’im­por­tance aux mai­sons et aux ci­me­tières. Éliane ex­plique avoir « pas­sé beau­coup de temps au ci­me­tière, d’une part parce que c’était vrai­ment im­por­tant de com­prendre qui étaient ces gens, et puis j’ai dé­cou­vert que sur les re­gistres du ci­me­tière, on pou­vait trou­ver des in­for­ma­tions in­té­res­santes sur les lieux de vie et c’est comme ça que j’ai com­pris d’où ve­nait cha­cun […]. J’ai pu iden­ti­fier et mieux com­prendre la to­po­gra­phie des lieux et com­ment ils vi­vaient. » Foyers des vi­vants et des dé­funts, les mai­sons et les tombes évoquent bien l’ap­par­te­nance lo­cale et sym­bo­lisent l’en­ra­ci­ne­ment. Ils le fixent dans l’es­pace. Ce­la ex­plique le dé­sir de « ren­trer » dans les ha­bi­ta­tions, à l’ori­gine de la dif­fu­sion et de la ba­na­li­sa­tion d’une pra­tique qui n’a rien d’évident. De même que la mo­bi­li­sa­tion pour la sau­ve­garde et la res­tau­ra­tion des ci­me­tières, por­tée par des or­ga­nismes de pieds-noirs dont c’est l’ob­jec­tif (As­so­cia­tion pour la sau­ve­garde des ci­me­tières d’al­gé­rie ou ASCA, France-magh­reb).

Force est en ef­fet de consta­ter qu’au dé­but des an­nées 2000, plu­sieurs voyages col­lec­tifs s’or­ga­nisent au­tour de l’hom­mage aux morts et de l’en­tre­tien des sé­pul­tures. La ques­tion des in­hu­ma­tions a par ailleurs été ré­ac­tua­li­sée en 2015 par les ob­sèques de l’ac­teur Ro­ger Ha­nin au car­ré juif du ci­me­tière de Bo­lo­ghine à Al­ger.

Les mai­sons et les tombes sont donc des traces mé­mo­rielles que l’on sou­haite re­trou­ver dans « le dé­sir de ré­ta­blir une conti­nui­té sym­bo­lique avec les an­cêtres et leurs lieux de vie », rap­pelle Ma­rie-blanche Four­cade. Ta­rek dé­crit le mo­ment où il a fran­chi pour la pre­mière fois le seuil de la mai­son fa­mi­liale : « Je me rap­pelle avoir pas­sé quelques mi­nutes tout seul dans la vieille mai­son, m’être as­sis sur la pe­tite échelle en bas qui mon­tait à la mez­za­nine sur la­quelle on ne peut plus vrai­ment mon­ter parce qu’elle est en ruines. Je me rap­pelle très bien avoir pas­sé deux, trois mi­nutes là, dans cette ba­raque, à me dire : “Ah, mais je viens de quelque part, ah, mais je viens de là !”. Tu vois, il y a un point sur la terre, il y a un point géo­gra­phique lo­ca­li­sé qui est d’où je viens. » Ces re­trou­vailles peuvent être en­chan­tées ou sa­bo­tées par l’épreuve du temps. An­nie, par exemple, ra­conte être « al­lée à An­na­ba. C’était l’oc­ca­sion de voir la mai­son dans la­quelle avait vé­cu mon père. Bon, elle n’existe plus, en­fin, on ne l’a pas re­trou­vée. » Éliane fait part d’un sen­ti­ment d’abîme à presque chaque étape de son iti­né­raire : « C’était dur en fait ; ce n’était pas l’image d’épi­nal “on vous a ac­cueilli les bras ou­verts”. Tu re­trouves des trucs qui étaient là… Ma mai­son d’en­fance est de­ve­nue une agence im­mo­bi­lière [rires]. La deuxième mai­son où j’avais vrai­ment des sou­ve­nirs in­tacts, aban­don­née, l’une des rares mai­sons aban­don­nées dans Al­ger, une villa an­glo-nor­mande sur les hau­teurs… Mais aban­don­née quoi ! Que d’his­toires […]. Et l’en­tre­pôt de mon grand-père n’existe plus. L’état al­gé­rien, mais ça mon père m’avait pré­ve­nu, a per­cé un pas­sage pu­blic et donc il y a un es­ca­lier à l’en­droit où il y avait l’en­tre­pôt… Donc il reste un lieu de pas­sage, une agence im­mo­bi­lière et une mai­son aban­don­née… ; sym­bo­li­que­ment, c’est fort… […]. Il n’y a au­cun des trois lieux qui te re­tiennent : il y a un es­ca­lier qui te sert à pas­ser d’un en­droit à l’autre, une agence im­mo­bi­lière qui dit que de toute fa­çon, c’est un en­droit où l’on va at­tri­buer des mai­sons aux uns et aux autres, et puis une mai­son aban­don­née où l’on te dit qu’il y a des fantômes et où tout est cas­sé. »

• Ter­ri­toires du sou­ve­nir

Que les lieux soient oc­cu­pés, vides, voire in­ac­ces­sibles, ou qu’ils n’existent plus en tant que tels, l’es­pace ra­conte à chaque fois une his­toire dif­fé­rente. Et rap­pelle aux vi­si­teurs que leur monde est dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du. La nos­tal­gie est l’un des modes de re­la­tion au pays que le re­tour am­pli­fie. Flo­rence se rap­pelle qu’avant, sur la rue Mi­che­let (re­bap­ti­sée à l’in­dé­pen­dance Di­douche Mou­rad), à Al­ger, il y avait « des chars du car­na­val, les chars fleu­ris et tout…, ça n’existe plus ». Sur le même ton, So­phie, de re­tour à Tia­ret, ob­serve qu’« avant, il y avait de la mu­sique dans la rue Car­not, main­te­nant, c’est une ville triste ». Ce genre de re­marques ré­cur­rentes ex­prime moins un re­gret ou une cri­tique de l’état ac­tuel du pays, qu’une forme de cris­tal­li­sa­tion mé­mo­rielle. Parce que sous­trait au de­ve­nir, le pas­sé est fi­gé, édi­fié en âge d’or. Il est très rare en ef­fet que

l’évo­ca­tion de ce qu’il se pas­sait « avant » concerne la pé­riode de la guerre ou des si­tua­tions de vio­lence co­lo­niale. « Avant » in­tro­duit tou­jours un ré­cit si har­mo­nieux qu’il pa­raît lé­gen­daire. La guerre n’est ce­pen­dant pas te­nue à l’écart, bien au contraire. Elle est nom­mée, mais sur un autre re­gistre. Comme l’a théo­ri­sé le so­cio­logue Mau­rice Halb­wachs (1877-1945), l’es­pace per­met aux sou­ve­nirs de re­ve­nir ou, en tout cas, est pré­texte à leur évo­ca­tion (7). Ain­si, en étant sur place, la mé­moire in­di­vi­duelle et fa­mi­liale se dé­ploie, en même temps qu’elle se re­con­necte à celle col­lec­tive et aux évé­ne­ments his­to­riques. Ce­la est en­core plus fort si les in­di­vi­dus sont ac­com­pa­gnés par leurs en­fants, les voyages de­ve­nant des si­tua­tions de trans­mis­sion pour des pas­seurs jus­qu’alors si­len­cieux. La nos­tal­gie n’est pas le seul mode de re­la­tion au pays et au pas­sé. Ceux qui ne sont pas en­fer­més dans un « avant » sanc­ti­fié in­ves­tissent le re­tour comme une re­plon­gée per­met­tant d’ins­tau­rer des liens renouvelés, par­fois du­rables. Nombre de des­cen­dants de har­kis ont, par exemple, dé­ci­dé de prendre la na­tio­na­li­té al­gé­rienne pour pou­voir re­tour­ner ré­gu­liè­re­ment au pays sans être sou­mis aux for­ma­li­tés consu­laires et à l’ob­ten­tion d’un vi­sa.

Éliane af­firme son be­soin d’avoir ses « propres images et, en gros, après, on passe à autre chose. Je sens, pour­suit-elle, que je me suis ap­pro­prié un ter­ri­toire qui au­jourd’hui existe pour moi, qui est à la fois lié au pas­sé et com­plè­te­ment tour­né vers la suite. Quand on était pas­sé d’al­ger à Is­sy-les-mou­li­neaux, je di­sais aux en­fants : “Je suis née dans un pays qui n’existe plus”. Avec ces re­tours, il y a quelque chose qui existe, quelque chose que je conti­nue à mieux com­prendre avec ce tra­vail que je fais de ci­né­ma. » Si Flo­rence es­time que « res­ter tout le temps dans un pas­sé en­foui, c’est mor­ti­fère », Éric, son frère, af­fir­me­ra le der­nier jour du voyage à Al­ger : « C’est bien de tour­ner la page, il faut pas­ser à autre chose. On peut ve­nir en Al­gé­rie pour vi­si­ter la Ka­by­lie, le Sud, les Au­rès… pour vi­si­ter autre chose. »

Il reste à étu­dier sur un temps plus long les ef­fets so­ciaux des vi­sites des ra­cines en Al­gé­rie et dans l’es­pace mé­mo­riel fran­coal­gé­rien. Ces mo­bi­li­tés sont-elles sus­cep­tibles d’im­pul­ser une réelle offre tou­ris­tique ain­si que des phé­no­mènes de pa­tri­mo­nia­li­sa­tion et de re­va­lo­ri­sa­tion d’un hé­ri­tage ou­blié, tel l’hé­ri­tage eu­ro­péen et juif ? Peuvent-elles, plus lar­ge­ment, fa­vo­ri­ser les ren­contres in­ter­cul­tu­relles et contri­buer à une écri­ture apai­sée de l’his­toire com­mune de la France et de l’al­gé­rie, y com­pris au su­jet des har­kis ? Peuvent-elles oeu­vrer par le bas à dé­cloi­son­ner les ima­gi­naires co­lo­niaux de part et d’autre de la Mé­di­ter­ra­née ? C’est en tout cas la pro­messe des prin­ci­paux ou­vrages, films, do­cu­men­taires qui ra­content le « re­ve­nir » (8).

UPI/AFP

Des Eu­ro­péens d’al­gé­rie at­tendent au port d’oran pour em­bar­quer vers la France, le 7 juillet 1962. On les ap­pel­le­ra « pieds-noirs ».

Une jeune mu­sul­mane d’al­gé­rie ar­rive avec sa fa­mille au camp de Ri­ve­saltes (Py­ré­nées-orien­tales), le 16 sep­tembre 1962. Ce se­ra une « har­kie ».

Des juifs nés en Al­gé­rie et ins­tal­lés en France après 1962 re­viennent à Tlem­cen, pour la pre­mière fois en plus de qua­rante ans, en mai 2005.

Car­to­gra­phie mé­mo­rielle. Éliane in­dique les re­pères sur le Plan mo­nu­men­tal d’al­gerqui cor­res­pondent aux lieux fa­mi­liaux.

Vi­site de l’an­cienne école par une fa­mille de pieds-noirs. Al­ger, juin 2016.

Ci­me­tière de Bo­lo­ghine, car­ré eu­ro­péen. Un jeune Fran­çais rend hom­mage à ses an­cêtres. Al­ger, juin 2016.

Vi­site de l’an­cienne mai­son de vil­lé­gia­ture des grand-pa­rents à Si­di-fer­ruch, au­jourd’hui Si­di-fredj, et ren­contre avec les nou­veaux ré­si­dents. Si­di-fredj, juin 2016.

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