L’eau et l’agri­cul­ture dans un éco­sys­tème oa­sien : trans­for­ma­tions et dé­fis de dé­ve­lop­pe­ment

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Sid-ah­med Bel­lal, Ta­rik Ghod­ba­ni, Mo­ha­med Ha­deid et Ouas­si­ni Da­ri

L’es­pace sa­ha­rien a été mar­qué par l’or­ga­ni­sa­tion pro­gres­sive de ré­seaux com­mer­ciaux ja­lon­nés d’oa­sis, étapes sur les dif­fé­rents iti­né­raires entre l’afrique sub­sa­ha­rienne et les grandes ca­pi­tales du Magh­reb. En Al­gé­rie, au Ma­roc et en Tu­ni­sie, elles couvrent une su­per­fi­cie d’en­vi­ron 184 000 hec­tares et abritent une po­pu­la­tion es­ti­mée à 5 mil­lions d’ha­bi­tants. De nom­breuses pres­sions pèsent sur leur de­ve­nir et conduisent à se po­ser la ques­tion de leur du­ra­bi­li­té. L’adrar, dans le sud-ouest de l’al­gé­rie, est un cas d’école pour la ges­tion de l’eau et l’agri­cul­ture oa­sienne.

Le prin­ci­pal risque est consti­tué par la di­mi­nu­tion des res­sources en eau, due es­sen­tiel­le­ment à la sur­ex­ploi­ta­tion des nappes aqui­fères par la mul­ti­pli­ca­tion in­con­trô­lée des pom­pages et à l’uti­li­sa­tion de nappes fos­siles pour créer des plan­ta­tions de pal­miers dat­tiers in­ten­sives. D’autres causes, liées au mi­lieu phy­sique, peuvent éga­le­ment contri­buer au dé­clin des es­paces oa­siens (1) et af­fec­ter leur du­ra­bi­li­té, en par­ti­cu­lier l’en­sa­ble­ment et la sa­li­ni­sa­tion des sols. Deux autres élé­ments s’y ajoutent : les rap­ports de pou­voirs entre ca­té­go­ries so­ciales et la dy­na­mique de l’ac­cès à la res­source na­tu­relle qui n’est plus la même de­puis les in­dé­pen­dances au Magh­reb. L’in­tro­duc­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion au ser­vice d’une po­li­tique de dé­ve­lop­pe­ment cen­tra­li­sé et le re­cul des struc­tures lo­cales cou­tu­mières de gou­ver­nance en sont les formes les plus re­mar­quables.

• Trans­for­ma­tion d’oa­sis me­na­cées

En Al­gé­rie, la so­cié­té oa­sienne a connu des chan­ge­ments dus prin­ci­pa­le­ment à son ou­ver­ture sur le monde ex­té­rieur et à l’amé­lio­ra­tion de la connexion entre les ré­gions nord du lit­to­ral et celles du sud sa­ha­rien. Le flux des cadres tech­niques tra­vaillant dans l’ad­mi­nis­tra­tion et les champs de pé­trole a per­mis une mixi­té so­ciale qui a at­té­nué la sé­gré­ga­tion, par­ti­cu­liè­re­ment entre ceux qui dé­te­naient la pro­prié­té de l’eau et de la terre (les nobles chor­fas) et ceux qui tra­vaillaient chez ces der­niers (les kham­mès). De plus, l’ac­cès à la sco­la­ri­sa­tion et à l’em­ploi dans le ter­tiaire, fa­ci­li­té par les ef­forts de l’état, a dé­mo­no­po­li­sé le tra­vail dans un sec­teur agri­cole dé­jà en crise. La di­vi­sion de la pro­prié­té agri­cole en plu­sieurs pe­tites par­celles entre hé­ri­tiers a contri­bué à la ré­gres­sion de l’agri­cul­ture. Ce­la af­fecte aus­si l’es­pace d’ha­bi­tat tra­di­tion­nel ksou­rien, qui voit son con­te­nu so­cial glis­ser vers les nou­velles ex­ten­sions ur­baines plus confor­tables et plus ac­ces­sibles aux dif­fé­rentes com­mo­di­tés : ali­men­ta­tion en eau po­table, élec­tri­ci­té, as­sai­nis­se­ment, routes, té­lé­phone, etc. La mo­bi­li­té ré­si­den­tielle est à l’ori­gine d’un dé­lais­se­ment du tis­su ksou­rien qui, mal­gré les ten­ta­tives de res­tau­ra­tion, n’ar­rive plus à ré­cu­pé­rer ses an­ciens ha­bi­tants. Ain­si, le dé­clin du sys­tème de ré­seau hy­drau­lique en ga­le­ries sou­ter­raines (fog­ga­ras) et, bien en­ten­du, ce­lui de l’agri­cul­ture oa­sienne tout en­tière, se li­mitent non seule­ment aux pro­blèmes na­tu­rels et en­vi­ron­ne­men­taux, mais aus­si plus par­ti­cu­liè­re­ment à cette frag­men­ta­tion de la so­cié­té oa­sienne.

La com­bi­nai­son de ces fac­teurs a évo­lué dif­fé­rem­ment dans la wi­laya d’adrar et plu­sieurs ques­tions se posent : le sys­tème hy­drau­lique mul­ti­sé­cu­laire est-il en­core d’ac­tua­li­té ? Com­ment le pas­sage d’une agri­cul­ture tra­di­tion­nelle à une agri­cul­ture mo­derne se pré­sente-t-il ? Quelles sont les po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial en­tre­prises par l’état dans l’adrar ? La wi­laya d’adrar s’étend sur la par­tie nord du sud-ouest de l’al­gé­rie, cou­vrant une su­per­fi­cie de 427 968 ki­lo­mètres car­rés, soit 17,97 % du ter­ri­toire na­tio­nal. Elle compte 11 dai­ras et 28 com­munes. L’exa­men de sa to­po­gra­phie ré­vèle un cha­pe­let d’oa­sis, en forme d’arc de cercle, qui s’étend du Grand Erg oc­ci­den­tal au Grand Erg orien­tal. Au pied du pla­teau du Ta­de­maït se suc­cèdent ain­si les pal­me­raies, consti­tuant une seule ré­gion sa­ha­rienne dé­nom­mée « Ar­chi­pel toua­tien », dont la si­mi­li­tude des ca­rac­tères phy­siques, éco­no­miques et hu­mains est concré­ti­sée par son sys­tème de fog­ga­ras. La po­pu­la­tion est es­ti­mée à 320 390 ha­bi­tants en 2008, soit 0,75 % ha­bi­tant au ki­lo­mètre car­ré, ré­par­tie dans 294 ksour (lo­ca­li­tés) épar­pillés

au ni­veau de trois ré­gions : le Gou­ra­ra (ville de Ti­mi­moun), le Touat (cf. carte ci-des­sous) et le Ti­di­kelt. La to­po­gra­phie de la zone d’étude pré­sente une mor­pho­lo­gie va­riée consti­tuée par les ergs, le pla­teau du Ta­de­maït et la val­lée du Touat par­se­mée par des seb­khas (dé­pres­sions). À l’ex­cep­tion des oa­sis et des aires de cultures, les sols sont sque­let­tiques. L’es­sen­tiel de la vé­gé­ta­tion se concentre au ni­veau des nom­breuses pal­me­raies des dif­fé­rents ksour de la ré­gion.

• Un sys­tème hy­drau­lique mul­ti­sé­cu­laire voué à dis­pa­raître

Ba­sé sur le cap­tage et la ca­na­li­sa­tion des eaux, le sys­tème tra­di­tion­nel oa­sien s’est ins­tal­lé dans les aires pé­ri­phé­riques du Grand Erg oc­ci­den­tal. Com­pen­sant une plu­vio­si­té faible, les ac­teurs lo­caux ont cap­té l’eau des nappes pro­fondes pour ir­ri­guer leurs pal­me­raies et ali­men­ter leurs ksour en eau po­table. Pour ce­la, ils ont mis en place des fog­ga­ras, il­lus­tra­tion ori­gi­nale d’in­gé­nieuses tech­niques, certes tra­di­tion­nelles et de créa­tion hu­maine, à tra­vers les­quelles l’homme sa­ha­rien a pu do­mes­ti­quer la na­ture et a fait de l’es­pace dé­ser­tique du Sa­ha­ra un mi­lieu dy­na­mique.

L’eau de la fog­ga­ra pro­vient es­sen­tiel­le­ment de la nappe dite du Con­ti­nen­tal in­ter­ca­laire, si­tuée entre Toug­gourt dans le nord, In Ame­nas dans le sud, Ti­mi­moun à l’ouest et la fron­tière tu­ni­sienne à l’est. Elle fait par­tie du grand ré­ser­voir d’eau douce du Sa­ha­ra sep­ten­trio­nal, qui s’étend sur 600 000 ki­lo­mètres car­rés. Si cette res­source fai­ble­ment re­nou­ve­lable (voire fos­sile) est gé­rée de fa­çon ra­tion­nelle et équi­table, le pro­blème de la dis­po­ni­bi­li­té en eau à moyen terme ne se po­se­ra pas. Avant l’achè­ve­ment de la fog­ga­ra, les per­sonnes ayant par­ti­ci­pé à sa réa­li­sa­tion, soit par leurs ca­pi­taux, soit par leurs ef­forts de tra­vail, pro­cèdent à une pre­mière ré­par­ti­tion, où cha­cun re­çoit la quan­ti­té d’eau réelle qui est pro­por­tion­nelle à l’ef­fort four­ni du­rant la construc­tion ou l’en­tre­tien de la fog­ga­ra. Le par­tage est consi­gné dans un écrit spé­cial ap­pe­lé « Zem­mam ». Mais une sé­rie de pro­blèmes se sont conju­gués, fai­sant que la sur­vie de la fog­ga­ra s’ame­nuise et que son dé­clin ap­proche iné­luc­ta­ble­ment. Nom­breuses sont les fog­ga­ras as­sé­chées, ce qui sou­sen­tend un dé­fi­cit d’ali­men­ta­tion des pal­me­raies vouées par consé­quent à dis­pa­raître.

Le pro­blème de la ges­tion de l’eau sou­lève la ques­tion du ta­ris­se­ment des fog­ga­ras. Fin 2010, l’agence na­tio­nale des res­sources hy­drau­liques (ANRH) di­vul­guait une si­tua­tion pré­oc­cu­pante : 774 étaient ac­tives et 611 mortes. Par ailleurs, le dé­bit se ré­duit : en 1960, il était proche de 3 665 litres par se­conde, pas­sant à 2 853 en 1998 et 3 600 en 2010. Il y a lieu de si­gna­ler que c’est au cours des deux der­nières dé­cen­nies que le nombre de fog­ga­ras ta­ries a évo­lué, en rai­son no­tam­ment des ef­fets liés à la pro­mul­ga­tion de la loi no 83-18 re­la­tive à l’ac­ces­sion à la pro­prié­té fon­cière. Les causes du ta­ris­se­ment sont de trois types : les pro­blèmes propres liés à la fog­ga­ra, ceux liés à la na­ture de la nappe d’eau drai­née (le faible dé­bit pou­vant ca­rac­té­ri­ser la ma­jo­ri­té des fog­ga­ras re­vient es­sen­tiel­le­ment à la na­ture peu per­méable du ré­ser­voir) et ceux liés à l’ex­ploi­ta­tion per­ma­nente des fo­rages d’eau qui in­flue sur le dé­bit glo­bal drai­né par les fog­ga­ras et peut conduire au ta­ris­se­ment to­tal de ce sys­tème de cap­tage.

Beau­coup de points d’eau des­ti­nés uni­que­ment à l’ir­ri­ga­tion de grands pé­ri­mètres agri­coles ont été réa­li­sés. La wi­laya d’adrar dis­pose, en 2010, de près de 930 fo­rages ré­par­tis à tra­vers dif­fé­rentes ré­gions et as­su­rant une do­ta­tion cu­mu­lée de 9 200 litres par se­conde. À ce­la s’ajoutent 6 620 puits, sans comp­ter les nom­breux puits clan­des­tins pré­sents sur le ré­seau d’ali­men­ta­tion en eau po­table dans l’en­semble des ksour de la wi­laya. Ce­la étant, tout ta­ris­se­ment risque d’en­gen­drer le dé­pé­ris­se­ment to­tal de la pal­me­raie, se tra­dui­sant par une avan­cée de la seb­kha et l’aban­don des par­celles culti­vées. Dans la ré­gion du Touat, le dé­pé­ris­se­ment a tou­ché toutes les oa­sis, sans ex­cep­tion, mais d’une fa­çon in­égale. Il est dû à plu­sieurs pro­blèmes : le ta­ris­se­ment des fog­ga­ras ou la baisse de leur dé­bit, la créa­tion de sur­faces agri­coles aux dé­pens des tra­di­tion­nelles, alors que la ma­jo­ri­té des pro­prié­taires ter­riens pra­tiquent l’agri­cul­ture comme un tra­vail se­con­daire pour une pro­duc­tion de consom­ma­tion per­son­nelle.

• La mise en va­leur agri­cole dans un éco­sys­tème fra­gile

La nou­velle orien­ta­tion de la po­li­tique agri­cole prise par l’état al­gé­rien au dé­but des an­nées 1980 a per­mis d’amor­cer un vaste plan de dé­ve­lop­pe­ment et de ré­ha­bi­li­ta­tion des zones mar­gi­na­li­sées, dont le sud. L’état a pré­vu la mise en va­leur de plus de 200 000 hec­tares de terres arides avec une mo­bi­li­sa­tion d’im­por­tantes res­sources en eau sou­ter­raine par le cap­tage de sources et le fo­rage de puits. Il s’est éga­le­ment im­pli­qué dans l’amé­na­ge­ment d’in­fra­struc­tures de base (routes, pistes, amé­na­ge­ment ru­ral, élec­tri­fi­ca­tion, fo­rages…) et la mo­der­ni­sa­tion des sys­tèmes de pro­duc­tion agri­cole. L’agri­cul­ture consti­tue l’une des prin­ci­pales sources de re­ve­nus et obéit à deux types de sys­tèmes d’ex­ploi­ta­tion des eaux : l’un tra­di­tion­nel, qui s’ap­puie sur l’ir­ri­ga­tion par fog­ga­ra, et l’autre mo­derne, ba­sé sur les tech­niques de fon­çage des puits ou de fo­rage. Le tra­di­tion­nel est ce­lui qui oc­cupe la plus grande su­per­fi­cie agri­cole de la wi­laya avec près de 64 % de l’en­semble. La sur­face agri­cole ex­ploi­tée est pas­sée de 6 369 hec­tares dans les an­nées 1970 à 35 700 en 2012, et les plan­ta­tions de pal­miers de 8 097 à 27 400 hec­tares. La sur­face glo­bale de la cul­ture cé­réa­lière a éga­le­ment aug­men­té, pas­sant de 1 800 à 8 000 hec­tares, outre les 27 460 ex­ploi­ta­tions re­cen­sées en 2012. La sur­face agri­cole glo­bale de la wi­laya, li­mi­tée aux oa­sis et aux jar­dins, a été dé­ve­lop­pée pour at­teindre 366 077 hec­tares grâce à la po­li­tique de mise en va­leur des terres agri­coles adop­tée par l’état ain­si qu’aux pro­grammes et avan­tages ac­cor­dés de­puis l’in­dé­pen­dance, no­tam­ment au pro­fit des wi­layas du sud. L’agri­cul­ture sa­ha­rienne est en­trée dans une nou­velle phase d’at­tri­bu­tion de terres in­di­vi­duelles per­met­tant de dis­tin­guer les pe­tites ex­ploi­ta­tions (de 2 à 10 hec­tares), et les grandes (entre 50 et 100 hec­tares). Le rôle de l’état s’est tra­duit par la mise en place d’une ré­gle­men­ta­tion propre à cette po­li­tique et la concré­ti­sa­tion des pro­jets par l’équi­pe­ment des pé­ri­mètres de mise en va­leur (études agro­no­miques, fo­rages, aides di­verses, etc.). Quant à l’agri­cul­teur, c’est à lui de rendre son ex­ploi­ta­tion viable et pro­duc­tive par le biais de son sa­voir-faire et de son ap­port fi­nan­cier.

La mise en va­leur agri­cole s’est opé­rée par ac­ces­sion à la pro­prié­té fon­cière agri­cole ou par conces­sion, ain­si que dans le cadre de la loi no 83-18 du 13 août 1983 re­la­tive à l’ac­ces­sion à la pro­prié­té fon­cière agri­cole et de son dé­cret exé­cu­tif no 83-724 du 10 dé­cembre 1983, com­plé­té par un autre dé­cret exé­cu­tif (no 92-289 du 6 juillet 1992) propre aux zones sa­ha­riennes, fixant les condi­tions de ces­sion et les mo­da­li­tés d’ac­qui­si­tion des terres sa­ha­riennes dans les pé­ri­mètres de mise en va­leur. Par ailleurs, la mise en va­leur agri­cole par conces­sion est ré­gie par le dé­cret exé­cu­tif no 97-483 du 15 dé­cembre 1997, fixant

les mo­da­li­tés, les charges et les condi­tions de la conces­sion de par­celles de terre du do­maine pri­vé de l’état.

Ain­si, le pas­sage d’une agri­cul­ture tra­di­tion­nelle dans les pal­me­raies, avec de pe­tites par­celles et une ir­ri­ga­tion in­gé­nieuse, à une agri­cul­ture mo­derne sur de grandes sur­faces ir­ri­guées grâce aux fo­rages et pi­vots per­mettent l’ex­ten­sion des zones vertes dans la wi­laya d’adrar. Ce­la a été fa­vo­ri­sé par l’ex­ploi­ta­tion poussée des res­sources sou­ter­raines fos­siles et les aides de l’état four­nies dans le cadre de plu­sieurs pro­grammes de mises en va­leur agri­cole. Le dé­ve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire du sec­teur est un fac­teur de conflits, entre le tra­di­tion­nel et le mo­derne, puisque les nou­veaux fo­rages ré­duisent le dé­bit des fog­ga­ras.

• Une or­ga­ni­sa­tion so­ciale sé­cu­laire en rup­ture

L’es­pace sa­ha­rien al­gé­rien a connu en un siècle plus de bou­le­ver­se­ments que du­rant les dix siècles pré­cé­dents. Ces chan­ge­ments ont per­mis de re­con­fi­gu­rer d’une ma­nière as­sez pro­fonde les struc­tures so­ciales, éco­no­miques et bien en­ten­du spa­tiales que l’es­pace sa­ha­rien por­tait en hé­ri­tage de­puis des siècles. Ce­pen­dant, on ne peut pas lire l’es­pace oa­sien sans lire la ma­nière dont s’or­ga­nise sa so­cié­té. Pour vivre dans cet es­pace à l’ari­di­té in­ouïe, la po­pu­la­tion lo­cale a in­ven­té un sys­tème de cap­tage d’eau sur­pre­nant, mais dont la ges­tion re­lève des dif­fé­rentes ca­té­go­ries com­po­sant cette so­cié­té. Cette dy­na­mique se ca­rac­té­rise spa­tia­le­ment par une ten­dance de concen­tra­tion de la po­pu­la­tion dans les zones ag­glo­mé­rées, pour ne pas dire dans les centres ur­bains les plus im­por­tants.

La so­cié­té oa­sienne d’adrar est hié­rar­chi­sée en plu­sieurs groupes, dont les pro­prié­taires de l’eau des fog­ga­ras, les chor­fas, et de pe­tits agri­cul­teurs. Les pre­miers sont is­sus de groupes fa­mi­liaux de com­mu­nau­tés re­li­gieuses (zaouïas) ou re­le­vant de grands com­mer­çants. Les deuxièmes sont des tra­vailleurs de la terre qui servent les chor­fas. Cette or­ga­ni­sa­tion so­ciale sé­cu­laire semble en rup­ture du fait de l’ou­ver­ture pro­gres­sive sur un nou­vel en­vi­ron­ne­ment po­li­tique et éco­no­mique moins dis­cri­mi­na­tif.

En ef­fet, les dy­na­miques éco­no­miques et le dé­ve­lop­pe­ment des ac­ti­vi­tés non agri­coles du­rant les cin­quante der­nières an­nées avaient en­traî­né une ur­ba­ni­sa­tion ra­pide de cer­tains centres ru­raux, af­fec­tant di­rec­te­ment la struc­ture de l’em­ploi dans ces es­paces dont les fac­teurs ont été amor­cés de­puis la co­lo­ni­sa­tion. Mais avant de trai­ter ces as­pects, il faut sa­voir que le tra­cé géo­gra­phique des concen­tra­tions hu­maines (ag­glo­mé­ra­tions ou ksour) ex­plique la lo­ca­li­sa­tion li­néaire du peu­ple­ment par les po­ten­tia­li­tés d’ir­ri­ga­tion of­fertes. Cette or­ga­ni­sa­tion est va­lable pour le Touat, le Gou­ra­ra et le Ti­di­kelt, dont le peu­ple­ment se si­tue ap­proxi­ma­ti­ve­ment le long de l’af­fleu­re­ment ouest de la nappe du Con­ti­nen­tal in­ter­ca­laire.

Ain­si s’op­posent des zones de peu­ple­ment denses à de vastes es­paces in­oc­cu­pés qui cor­res­pondent es­sen­tiel­le­ment à des en­sembles to­po­gra­phiques très contrai­gnants, tels l’erg oc­ci­den­tal, le Ta­nez­rouft et l’erg Chech. His­to­ri­que­ment, la struc­ture et la mor­pho­lo­gie des ré­seaux de pôles de peu­ple­ment ne peuvent s’ap­pré­hen­der sans ré­fé­rence à ces élé­ments d’ordre phy­sique. La crois­sance de la po­pu­la­tion dans ces es­paces est le ré­sul­tat non seule­ment d’une forte na­ta­li­té qui ca­rac­té­rise ac­tuel­le­ment les so­cié­tés sa­ha­riennes, mais aus­si de leur at­trac­ti­vi­té. Des ré­sis­tances aux mu­ta­tions dé­mo­gra­phiques sont consi­dé­rables dans le Sa­ha­ra où les va­leurs fa­mi­liales et re­li­gieuses struc­turent la vie so­ciale.

La dy­na­mique de la po­pu­la­tion de l’adrar montre que la ré­gion du Touat re­groupe le plus grand nombre d’uni­tés oa­siennes de la wi­laya, af­fi­chant des taux d’ac­crois­se­ment éle­vés (3,8 %) et dé­pas­sant la moyenne ré­gio­nale (2,5 %). La forte dé­mo­gra­phie, due à la crois­sance na­tu­relle et à l’ur­ba­ni­sa­tion, a en­gen­dré une de­mande sur l’eau, mais aus­si sur les autres res­sources telles que l’éner­gie et les nou­velles sur­faces à culti­ver ou à ur­ba­ni­ser. Des vé­ri­fi­ca­tions de ter­rain cou­vrant cer­tains sites montrent

une avan­cée ponc­tuelle de l’ex­ten­sion ur­baine, dans les par­ties qui souffrent du dé­clin des dé­bits des fog­ga­ras. Des cas comme le ksar Bab Al­lah, dans la com­mune de Sa­li, peuvent être ci­tés. Aus­si, le phé­no­mène du mi­tage de par­celles de jar­dins pour la construc­tion de ré­si­dences prin­ci­pales en plein coeur des oa­sis prend-il de l’am­pleur à Adrar et à Tillou­line. En ef­fet, un nombre im­por­tant de mai­sons sont construites sur et/ou à cô­té de fog­ga­ras en­core ac­tives.

Les ksour ne re­flètent plus leur fonc­tion d’an­tan. Nombre d’entre eux ont dé­pé­ri et d’autres ont vu leur dy­na­misme ra­len­tir en rai­son des bou­le­ver­se­ments so­cio-éco­no­miques qu’a connus la ré­gion de­puis le dé­but des an­nées 1970 et de l’aban­don de l’agri­cul­ture oa­sienne au pro­fit d’autres ac­ti­vi­tés comme le bâ­ti­ment, les tra­vaux pu­blics et le ter­tiaire. Cette si­tua­tion a été aus­si ac­cen­tuée par le dé­lais­se­ment de la fog­ga­ra, qui était le sup­port clé des moyens de pro­duc­tion et de l’exis­tence même du ksar. Tou­te­fois, elle ne peut s’ex­pli­quer que par les consé­quences des po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment en­tre­prises par l’état, qui ont conduit l’agri­cul­ture sa­ha­rienne dans une nou­velle phase dès l’adop­tion de la loi por­tant l’ac­cès à la pro­prié­té fon­cière agri­cole, et ont in­tro­duit des mu­ta­tions pro­fondes dans la struc­ture so­cio-éco­no­mique et spa­tiale oa­sienne. D’une part, la po­li­tique de mise en va­leur a don­né à toute la po­pu­la­tion oa­sienne la pos­si­bi­li­té d’ac­qué­rir une ex­ploi­ta­tion agri­cole sans prendre en compte la di­ver­si­té lo­cale des classes so­ciales, et leur tra­vail res­pec­tif pour la terre et l’en­tre­tien des fog­ga­ras. D’autre part, la mul­ti­pli­ca­tion des terres de mise en va­leur et la sur­ex­ploi­ta­tion des eaux sou­ter­raines par le creu­se­ment in­ten­sif des fo­rages ont fait bais­ser le ni­veau pié­zo­mé­trique et conduit à des ré­sul­tats né­fastes sur les fog­ga­ras. Entre-temps, le fon­cier agri­cole a su­bi une grande pres­sion. Une si­tua­tion en­gen­drée par l’aug­men­ta­tion des be­soins en fon­cier ur­ba­ni­sable pour la réa­li­sa­tion des pro­jets d’ha­bi­tat ru­ral, dont la de­mande est de plus en plus im­por­tante. Le re­cours aux terres agri­coles à moyens et à faibles ren­de­ments a fi­ni par s’im­po­ser comme ul­time so­lu­tion, où les traces des fog­ga­ras jouent le rôle du té­moin d’une pro­prié­té fon­cière sans ca­dastre, mais en­re­gis­trée dans des do­cu­ments lo­caux.

• Agri­cul­ture tra­di­tion­nelle contre agri­cul­ture mo­derne ?

Les trans­for­ma­tions que connaît cet es­pace oa­sien confèrent à la pal­me­raie le seul rôle éco­no­mique qu’elle n’ar­rive d’ailleurs pas à rem­plir à cause de son manque de ren­ta­bi­li­té. L’être hu­main est l’élé­ment le plus dé­ter­mi­nant dans cette dé­gra­da­tion, par son ac­tion di­recte sur le mi­lieu ou, in­di­rec­te­ment, par la na­ture de ses ac­ti­vi­tés.

La ques­tion de l’eau oc­cupe une part im­por­tante dans l’ana­lyse de la si­tua­tion en­vi­ron­ne­men­tale. Son im­pact peut être ex­pli­qué par la ré­gres­sion des res­sources en eau et un ex­cès d’uti­li­sa­tion de l’eau dans l’ir­ri­ga­tion. Aus­si, le pom­page ex­ces­sif de l’eau de la nappe du Con­ti­nen­tal in­ter­ca­laire par creu­se­ment de fo­rages ex­plique-t-il les baisses du ni­veau pié­zo­mé­trique. Chaque an­née, plus d’un mil­liard de mètres cubes sont am­pu­tés au Con­ti­nen­tal in­ter­ca­laire, et plu­sieurs puits sont aban­don­nés à cause d’un taux de sa­li­ni­té de l’eau éle­vé. L’ap­pré­cia­tion de l’uti­li­sa­tion de la fog­ga­ra ou/et du fo­rage dans la ré­gion est per­çue dif­fé­rem­ment, et ce, se­lon les condi­tions so­cio-éco­no­miques et le type de consom­ma­tion en eau, en di­rec­tion de l’agri­cul­ture tra­di­tion­nelle ou de mise en va­leur ré­cente. En ef­fet, la fog­ga­ra offre une eau per­ma­nente par gra­vi­té, c’est-à-dire sans pom­page et sans ma­té­riel d’ir­ri­ga­tion, contrai­re­ment au fo­rage. Mais il est im­pos­sible de ré­pondre aux be­soins agri­coles, ac­tuels et fu­turs, sans re­cou­rir à des moyens mo­dernes. Certes, la mo­der­ni­sa­tion de l’agri­cul­ture dans l’adrar, no­tam­ment dans le cadre de la mise en va­leur de nou­velles terres, de­ve­nue une né­ces­si­té, ne doit en au­cun cas en­gen­drer des consé­quences pré­ju­di­ciables pour l’agri­cul­ture tra­di­tion­nelle, car l’ex­ploi­ta­tion des nappes sans uti­li­sa­tion ra­tion­nelle de la res­source en eau, fai­ble­ment re­nou­ve­lable (voire fos­sile), risque d’ac­cé­lé­rer la dis­pa­ri­tion des fog­ga­ras.

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Ti­mi­moun est un bon exemple de la géo­gra­phie sa­ha­rienne : une ville mo­derne, construite près de la pal­me­raie, est sur­plom­bée par un ksar.

La so­cié­té oa­sienne a connu des chan­ge­ments dus à son ou­ver­ture sur le monde ex­té­rieur et à l’amé­lio­ra­tion de la connexion entre le lit­to­ral et le sud sa­ha­rien.

Sym­boles de l’agri­cul­ture tra­di­tion­nelle sa­ha­rienne, les fog­ga­ras servent à maî­tri­ser les faibles res­sources en eau au­tour des oa­sis.

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