La re­cherche fran­çaise sur le Moyen-orient et les mondes mu­sul­mans : état des lieux

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Éric Val­let

La re­cherche fran­çaise sur le Magh­reb, le Ma­chrek et les mondes de l’is­lam est-elle en crise ? Ce constat, ré­cur­rent dans l’his­toire in­tel­lec­tuelle et aca­dé­mique, a été ra­vi­vé par l’ac­tua­li­té brû­lante de cette dé­cen­nie. « Prin­temps » et « contre-prin­temps » arabes, guerres en Irak, en Sy­rie, en Li­bye et au Yé­men, at­ten­tats per­pé­trés sur le sol eu­ro­péen…, au­tant de bou­le­ver­se­ments qui ont pro­vo­qué les ques­tion­ne­ments du pu­blic et, par­fois, sus­ci­té un sen­ti­ment de dé­ca­lage entre la pro­duc­tion de la re­cherche au long cours et l’ur­gence du mo­ment.

Cet état d’in­com­pré­hen­sion et de re­la­tive in­vi­si­bi­li­té mé­dia­tique ne si­gni­fie pas pour au­tant que les cher­cheurs fran­çais, jeunes et moins jeunes, ont dé­ser­té le champ. Bien au contraire. Si l’on s’en tient sim­ple­ment à l’an­née 2017, plus de 300 thèses de doc­to­rat ont été sou­te­nues en France, sur des su­jets ayant, pour tout ou par­tie, à voir avec le monde arabe et mu­sul­man (1). Beau­coup d’entre elles avaient été en­ta­mées dans le sillage de 2011. Le nombre de thèses en pré­pa­ra­tion dé­passe ac­tuel­le­ment le mil­lier. Même si

la re­cherche ne se li­mite pas, loin de là, à la pro­duc­tion doc­to­rale, celle-ci reste un bon in­di­ca­teur du dy­na­misme du champ, de ses ten­dances et de ses li­mites.

Un simple coup d’oeil en ar­rière per­met de me­su­rer le chan­ge­ment d’échelle qui s’est pro­duit au cours des dé­cen­nies pas­sées. En 1970, l’une des der­nières « Chro­niques du monde ara­bi­sant » fran­çais, pa­rue dans la re­vue Ara­bi­ca, re­cen­sait plus d’une tren­taine de thèses d’état, et presque au­tant de thèses de troi­sième cycle, en cours de pré­pa­ra­tion en France dans ce

do­maine, toutes dis­ci­plines confon­dues. Le nombre de thèses sou­te­nues au cours de cette an­née-là se comp­tait sur les doigts d’une main. Cette pé­riode est pour­tant par­fois consi­dé­rée ré­tros­pec­ti­ve­ment comme celle d’un der­nier « âge d’or » des études fran­çaises sur le Magh­reb et le Moyen-orient, mar­qué par de grandes fi­gures comme celles de Hen­ry Cor­bin (19031978), Claude Ca­hen (1909-1991), Jacques Berque (19101995), Maxime Ro­din­son (1915-2004), Mo­ham­med Ar­koun (1928-2010) ou An­dré Mi­quel (né en 1929) dont les tra­vaux étaient lus ou connus au-de­là des cercles spé­cia­li­sés et lar­ge­ment re­con­nus au ni­veau in­ter­na­tio­nal.

• Du sa­vant gé­né­ra­liste à l’ul­tras­pé­cia­liste

La dis­pa­ri­tion des der­niers « géants » de la tra­di­tion ara­bi­sante et orien­ta­liste fran­çaise fut en réa­li­té conco­mi­tante d’une dé­mul­ti­pli­ca­tion de la re­cherche, ac­com­pa­gnée d’une di­vi­sion scien­ti­fique du tra­vail ac­crue : c’est avant tout elle qui a conduit à l’ef­fa­ce­ment de la fi­gure du sa­vant gé­né­ra­liste, à la ma­nière d’un Jacques Berque, ca­pable aus­si bien de don­ner sens et pro­fon­deur à l’ac­tua­li­té po­li­tique du monde arabe que de pro­po­ser de nou­velles tra­duc­tions du Co­ran ou de poèmes an­téis­la­miques. Cette fi­gure a été lar­ge­ment rem­pla­cée, dans le monde de la re­cherche pro­fes­sion­nelle par celle du spé­cia­liste, voire de l’ul­tras­pé­cia­liste, se dé­fi­nis­sant avant tout par rap­port à des lo­giques lar­ge­ment in­ter­na­tio­na­li­sées. Re­gar­dons d’un peu plus près le pay­sage que des­sinent les 323 thèses sou­te­nues en 2017. La plu­part s’ins­crivent dans des cadres dis­ci­pli­naires nets. Au pre­mier rang, le droit (57 thèses, soit 17,6 %), où do­minent des tra­vaux de droit com­pa­ré, entre droit fran­çais, ou eu­ro­péen, et droit d’un ou plu­sieurs pays du Magh­reb ou du Moyen-orient. On re­trouve là une tra­di­tion an­cienne, pour­sui­vie par des étu­diants étran­gers ve­nus en France pour faire leur mas­ter et leur doc­to­rat après des études ju­ri­diques dans leur pays d’ori­gine. Les prin­ci­pales branches des sciences hu­maines et so­ciales se ré­par­tissent en­suite de fa­çon re­la­ti­ve­ment équi­li­brée : his­toire du Moyen-orient et du Magh­reb (27 thèses), éco­no­mie et ges­tion (26), so­cio­lo­gie et an­thro­po­lo­gie du Moyen-orient et du Magh­reb (25), sciences po­li­tiques et re­la­tions in­ter­na­tio­nales (24), géo­gra­phie et ur­ba­nisme (24), lit­té­ra­ture (23) et lin­guis­tique (23). Der­rière ce par­tage en ap­pa­rence har­mo­nieux se cachent en réa­li­té des dis­pa­ri­tés nettes. En 2017, plus de thèses ont été

ain­si dé­po­sées sur la lit­té­ra­ture fran­co­phone du Magh­reb et du Moyen-orient (huit) que sur les lit­té­ra­tures mo­dernes en langue arabe, turque ou per­sane (cinq) ; et l’étude de l’orien­ta­lisme lit­té­raire fran­çais (12) a mo­bi­li­sé net­te­ment plus d’in­té­rêt que celle de la lit­té­ra­ture arabe clas­sique (cinq). Le même type d’ob­ser­va­tion pour­rait être fait à pro­pos de l’his­toire contem­po­raine (14 thèses), do­mi­née lar­ge­ment par les tra­vaux sur la co­lo­ni­sa­tion : les re­cherches por­tant sur l’évo­lu­tion his­to­rique propre des pays de la zone se comptent en réa­li­té sur les doigts d’une main. Le dés­équi­libre est aus­si pa­tent en ce qui concerne l’étude de l’is­lam contem­po­rain : si 17 mé­moires traitent de la si­tua­tion ac­tuelle des mu­sul­mans en France et en Eu­rope sous di­vers as­pects, deux seule­ment s’in­té­ressent à la pen­sée is­la­mique contem­po­raine. La com­pa­rai­son avec la ré­par­ti­tion des thèses de 1970 est élo­quente : la lit­té­ra­ture arabe clas­sique et l’is­la­mo­lo­gie (en­ten­due comme l’étude des textes re­li­gieux mu­sul­mans), qui se taillaient alors la part du lion, sont dé­sor­mais ré­duites à la por­tion congrue dans les uni­ver­si­tés fran­çaises, avec des fi­lières de for­ma­tion à la re­cherche qua­si ta­ries.

• Une pra­tique des langues in­suf­fi­sante

« Dé­clin […] de l’is­la­mo­lo­gie clas­sique, de la phi­lo­so­phie, de l’his­toire des textes, de l’étude des lit­té­ra­tures dans leurs as­pects les plus dif­fi­ciles, ra­re­té des lin­guistes » : ce diag­nos­tic po­sé en 2014 dans le Livre blanc des études fran­çaises sur le Moyen-orient et les mondes mu­sul­mans (2), pré­pa­ré sous la hou­lette de Ca­the­rine Mayeur-jaouen, se re­flète en­core dans l’ins­tan­ta­né de 2017. Le Livre blanc y ajou­tait le constat du ca­rac­tère sou­vent pra­tique, trop dé­li­mi­té de nombre de tra­vaux doc­to­raux por­tant sur le monde ara­bo­mu­sul­man contem­po­rain, nour­ris par une pra­tique des langues in­suf­fi­sante. De ce fait, constate-t-il, « les jeunes doc­teurs ont du mal à en­chaî­ner en­suite sur de nou­veaux su­jets exi­geant une cul­ture, une am­pleur de vue et une pro­fon­deur de champ plus éten­dues ». La dis­jonc­tion entre for­ma­tion lin­guis­tique et for­ma­tion dis­ci­pli­naire en sciences hu­maines et so­ciales au­rait-elle été poussée trop loin dans le sys­tème fran­çais, nui­sant à la qua­li­té d’en­semble de la re­cherche ?

Loin d’ap­pa­raître comme une fai­blesse, la di­vi­sion du tra­vail entre dis­ci­plines est long­temps ap­pa­rue comme la prin­ci­pale ré­ponse des mi­lieux de la re­cherche fran­çais à la « crise de l’orien­ta­lisme ». Lorsque Maxime Ro­din­son, dans sa ré­plique à L’orien­ta­lisme d’ed­ward Saïd (1935-2003), pa­ru en 1978, an­non­çait que la mise en « contact » des études arabes et is­la­miques avec les « autres dis­ci­plines », no­tam­ment la so­cio­lo­gie, l’an­thro­po­lo­gie et l’his­toire, était de­ve­nue une « né­ces­si­té im­pé­rieuse », il leur pré­di­sait un ave­nir ra­dieux à peu de frais : « Les pro­grès qui s’an­noncent sont im­pres­sion­nants. Le prix qu’il convient de les payer n’est pas trop éle­vé » (3).

Dès les an­nées 1970, ce ré­équi­li­brage au pro­fit des sciences du contem­po­rain est de fait en­ta­mé. Il s’ac­com­pagne d’un es­sor spec­ta­cu­laire des re­cherches en sciences po­li­tiques et sciences so­ciales sur le Proche et Moyen-orient, ac­com­pa­gné par l’ou­ver­ture de centres fran­çais à l’étran­ger

spé­cia­li­sés, comme le Centre d’études et de do­cu­men­ta­tion éco­no­miques, ju­ri­diques et so­ciales (CEDEJ) du Caire (1968) ou le Centre d’études et de re­cherches sur le Moyen-orient contem­po­rain (CERMOC) de Bey­routh (1977, de­ve­nu l’ins­ti­tut fran­çais du Pro­cheo­rient en 2003). Le Ma­chrek of­frait alors des ter­rains qui ap­pa­rais­saient no­va­teurs, no­tam­ment au re­gard du Magh­reb, en­core do­mi­né par le pa­ra­digme co­lo­nial/ post­co­lo­nial. L’ins­tan­ta­né de 2017 se fait en­core l’écho de ce bas­cu­le­ment – en dé­pit d’un re­nou­veau no­table d’in­té­rêt pour la si­tua­tion po­li­tique de la Tu­ni­sie, dans le sillage de la ré­vo­lu­tion de 2011 : là où les thèses fran­çaises sou­te­nues en so­cio­lo­gie et en an­thro­po­lo­gie res­tent ma­jo­ri­tai­re­ment consa­crées au Magh­reb, c’est le Moyen-orient qui l’em­porte en­core de nos jours dans les tra­vaux en sciences po­li­tiques.

Le ré­sul­tat de cette si­tua­tion fut la mul­ti­pli­ca­tion des (sou­vent pe­tites) uni­tés de re­cherche dis­ci­pli­naires dans les an­nées 1980, cet épar­pille­ment sus­ci­tant en re­tour de réels ef­forts pour pro­mou­voir la trans­dis­ci­pli­na­ri­té. Au cours des an­nées 1990, l’ap­pel au dia­logue entre sciences hu­maines et sciences so­ciales vint s’in­car­ner dans de grands pro­jets à vo­ca­tion fé­dé­rale, comme la fon­da­tion de la Mai­son mé­di­ter­ra­néenne des sciences de l’homme à Aix-en-pro­vence. La créa­tion de l’as­so­cia­tion fran­çaise pour l’étude du monde arabe et mu­sul­man (AFEMAM) en 1986 à l’ini­tia­tive d’an­dré Ray­mond (1925-2011) re­le­vait de ce même ef­fort de dé­cloi­son­ne­ment qui se pour­sui­vit jus­qu’au tour­nant des an­nées 2000. La créa­tion de l’ins­ti­tut d’études de l’is­lam et des so­cié­tés du monde mu­sul­man (IISMM) à Pa­ris en 1999, ré­sul­tat d’un com­pro­mis po­li­tique, consti­tua sans doute le der­nier pro­jet struc­tu­rant de ce type sou­te­nu par les pou­voirs pu­blics.

• Vieillis­se­ment de la py­ra­mide dé­mo­gra­phique des en­sei­gnants-cher­cheurs

Le pay­sage ins­ti­tu­tion­nel de la re­cherche fran­çaise tel que nous le connais­sons de nos jours est lar­ge­ment le ré­sul­tat de cette der­nière mue des an­nées 1990-2000, lorsque se sta­bi­li­sèrent de grandes uni­tés mixtes de re­cherche, la plu­part du temps sur une base dis­ci­pli­naire large, avec des re­cru­te­ments de cher­cheurs et en­sei­gnants-cher­cheurs prin­ci­pa­le­ment tour­nés vers les sciences po­li­tiques et so­ciales contem­po­raines, au­tour d’un es­pace proche-orien­tal pri­vi­lé­gié, ti­mi­de­ment éten­du vers le golfe Per­sique et la pé­nin­sule Ara­bique.

Les équi­libres et dés­équi­libres entre dis­ci­plines éta­blis dans cette conjonc­ture des an­nées 1990-2000, à peine cor­ri­gés à la marge par l’af­fir­ma­tion d’ap­proches trans­dis­ci­pli­naires res­tées en dé­fi­ni­tive as­sez cir­cons­crites, n’ont guère été de­puis bou­le­ver­sés. La si­tua­tion s’est en quelque sorte fi­gée puis len­te­ment éro­dée, sous l’ef­fet du ra­len­tis­se­ment et de l’ar­rêt de la créa­tion de nou­veaux postes, en­traî­nant le vieillis­se­ment de la py­ra­mide dé­mo­gra­phique des cher­cheurs et en­sei­gnants-cher­cheurs, et une vague de dé­parts en re­traite non rem­pla­cés. Le cli­mat de l’après-11 sep­tembre 2001 et les cris­pa­tions iden­ti­taires, la suc­ces­sion ra­pide de ré­formes struc­tu­relles de la re­cherche et de l’uni­ver­si­té et de res­tric­tions bud­gé­taires pa­ra­ly­sèrent du­rant près d’une dé­cen­nie tout vé­ri­table ef­fort col­lec­tif pour faire vivre ce dia­logue entre sciences hu­maines et so­ciales at­ta­chées à l’étude du « monde ara­bo-mu­sul­man ». La dis­pa­ri­tion de L’AFEMAM et l’ab­sence de tout con­grès après 2007 sont le signe le plus net de l’épui­se­ment de ce pa­ra­digme, et des dif­fi­cul­tés ren­con­trées pour com­bi­ner la di­ver­si­té crois­sante des ap­proches, des ob­jets et des lieux (on passe alors vo­lon­tiers du « monde ara­bo-mu­sul­man » aux « mondes de l’is­lam ») et une de­mande so­ciale en at­tente de cer­ti­tudes mo­no­li­thiques. Cette ato­nie col­lec­tive était sans nul doute aus­si le ré­sul­tat d’un fos­sé crois­sant entre for­ma­tion et re­cherche, par­ti­cu­liè­re­ment vi­sible dans les dé­par­te­ments de langue arabe ou d’études orien­tales, fra­gi­li­sés par la mas­si­fi­ca­tion de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur des an­nées 1980 et 1990, l’aug­men­ta­tion ra­pide des ef­fec­tifs et l’ar­ri­vée de nou­veaux pu­blics étu­diants. Au mo­ment où dans le monde an­glo­phone et, dans une moindre me­sure, en Al­le­magne, les études sur l’is­lam (Is­la­mic Stu­dies) connais­saient un es­sor ra­pide, mar­quées no­tam­ment par un re­nou­veau des tra­vaux et des dé­bats sur le Co­ran, les ha­diths, la pen­sée is­la­mique clas­sique, mo­derne et contem­po­raine, les dé­par­te­ments

d’arabe en France se re­pliaient lar­ge­ment sur l’en­sei­gne­ment de la langue, sans avoir les moyens d’en­ga­ger, faute de sang neuf, l’ag­gior­na­men­to de leurs orien­ta­tions pé­da­go­giques, no­tam­ment pour la for­ma­tion à la re­cherche. De leur cô­té, les lieux de for­ma­tion en sciences hu­maines et so­ciales, ins­ti­tuts d’études po­li­tiques, dé­par­te­ments uni­ver­si­taires et éta­blis­se­ments de for­ma­tion avan­cée, se trou­vaient pris entre des dy­na­miques de spé­cia­li­sa­tion de plus en plus poussée (en­cou­ra­gée par les nou­velles lo­giques de re­cherche sur pro­jet avec fi­nan­ce­ment na­tio­nal ou eu­ro­péen), et les dif­fi­cul­tés à mettre en place des cur­sus de for­ma­tion lin­guis­tique adap­tés à leurs be­soins et suf­fi­sam­ment ap­pro­fon­dis, alors même que l’ac­cès au ter­rain dans nombre de pays de la ré­gion de­ve­nait plus dif­fi­cile.

• De nou­velles dy­na­miques col­lec­tives

Ce sont ces contra­dic­tions et ces im­passes que pointe le Livre blanc de 2014, au terme d’un état des lieux col­lec­tif, au­quel ont par­ti­ci­pé plu­sieurs di­zaines de cher­cheurs et en­sei­gnant­scher­cheurs, sous forme in­di­vi­duelle ou en tant qu’équipes de re­cherche. Ce tra­vail n’au­rait pas été pos­sible sans l’éta­blis­se­ment d’un nou­vel es­pace de dis­cus­sion et d’échanges au ni­veau na­tio­nal. Né en 2013 à l’ini­tia­tive de l’ins­ti­tut des sciences hu­maines et so­ciales du CNRS, le Grou­pe­ment d’in­té­rêt scien­ti­fique (GIS) « Moyen-orient et mondes mu­sul­mans » est un ré­seau ras­sem­blant les dif­fé­rents éta­blis­se­ments d’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et de re­cherche fran­çais pro­dui­sant et sou­te­nant des for­ma­tions et des re­cherches sur le monde arabe et mu­sul­man. Il re­groupe 22 uni­ver­si­tés, grandes écoles et or­ga­nismes de re­cherche, sou­te­nant 45 ins­ti­tuts et la­bo­ra­toires, par­tiel­le­ment ou en­tiè­re­ment spé­cia­li­sés sur cette aire (4).

Outre la réa­li­sa­tion du Livre blanc, ce ré­seau a eu pour pre­mière tâche de re­lan­cer l’or­ga­ni­sa­tion d’un con­grès bis­an­nuel des études sur le Moyen-orient et les mondes mu­sul­mans (or­ga­ni­sé en 2015 et 2017 à Pa­ris), qui a ac­cueilli 80 ses­sions et près de 600 par­ti­ci­pants, dont de nom­breux jeunes cher­cheurs et une part si­gni­fi­ca­tive de cher­cheurs in­ter­na­tio­naux. En al­ter­nance avec les con­grès, des fo­rums bis­an­nuels visent à en­cou­ra­ger les échanges entre le monde de la re­cherche et ses di­vers in­ter­lo­cu­teurs. En 2016, plus d’une cen­taine de spé­cia­listes, mais aus­si d’en­sei­gnants des écoles pri­maires et se­con­daires et de re­pré­sen­ta­tions de l’édu­ca­tion na­tio­nale se sont ain­si réunis à Lyon pour dé­battre sur l’en­sei­gne­ment des mondes mu­sul­mans en France.

Le fo­rum d’aix-en-pro­vence, du 28 sep­tembre au 4 oc­tobre 2018, a été l’oc­ca­sion d’in­ter­ro­ger les pra­tiques de la re­cherche au prisme de tous les nou­veaux mé­diums de par­tage du sa­voir : vi­déos et do­cu­men­taires, blogs et ré­seaux so­ciaux, per­for­mances ar­tis­tiques et théâ­trales, nou­velles hu­ma­ni­tés

La re­cherche fran­çaise sur le Moyen-orient et les mondes mu­sul­mans : état des lieux

nu­mé­riques arabes mo­di­fient les condi­tions de la re­cherche tout au­tant qu’ils sont riches de pos­si­bi­li­tés pour tou­cher de nou­veaux pu­blics. En pa­ral­lèle, l’or­ga­ni­sa­tion des « prix de thèse sur le Moyen-orient et les mondes mu­sul­mans » en par­te­na­riat avec L’IISMM mo­bi­lise de­puis 2015 plu­sieurs di­zaines de spé­cia­listes de toutes dis­ci­plines, qui sont ame­nés ain­si à dé­battre en­semble des ap­ports les plus si­gni­fi­ca­tifs de la jeune re­cherche fran­çaise. De­puis 2014, de nou­velles dy­na­miques col­lec­tives ont vu le jour, et plu­sieurs autres es­paces de dé­bat se sont ou­verts, qu’il s’agisse de nou­velles ini­tia­tives trans­dis­ci­pli­naires or­ga­ni­sées en ré­ac­tion aux conflits et aux at­ten­tats ou en­core de ré­flexions de fond comme celle me­née par le ré­seau « Is­lams et cher­cheurs dans la ci­té », co­or­don­né par Na­dia Mar­zou­ki, du Centre de re­cherches in­ter­na­tio­nales (Ce­ri-sciences Po), qui cherche à re­nou­ve­ler les condi­tions d’ins­crip­tion des sciences so­ciales por­tant sur le fait is­la­mique dans l’es­pace pu­blic.

• Un ef­fort pour com­prendre les pré­oc­cu­pa­tions du pré­sent

L’ap­pel lan­cé par le Livre blanc de 2014 à re­don­ner du souffle à une is­la­mo­lo­gie uni­ver­si­taire en voie de dis­pa­ri­tion a été en­ten­du par les pou­voirs pu­blics, avec la créa­tion de près d’une di­zaine de postes en 2016 et 2017, qui ont per­mis de re­lan­cer les études sur les sys­tèmes de croyances mu­sul­mans et leurs cor­pus tex­tuels dans di­vers dé­par­te­ments uni­ver­si­taires à Stras­bourg, Aix-en-pro­vence, Lyon, Pa­ris, Lille ou Metz. L’ef­fort peut pa­raître mo­deste au re­gard des di­zaines de créa­tions de postes aux États-unis dans ce do­maine au cours de la der­nière dé­cen­nie, il n’en est pas moins si­gni­fi­ca­tif d’une prise de conscience, par­ta­gée à la fois par les au­to­ri­tés mi­nis­té­rielles et les éta­blis­se­ments qui ont ré­pon­du mas­si­ve­ment à cet ap­pel. Il ne por­te­ra ses fruits que s’il est ac­com­pa­gné d’une ac­tion ré­so­lue pour com­bler le re­tard fran­çais en ma­tière de pro­grammes de for­ma­tion in­ten­sive à la re­cherche sur les mondes de l’is­lam, de tra­duc­tion de la pro­duc­tion aca­dé­mique et in­tel­lec­tuelle faite non seule­ment en langues eu­ro­péennes, mais aus­si en arabe, en per­san ou en­core en turc, afin de sti­mu­ler les contri­bu­tions fran­çaises à des dé­bats aca­dé­miques de­ve­nus lar­ge­ment trans­na­tio­naux ; de sou­tien et d’in­té­gra­tion des jeunes cher­cheurs pro­met­teurs dans les mi­lieux de la re­cherche, en France ou à l’étran­ger. Re­ve­nons un ins­tant à notre pay­sage ini­tial, ce­lui des thèses de 2017. Les tra­vaux sur l’ana­lyse des dis­cours de l’égyp­tien Sayyid Qutb (1906-1966), par Sey­dou Wayall, ou de l’in­fluence du té­lé­pré­di­ca­teur Yous­sef al-qa­ra­da­wi (né en 1926), par Nabil En­nas­ri, ne sont pas les seuls à se faire l’écho des pré­oc­cu­pa­tions graves du pré­sent. On y croi­se­ra, au gré de ses cu­rio­si­tés, aus­si bien les at­tentes et les rêves des jeunes d’abou Dha­bi (Laure As­saf) que les tra­jec­toires de femmes mu­sul­manes en­ga­gées en Suisse ro­mande (Eva Mar­zi) ; aus­si bien les vies heur­tées des es­claves de la Su­blime Porte au som­met de sa puis­sance (Hay­ri Gök­sin Oz­ko­ray) que celles des de­man­deurs d’asile en Is­raël (Shi­ra Av­kin) ou des im­mi­grés chi­nois en Al­gé­rie (Sa­mia Ham­mou) ; on se pen­che­ra peut-être sur l’épaule des lec­teurs arabes du phi­lo­sophe al­le­mand Frie­drich Nietzsche (La­kh­dar Chen­naf), des spec­ta­teurs du jeune théâtre pa­les­ti­nien (Na­j­la Na­kh­lé­cer­ru­ti) ou on se met­tra à l’écoute des hi­ja­ziyyat de l’ira­kien al-sha­rif al-ra­di (970-1015), ces poèmes du Xe siècle em­preints de nos­tal­gie pour une terre mère im­muable et per­due (Mor­ta­da Mo­ha­med Ali). On sen­ti­ra alors peut-être la soif de sa­voir in­tacte, si tant est qu’on lui donne la pos­si­bi­li­té de s’ai­gui­ser au contact de mi­lieux de re­cherche con­for­tés et sou­te­nus dans leur rôle de pro­duc­tion, de trans­mis­sion et de for­ma­tion.

Voi­là une belle col­lec­tion de bandes des­si­nées ! Quand un au­teur de ta­lent ren­contre un so­cio­logue de ter­rain, le ré­sul­tat s’ap­pelle « So­cio­ra­ma », qui aborde d’im­por­tants su­jets de so­cié­té, comme la ban­lieue, la mé­de­cine, l’is­lam, l’im­mi­gra­tion ou la por­no­gra­phie. Ici, Jen­ni­fer Bi­det et Sin­geon suivent les traces de Fé­rouze, Sé­lim, Nes­rine et Sa­bri­na. Tous sont Fran­çais, mais leurs ori­gines fa­mi­liales se trouvent à Sé­tif, en Al­gé­rie. Le temps d’un été, ils partent de l’autre cô­té de la Mé­di­ter­ra­née. Ils s’aper­çoivent qu’ils ne sont pas tou­jours les bien­ve­nus dans « leur » pays, et que les dif­fé­rences cultu­relles peuvent conduire à bien des mal­en­ten­dus. On s’at­tar­de­ra, par exemple, sur la place des femmes. Cette bande des­si­née donne à dé­cou­vrir un su­jet mé­con­nu : le lien qu’en­tre­tiennent des en­fants is­sus de l’im­mi­gra­tion avec l’al­gé­rie, un pays qu’ils ne connaissent fi­na­le­ment que trop peu alors que, en France, où ils sont nés et ont gran­di, on les traite par­fois comme des étran­gers. Un ou­vrage pour ou­vrir les ré­flexions sur la ques­tion de l’iden­ti­té.

© Afp/mar­tin Bu­reau

La mas­si­fi­ca­tion de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, l’aug­men­ta­tion des ef­fec­tifs et l’ar­ri­vée de nou­veaux pu­blics étu­diants ont fra­gi­li­sé les dé­par­te­ments d’études arabes en France.

Maxime Ro­din­son (au centre, en juillet 1982) a été une fi­gure ma­jeure de la tra­di­tion ara­bi­sante fran­çaise. Quelle place pour les études sur le monde ara­bo-is­la­mique de­main ?

Bey­routh, ca­pi­tale du Li­ban, est un site pri­vi­lé­gié pour étu­dier les dy­na­miques so­cioé­co­no­miques et po­li­tiques de la ré­gion.

Prière de­vant la Grande Mos­quée de Pa­ris, le 21 août 2018. L’étude de la si­tua­tion ac­tuelle des mu­sul­mans en France reste plus im­por­tante que celle sur la pen­sée is­la­mique contem­po­raine.

Par­mi les tra­vaux ré­cents pré­sen­tés en France, on peut ci­ter des thèses sur le té­lé­pré­di­ca­teur Yous­sef al-qa­ra­da­wi et les jeunes à Abou Dha­bi.

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