La ville al­gé­rienne dans tous ses états : tran­si­tion ur­baine et nou­velles ur­ba­ni­tés

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Saïd Bel­gui­doum

Le fait ur­bain est au coeur des mu­ta­tions que vit l’al­gé­rie. En quelques dé­cen­nies, l’ur­ba­ni­sa­tion a été mas­sive, ra­pide, par­fois bru­tale, bou­le­ver­sant les modes de vie. Pro­duit des trans­for­ma­tions de la so­cié­té et de ses struc­tures so­ciales et éco­no­miques, elle est gé­né­ra­trice d’im­por­tantes évo­lu­tions so­cié­tales : les dy­na­miques à l’oeuvre agissent au ni­veau de l’ordre spa­tial, de l’or­ga­ni­sa­tion so­ciale et des modes de vie.

En Al­gé­rie, de nou­velles ur­ba­ni­tés émergent, ados­sées aux pra­tiques quo­ti­diennes des dif­fé­rents groupes so­ciaux qui font et « vivent » les villes, re­dé­fi­nissent le lien so­cial et les fa­çons d’ha­bi­ter, les ha­bi­tudes de consom­ma­tion, de tra­vail, de loi­sirs et les modes d’ap­pro­pria­tion de l’es­pace pu­blic. Tra­ver­sées par leurs contra­dic­tions, agi­tées par leurs ten­sions, les villes al­gé­riennes sont à la re­cherche d’une co­hé­rence et d’une struc­tu­ra­tion sous l’ac­tion conjointe et conflic­tuelle des po­li­tiques pu­bliques et des dif­fé­rents ac­teurs so­ciaux.

Pays es­sen­tiel­le­ment ru­ral à la fin de pé­riode co­lo­niale (18301962), l’al­gé­rie connaît un pro­ces­sus d’ur­ba­ni­sa­tion qui, sans être ache­vé, s’im­pose comme le cadre de vie prin­ci­pal de la ma­jo­ri­té des ha­bi­tants. De 30 % en 1966, la po­pu­la­tion ur­baine est pas­sée à 65 % en 2008, se­lon les ré­sul­tats du der­nier re­cen­se­ment of­fi­ciel (1). Du­rant cette même pé­riode, alors que la

po­pu­la­tion de l’al­gé­rie a tri­plé, at­tei­gnant les 35 mil­lions d’ha­bi­tants, la part ur­baine, elle, a été mul­ti­pliée par dix. En 1962, seules trois villes avaient plus de 100 000 ha­bi­tants (Al­ger, Oran et Constan­tine) ; elles sont 32 en 1987 et 38 en 2008, dont cinq ont plus de 300 000 ha­bi­tants et dix ont entre 100 000 et 200 000 ha­bi­tants. Dix ans plus tard, on peut es­ti­mer à 60 le nombre de villes de plus de 100 000 âmes.

• Dy­na­miques et tran­si­tion dans les prin­ci­pales mé­tro­poles

L’ar­ma­ture ur­baine est de plus en plus dense. Des lo­giques mé­tro­po­li­taines émergent et les aires ur­baines ré­sul­tant des conur­ba­tions et de la den­si­fi­ca­tion du ré­seau se mul­ti­plient. Entre 1977 et 2008, le nombre d’ag­glo­mé­ra­tions en Al­gé­rie passe de 211 à 751. Si­mul­ta­né­ment, alors que la pro­gres­sion des grandes ag­glo­mé­ra­tions ne fai­blit pas (2), les pe­tites et les moyennes connaissent des taux de crois­sance éle­vés (6,95 %). Mé­tro­poles na­tio­nales ou ré­gio­nales (Al­ger, Oran, Constan­tine et An­na­ba), moyennes et pe­tites villes, ci­tés nou­velles (celles de l’ur­ba­nisme pro­gram­mé) ou nou­velles ci­tés (celles des dy­na­miques lo­cales), les villes al­gé­riennes sont plu­rielles. La hié­rar­chie du ré­seau ur­bain se ren­force et la créa­tion de nou­velles ag­glo­mé­ra­tions ne re­met pas en cause la trame spa­tiale hé­ri­tée de la pé­riode co­lo­niale : 63,5 % des ag­glo­mé­ra­tions ur­baines, dont les quatre mé­tro­poles, sont si­tuées dans le nord du pays, 27,4 % dans les hauts pla­teaux et 9,1 % dans le sud. Ce pro­ces­sus in­tense d’ur­ba­ni­sa­tion a été ac­com­pa­gné d’un éta­le­ment qui a pris dif­fé­rentes formes : l’ur­ba­nisme pro­gram­mé ou de pro­jets – créa­tion ex ni­hi­lo de villes nou­velles (3) et sur­tout de zones d’ha­bi­tat pro­gram­mé (4) – et l’ur­ba­ni­sa­tion d’« éma­na­tions po­pu­laires » (5), qui s’est dé­ve­lop­pée dans les pé­ri­phé­ries. L’un comme l’autre s’ins­crivent dans un contexte où l’exode ru­ral n’est plus le mo­teur prin­ci­pal de l’ur­ba­ni­sa­tion, les agri­cul­teurs ne re­pré­sen­tant plus que 8,8 % de la po­pu­la­tion ac­tive en 2014, se­lon les don­nées of­fi­cielles. La pro­gres­sion dé­mo­gra­phique, les dé­co­ha­bi­ta­tions fa­mi­liales et le pro­ces­sus de gé­né­ra­li­sa­tion du mé­nage nu­cléaire en­traî­nant une de­mande plus forte de lo­ge­ments sont de­ve­nus les élé­ments ma­jeurs de la crois­sance ur­baine. Les am­bi­tieux pro­grammes pu­blics (1,2 mil­lion de lo­ge­ments pour le seul quin­quen­nat 2010-2014) n’ar­rivent pas à sa­tis­faire cette de­mande et l’ha­bi­tat non ré­gle­men­taire per­met de com­pen­ser un dé­fi­cit chro­nique (6). En 2012, en mi­lieu ur­bain, 35,4 % des

mé­nages vi­vaient dans des im­meubles d’ha­bi­ta­tion col­lec­tive, contre 61,8 % dans des mai­sons in­di­vi­duelles et 1,9 % dans des cons­truc­tions pré­caires ; 70,2 % étaient pro­prié­taires. Si la taille du mé­nage moyen se ré­duit, la ma­jo­ri­té (43,4 %) est consti­tuée de quatre à cinq per­sonnes en 2012, et 71,5 % comptent moins de six in­di­vi­dus.

• Hy­bri­di­té et frag­men­ta­tion ur­baine : une re­com­po­si­tion en cours

De­puis le dé­but des an­nées 2000, l’al­gé­rie vit une nou­velle étape de sa tran­si­tion ur­baine. Pro­duits de la ren­contre entre les po­li­tiques pu­bliques et l’ur­ba­ni­sa­tion spon­ta­née, les villes ap­pa­raissent sou­vent comme des en­sembles où se jux­ta­posent plu­sieurs tis­sus, for­mant une to­ta­li­té frag­men­tée ou désor­don­née. Em­pi­ri­que­ment, les villes al­gé­riennes se pré­sentent comme une su­per­po­si­tion de tis­sus : la ci­té pré­co­lo­niale (casbah, mé­di­na ou ksar), la « ville co­lo­niale » (son plan or­tho­go­nal et ses îlots en da­mier), la « ville de l’au­to­cons­truc­tion » ou de l’ur­ba­nisme po­pu­laire et la « ville pla­ni­fiée » (celle des pro­grammes d’ur­ba­nisme, des zones d’ha­bi­tat ur­bain nou­velles, des grands en­sembles d’ha­bi­tats col­lec­tifs et des lo­tis­se­ments pa­villon­naires). Il faut ra­jou­ter les nou­veaux en­sembles ré­si­den­tiels de la pro­mo­tion im­mo­bi­lière pri­vée, créés sou­vent dans les in­ter­stices des tis­sus exis­tants.

Ces tis­sus, tout en sin­gu­la­ri­sant chaque ville par rap­port à son his­toire, connaissent des mu­ta­tions sous l’ef­fet des ré­ap­pro­pria­tions suc­ces­sives, des re­cons­truc­tions et des nou­velles ar­chi­tec­tures qui trans­forment les lieux et les ter­ri­toires ur­bains : vieux centres co­lo­niaux, quar­tiers pé­ri­cen­traux, fau­bourgs et pé­ri­phé­ries. Au­cune ville al­gé­rienne, au­cun ter­ri­toire ur­bain n’échappe à ces re­com­po­si­tions. Pro­gres­si­ve­ment se met en place une or­ga­ni­sa­tion spa­tiale avec ses nou­velles po­la­ri­tés et cen­tra­li­tés ur­baines, ses ar­tères re­liant ou sé­pa­rant les dif­fé­rents ter­ri­toires de la ville : grands en­sembles d’ha­bi­tats col­lec­tifs, quar­tiers ré­si­den­tiels de l’entre-soi, quar­tiers de l’ur­ba­nisme po­pu­laire. L’in­tro­duc­tion du tram­way, qui équipe à ce jour six villes (Al­ger, Oran, Constan­tine, Sé­tif, Ouar­gla et Si­di Bel Ab­bès), fa­ci­lite les mo­bi­li­tés quo­ti­diennes dans des mé­tro­poles conges­tion­nées par la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile.

Sé­tif est une il­lus­tra­tion de cette ville en de­ve­nir (7). Son da­mier co­lo­nial, ses bou­le­vards et ses ave­nues bor­dés d’im­meubles de rap­port et de com­merces en tout genre, ses quar­tiers pa­villon­naires aux vil­las cos­sues em­prun­tant aux mo­dèles éclec­tiques de l’ar­chi­tec­ture mon­diale, ses pro­mo­tions im­mo­bi­lières de moyen et haut stan­ding, ses grands en­sembles d’ha­bi­tat so­cial et ses zones d’ha­bi­tat ur­bain nou­velles (ZHUN), ses parcs et ses squares, son tis­su re­la­ti­ve­ment aé­ré, confèrent à la ville une mor­pho­lo­gie ache­vée. Le tram­way, mis en ser­vice en mai 2018, re­lie les dif­fé­rents quar­tiers d’est en ouest sur 14 ki­lo­mètres et est ap­pe­lé à jouer un rôle struc­tu­rant im­por­tant.

La ville nou­velle Ali Mend­je­li, si­tuée à 15 ki­lo­mètres de Constan­tine, est un conden­sé des pa­ra­doxes et des contra­dic­tions de la so­cié­té al­gé­rienne. Son peu­ple­ment es­sen­tiel­le­ment ori­gi­naire de Constan­tine a été ra­pide, pas­sant de 15 000 ha­bi­tants en 2001 à près de 200 000 en 2018. Elle a d’abord ac­cueilli des po­pu­la­tions re­lo­gées pro­ve­nant des bi­don­villes et des quar­tiers in­sa­lubres de Constan­tine. Puis, à par­tir des an­nées 2005, elle de­vient at­trac­tive pour les couches so­ciales moyennes et ai­sées grâce à ses pro­grammes de lo­ge­ments en ac­ces­sion à la pro­prié­té et conti­nue de­puis d’être par­ti­cu­liè­re­ment convoi­tée, comme l’at­teste un mar­ché im­mo­bi­lier en plein es­sor. L’af­flux de jeunes mé­nages est un fait no­table. En y ache­tant un ap­par­te­ment mo­derne dans de pe­tits en­sembles ré­si­den­tiels, clos et sé­cu­ri­sés, ou en y construi­sant leur propre villa, ils réa­lisent leur pro­jet ré­si­den­tiel, ce­lui de de­ve­nir pro­prié­taire dans un cadre de vie autre que ce­lui qu’ils avaient à Constan­tine.

Ce qui est re­mar­quable à Ali Mend­je­li, au-de­là de son ur­ba­nisme de tours et de barres, ce sont les équi­pe­ments com­mer­ciaux et de ser­vices à la per­sonne qui se sont « im­mis­cés » dans les lieux et qui per­mettent à la ville nou­velle d’at­ti­rer une po­pu­la­tion qui va bien au-de­là de ses seuls ha­bi­tants. Dans un jeu d’al­ter­nance de tem­po­ra­li­té avec Constan­tine, dont les com­merces sont de plus en plus

dé­ser­tés et ferment à la tom­bée de la nuit, Ali Mend­je­li capte une par­tie non né­gli­geable de l’ac­ti­vi­té noc­turne. Ses malls, ou­verts tard le soir, sont les lieux d’une nou­velle am­biance ur­baine. Les pré­ro­ga­tives ur­baines que la ville clas­sique n’ar­ri­vait plus à as­su­mer ont trou­vé place dans la ville nou­velle. En quelques an­nées, Ali Mend­je­li, d’abord dé­crié comme le lieu de l’exil et de l’in­sé­cu­ri­té, est de­ve­nu le lieu d’une vie meilleure.

• La ville ou la cris­tal­li­sa­tion des struc­tures so­ciales

Les villes, tout en conti­nuant à se dé­ployer, se re­com­posent et se re­font sur elles-mêmes. C’est dans ce cadre que de nou­velles dis­tri­bu­tions so­cio­spa­tiales se des­sinent, d’an­ciens quar­tiers se gen­tri­fient, d’autres se pau­pé­risent ou sont l’ob­jet de re­con­quête par la pro­mo­tion im­mo­bi­lière pri­vée, comme c’est ac­tuel­le­ment le cas des centres-villes his­to­riques et des an­ciens fau­bourgs pa­villon­naires co­lo­niaux de nom­breuses villes.

Ces trans­for­ma­tions ur­baines prennent la forme de dis­tri­bu­tions so­ciales in­éga­li­taires ; le « droit à la ville » n’est pas le même pour tous. Ain­si, la dis­tri­bu­tion spa­tiale des groupes so­ciaux a été en grande par­tie le ré­sul­tat de l’in­ter­ac­tion entre ca­pi­tal so­cial et ca­pi­tal éco­no­mique : clien­té­lisme, passe-droits et cor­rup­tion ont fonc­tion­né comme mo­da­li­tés sé­lec­tives pour l’at­tri­bu­tion de lo­ge­ments, de lots à bâ­tir, de fonds de com­merce ou de mar­chés pu­blics (8). La li­bé­ra­li­sa­tion des mar­chés im­mo­bi­liers et l’ar­ri­vée en force de la pro­mo­tion pri­vée marquent le re­tour des lo­giques éco­no­miques. Long­temps can­ton­nés à un rôle mar­gi­nal, les quar­tiers de pro­mo­tion im­mo­bi­lière sont de plus en plus vi­sibles dans le pay­sage ur­bain et par­ti­cipent à l’in­tro­duc­tion d’une nou­velle forme d’in­éga­li­tés so­cio­spa­tiales. À Oran, par exemple, les tours de 30 étages et les ré­si­dences de haut stan­ding fer­mées se mul­ti­plient.

Cette nou­velle struc­ture so­ciale se lit en fi­li­grane dans la ré­par­ti­tion des ac­ti­vi­tés et de la po­pu­la­tion ac­tive. Dans ces villes, dont la fonc­tion prin­ci­pale est le ser­vice (les deux tiers de l’ac­ti­vi­té), le sa­la­riat (per­ma­nent ou non) oc­cupe une place pré­pon­dé­rante avec 72,8 % des ac­tifs en 2014. Nou­velles élites so­ciales et po­li­tiques, gros com­mer­çants, en­tre­pre­neurs et in­dus­triels (5 %), cadres su­pé­rieurs et pro­fes­sions li­bé­rales (13 %), nou­velles couches moyennes sa­la­riées, em­ployés et ou­vriers, sa­la­riés sai­son­niers ou oc­ca­sion­nels (59 %), pe­tits com­mer­çants et ar­ti­sans, in­té­grés ou non dans les cir­cuits de l’éco­no­mie for­melle (23 %), les dif­fé­rents groupes so­ciaux se po­si­tionnent. Une spé­cia­li­sa­tion des villes entre es­paces ré­si­den­tiels et com­mer­ciaux se met en place à tra­vers un pro­ces­sus de gen­tri­fi­ca­tion ur­baine et la créa­tion d’es­paces com­mer­ciaux d’un genre nou­veau. À Al­ger (9) ou à Oran, les quar­tiers riches aux vil­las im­po­santes ou les ré­si­dences cos­sues de cadres su­pé­rieurs se dé­marquent des ci­tés po­pu­laires ou des vieux quar­tiers pau­pé­ri­sés. Dans le même temps, les centres perdent de leur po­pu­la­tion et se ter­tia­risent.

Au ni­veau ré­si­den­tiel, un double mou­ve­ment s’opère, tou­chant les quar­tiers po­pu­laires pé­ri­ur­bains et les quar­tiers pa­villon­naires de la pé­riode co­lo­niale. Les pre­miers, pro­duits de

l’ur­ba­nisme po­pu­laire, ré­gu­la­ri­sés par les pou­voirs pu­blics, se struc­turent et s’in­tègrent à la ville (10). À Sé­tif, par exemple, Tand­ja, qua­li­fié dans les an­nées 1960 de « can­cer ur­bain », est de­ve­nu l’un des quar­tiers les plus dy­na­miques. Oued el-had, à Constan­tine, vit le même type de mé­ta­mor­phose. Pa­ral­lè­le­ment à cette mue des pé­ri­phé­ries ur­baines, les quar­tiers pa­villon­naires de la pé­riode co­lo­niale se gen­tri­fient. Ceux d’oran (la ci­té Pe­tit, la ci­té des Cas­tors), de Skikda (Be­ni Ma­lek) ou de Sé­tif (les Che­mi­nots, Beau-mar­ché) sont en pleine trans­for­ma­tion sous l’im­pul­sion de nou­veaux ar­ri­vants (cadres su­pé­rieurs, pro­fes­sions li­bé­rales, riches com­mer­çants et en­tre­pre­neurs), qui rem­placent les fonc­tion­naires ayant bé­né­fi­cié de ces vil­las clas­sées comme « biens va­cants » à l’in­dé­pen­dance. La lo­ca­li­sa­tion pri­vi­lé­giée de ces quar­tiers dans la ville est at­trac­tive pour cette po­pu­la­tion ai­sée qui les trans­forme en bâ­tis­sant des vil­las. À par­tir des an­nées 1990, la li­bé­ra­li­sa­tion des ac­ti­vi­tés mar­chandes et l’ar­ri­vée mas­sive des biens de consom­ma­tion cou­rante liée à l’es­sor du com­merce trans­na­tio­nal et du « made in Chi­na » se ré­per­cutent sur le pay­sage ur­bain (11). Rues com­mer­çantes, mar­chés quo­ti­diens ou heb­do­ma­daires et, de­puis peu, im­meubles et centres com­mer­ciaux, le com­merce et les ser­vices ont pris place à tous les ni­veaux, avec des hié­rar­chies spa­tiales qui dé­fi­nissent de nou­velles po­la­ri­tés com­mer­ciales. Le pro­ces­sus est vi­sible à Al­ger, à Constan­tine (12) ou à Oran (13). La spé­cia­li­sa­tion dans des ac­ti­vi­tés mar­chandes spé­ci­fiques (pro­duits d’équi­pe­ment do­mes­tique, vê­te­ments, ameu­ble­ment, cos­mé­tiques, élec­tro­mé­na­gers, ma­té­riaux de construc­tion, pro­duits de consom­ma­tion di­vers im­por­tés d’asie) confère à cer­tains quar­tiers et ag­glo­mé­ra­tions des po­si­tions par­ti­cu­lières dans l’éco­no­mie ré­gio­nale, voire na­tio­nale. Ils sont em­blé­ma­tiques de ces es­paces mar­chands trans­na­tio­naux is­sus de la mon­dia­li­sa­tion dis­crète. Ils par­ti­cipent aux nou­velles am­biances ur­baines et sont de­ve­nus l’un des mo­teurs des re­con­fi­gu­ra­tions ur­baines.

• Ur­ba­ni­tés, pra­tiques et nou­velles formes du lien so­cial

La ville al­gé­rienne n’échappe pas à la mon­dia­li­sa­tion (mode de consom­ma­tion, ar­chi­tec­ture, cir­cu­la­tions trans­na­tio­nales) et dans les dif­fé­rents contextes lo­caux, elle de­vient un lieu de

contra­dic­tions dont les en­jeux sont mul­tiples, por­tant aus­si bien sur l’ac­cès aux biens ma­té­riels et sym­bo­liques que sur la concep­tion des rap­ports so­ciaux et du vivre en­semble. Les bou­le­ver­se­ments pro­vo­qués par l’ur­ba­ni­sa­tion et les mu­ta­tions so­cié­tales re­dé­fi­nissent les formes du lien so­cial et pro­voquent des rup­tures qui sont sources de ten­sions per­ma­nentes : rup­tures fa­mi­liales, rap­ports de voi­si­nage, ap­pro­pria­tion de l’es­pace pu­blic, mixi­té et place de la femme dans l’es­pace pu­blic, mo­ra­li­sa­tion de la vie so­ciale… Ces rup­tures ne se font pas de ma­nière mé­ca­nique et les pro­ces­sus d’in­di­vi­dua­tion se heurtent aux ré­sis­tances des an­ciens codes so­ciaux tou­jours pré­sents. C’est cette so­cié­té de l’en­tre­deux qui agit et fa­çonne son es­pace.

Car, dans le même temps, la po­pu­la­tion des villes de­vient plus hé­té­ro­gène, que ce soit dans ses ori­gines géo­gra­phiques ou dans ses condi­tions so­ciales. L’ano­ny­mat ur­bain se sub­sti­tue aux so­li­da­ri­tés com­mu­nau­taires et vil­la­geoises et de nou­velles formes de contrôle so­cial se dé­ve­loppent. Les mos­quées, ins­ti­tu­tions ur­baines in­con­tour­nables, jouent un rôle de plus en plus im­por­tant dans la ges­tion de la vie quo­ti­dienne et les ap­pels à la prière rythment cinq fois par jour la tem­po­ra­li­té des quar­tiers. Leur construc­tion, fi­nan­cée par les pou­voirs pu­blics et les dons des par­ti­cu­liers, a pro­li­fé­ré ces der­nières an­nées. Il n’est pas un quar­tier qui ne soit pas do­té d’au moins une mos­quée, cha­cune se dis­tin­guant par son ar­chi­tec­ture (em­prun­tant aux dif­fé­rents mo­dèles du monde mu­sul­man) et ri­va­li­sant par sa taille, sa fré­quen­ta­tion et la puis­sance so­nore de ses ap­pels à la prière.

Pa­ral­lè­le­ment à ce re­gain de pra­tiques re­li­gieuses, de nou­velles formes de consom­ma­tion se dé­ve­loppent. La mul­ti­pli­ca­tion dans les villes de centres com­mer­ciaux mo­dernes, les malls, en tout point sem­blables à ceux de Du­baï, Shan­ghai ou Londres, en est une il­lus­tra­tion. Ap­pa­rus d’abord à Al­ger dans les an­nées 2000, ces es­paces se sont de­puis mul­ti­pliés au point de consti­tuer les lieux les plus at­trac­tifs des prin­ci­pales villes al­gé­riennes. Ils de­viennent des points de mixi­té en tant qu’es­paces de ren­contre et de pé­ré­gri­na­tion qui contrastent avec la désaf­fec­tion crois­sante des lieux pu­blics tra­di­tion­nels. Ce sont aus­si dans ces équi­pe­ments com­mer­ciaux, dans ces lieux de sta­tut pri­vé et mon­dia­li­sés que s’in­ventent des formes de so­cia­bi­li­té in­édites.

Les nou­velles ré­fé­rences ur­baines per­turbent et les si­tua­tions ano­miques (dé­lin­quance, in­ci­vi­li­tés, vio­lences ur­baines) sont aus­si la consé­quence de ces trans­for­ma­tions. Des modes d’ac­tion col­lec­tive, d’or­ga­ni­sa­tion, de re­ven­di­ca­tions in­édits ap­pa­raissent. Car cette so­cié­té ur­baine en tran­si­tion re­dé­fi­nit les mo­da­li­tés du lien so­cial. Les modes de vie, les pra­tiques et les tem­po­ra­li­tés ur­baines, les re­pré­sen­ta­tions so­ciales et les ima­gi­naires in­duits ou gé­né­rés par la ville, le rap­port entre l’es­pace conçu ou vou­lu et l’es­pace vé­cu, les ap­pro­pria­tions des es­paces pu­blics, la ques­tion de la ges­tion quo­ti­dienne des cadres de vie, les mo­bi­li­tés et les an­crages ré­si­den­tiels, sont au­tant de thèmes qui in­ter­rogent les ur­ba­ni­tés qui se construisent. C’est dans ce cadre en pleine trans­for­ma­tion que se mettent en scène les rap­ports so­ciaux et que s’ex­priment ces ma­nières d’être de et dans la ville.

© Shut­ter­stock/dave Pri­mov

Mé­tro­pole his­to­rique de l’est al­gé­rien, Constan­tine connaît néan­moins des trans­for­ma­tions de­puis la pé­riode co­lo­niale.

Al­ger, la ca­pi­tale, est à la fois un port com­mer­cial, une mé­di­na an­cienne, une ci­té co­lo­niale, une ville en évo­lu­tion.

Quand Oran (ci­des­sus), deuxième ville du pays, voit An­na­ba, à l’est, gran­dir et se trans­for­mer.

De ville nou­velle dor­toir, près de Constan­tine, Ali Mend­je­li (mon­trée ici en 2009) est de­ve­nue sy­no­nyme de vie meilleure.

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