Im­mi­gré afri­cain en Al­gé­rie : une im­pos­sible in­té­gra­tion ?

Moyen-Orient - - DOSSIER ALGÉRIE - Sa­lim Che­na

La po­li­tique d’ar­res­ta­tions et d’ex­pul­sions de mi­grants par l’al­gé­rie sus­cite l’in­té­rêt des opi­nions pu­bliques et des ONG in­ter­na­tio­nales. Fin juin 2018, l’agence amé­ri­caine As­so­cia­ted Press a pu­blié un re­por­tage à charge ra­con­tant la tra­ver­sée du dé­sert à pied de per­sonnes d’afrique sub­sa­ha­rienne re­fou­lées vers le Ni­ger. Les au­to­ri­tés al­gé­riennes ont ré­pon­du en dé­non­çant une « cam­pagne mal­veillante » vi­sant à faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment pour qu’il ac­cepte d’ins­tal­ler sur son sol le vieux pro­jet eu­ro­péen – pen­sé à la fin du XXE siècle – de centres de tri ex­ter­na­li­sés pour mi­grants ir­ré­gu­liers et de­man­deurs d’asile.

Les chiffres mis en avant sont avant tout des­ti­nés à jus­ti­fier une po­li­tique mi­gra­toire qui n’en est pas une, à dé­faut d’ob­jec­tifs et de cadres ju­ri­diques clairs, la com­mu­ni­ca­tion of­fi­cielle os­cil­lant entre pro­pos xé­no­phobes, don­nées non sour­cées et an­nonces sans len­de­main. Ce se­rait donc près de 500 ten­ta­tives d’en­trées illé­gales qui au­raient lieu chaque jour aux fron­tières sud de l’al­gé­rie. D’abord éva­luées à plus de 30 000 per­sonnes, ce se­rait en fait le double (66 000) qui au­raient été ex­pul­sées

entre 2014 et l’été 2018, no­tam­ment dans le cadre d’ac­cords avec les pays sa­hé­liens fron­ta­liers, au pre­mier rang des­quels le Ni­ger. En ap­pa­rence consi­dé­rables (1), ces sta­tis­tiques (plus de 300 per­sonnes par se­maine) sont en réa­li­té stables de­puis le mi­lieu des an­nées 2000, en tout cas si l’on se fie aux pré­cé­dentes dé­cla­ra­tions of­fi­cielles et aux es­ti­ma­tions des spé­cia­listes (2). D’après les cher­cheurs de l’ins­ti­tut uni­ver­si­taire eu­ro­péen de Flo­rence et la Com­mis­sion eu­ro­péenne, il y au­rait plus de 100 000 ir­ré­gu­liers en Al­gé­rie ar­ri­vant d’afrique et du

Moyen-orient (3). En 2009, se­lon le cher­cheur fran­çais Ali Ben­saâd, il y avait en­vi­ron 75 000 Sub­sa­ha­riens en Al­gé­rie, tan­dis que le consul du Ma­li es­ti­mait ses res­sor­tis­sants, pou­vant sé­jour­ner 90 jours sans vi­sa, à 50 000. Fi­na­le­ment, le « stock » de Sub­sa­ha­riens en Al­gé­rie semble loin d’avoir connu une crois­sance ex­po­nen­tielle, com­pa­ré aux 145 000 tra­vailleurs étran­gers lé­ga­le­ment re­cen­sés rap­por­tés à une po­pu­la­tion de 41,31 mil­lions d’ha­bi­tants en 2017.

De­puis la fer­me­ture of­fi­cielle de la fron­tière avec le Ma­li, à la suite de la crise po­li­ti­co-sé­cu­ri­taire de 2012-2013, l’at­ten­tion se porte sur le car­re­four ni­gé­rien d’aga­dez, à par­tir du­quel une par­tie des mo­bi­li­tés pas­sant pré­cé­dem­ment par Gao et Ki­dal s’est ré­orien­tée. Une autre ex­pli­ca­tion de ce dé­pla­ce­ment est l’ap­pa­ri­tion, à la même pé­riode, d’une « fi­lière ni­gé­rienne » de la mi­gra­tion ir­ré­gu­lière im­pli­quant de nom­breuses femmes et en­fants en bas âge, pra­ti­quant la men­di­ci­té dans l’es­pace pu­blic.

• Des re­pré­sen­ta­tions en mu­ta­tion

Pa­ral­lè­le­ment, le trai­te­ment mé­dia­tique des mi­gra­tions trans­sa­ha­riennes a connu une re­la­tive in­flexion de­puis quelques an­nées. Du­rant la dé­cen­nie pré­cé­dente qui a ren­du vi­sible un phé­no­mène jusque-là la­tent et im­pen­sé, les exi­lés sub­sa­ha­riens étaient les fi­gu­rants de leur propre fi­gu­ra­tion. Plus pré­ci­sé­ment, les ar­ticles de presse évo­quant ces mi­grants igno­raient leurs ré­cits de vie, ca­ri­ca­tu­raient leurs ex­pé­riences comme leurs ori­gines so­ciales et évi­taient d’ana­ly­ser leurs condi­tions de vie au re­gard de leur condi­tion so­ciale d’étran­ger en Al­gé­rie. L’« Afri­cain/e » était alors pré­sen­té/e comme un/e ru­ral/e, anal­pha­bète, en quête d’un el­do­ra­do ima­gi­naire, et qui fi­nis­sait par s’adon­ner à la cri­mi­na­li­té ou à la pros­ti­tu­tion, tout en dif­fu­sant dif­fé­rentes ma­la­dies – au pre­mier rang des­quelles le VIH et pen­dant quelque temps le vi­rus Ebo­la (4). Les mi­grants sub­sa­ha­riens n’étaient, en outre, que peu vi­sibles dans l’es­pace ur­bain aux marges du­quel ils étaient re­lé­gués, hor­mis dans cer­tains quar­tiers po­pu­laires des ag­glo­mé­ra­tions du nord ou dans les villes sa­ha­riennes. Si ces re­pré­sen­ta­tions re­prennent sou­vent les sté­réo­types de la xé­no­pho­bie po­pu­laire, ce­la s’ex­plique aus­si par le fonc­tion­ne­ment struc­tu­rel de la presse al­gé­rienne : ab­sence de charte ré­dac­tion­nelle et de ma­na­ge­ment édi­to­rial, moyens in­suf­fi­sants pour me­ner des en­quêtes ap­pro­fon­dies, po­si­tion su­bor­don­née du jour­na­liste dans sa ré­dac­tion, in­fluence des sources « sé­cu­ri­taires », simple re­prise de la com­mu­ni­ca­tion of­fi­cielle, pres­sion à suivre l’ac­tua­li­té fac­tuelle, fai­blesse du lexique et de la for­ma­tion…

Sur­tout, les fi­gures de mi­grants va­rient se­lon des in­té­rêts ob­jec­tifs dé­fen­dus implicitement : en sou­li­gnant les me­naces que fai­saient pe­ser les exi­lés sur le pays et la so­cié­té, les dis­cours

jour­na­lis­tiques in­sis­taient sur la né­ces­si­té pour les par­te­naires de l’al­gé­rie – prin­ci­pa­le­ment l’union eu­ro­péenne – de lui ap­por­ter un sou­tien fi­nan­cier et tech­no­lo­gique pour le contrôle de ses fron­tières ; mais, lorsque les exi­lés étaient pré­sen­tés comme les vic­times du sous-dé­ve­lop­pe­ment ou de po­li­tiques néo­co­lo­niales, ils cor­res­pon­daient à la ré­af­fir­ma­tion des prin­cipes fon­da­teurs de la po­li­tique ex­té­rieure de l’al­gé­rie : an­ti­co­lo­nia­lisme, an­ti-im­pé­ria­lisme, tiers-mon­disme, so­li­da­ri­té in­ter­na­tio­nale… Il s’agit de dis­cours pour l’ex­té­rieur, contras­tant avec ce­lui por­tant sur les har­ra­ga al­gé­riens dont les des­ti­na­taires étaient avant tout les Al­gé­rien/nes eux-mêmes. Or, pro­gres­si­ve­ment, de­puis la dé­sta­bi­li­sa­tion de l’aire sa­hé­lo-magh­ré­bine, la re­pré­sen­ta­tion et la vi­si­bi­li­té de cette ca­té­go­rie de mi­grants ont évo­lué. La presse a mul­ti­plié ar­ticles et re­por­tages sur cette thé­ma­tique, s’alar­mant de la dif­fu­sion de la pré­sence de Sub­sa­ha­riens à l’en­semble des villes moyennes, voire pe­tites, du nord de l’al­gé­rie. La pa­role leur a été don­née, leur mar­gi­na­li­té so­cio­spa­tiale a été dé­crite, la xé­no­pho­bie po­pu­laire et les agres­sions rap­por­tées. Les jour­naux en ligne ont contri­bué à ce re­nou­vel­le­ment des re­pré­sen­ta­tions en trai­tant, par exemple, de la des­truc­tion de cam­pe­ments de mi­grants à proxi­mi­té de quar­tiers ré­si­den­tiels par les ha­bi­tants du­rant l’été 2014, ou en al­lant à leur ren­contre à la pé­ri­phé­rie ur­baine ou dans les ter­rains vagues où ils se sont ins­tal­lés. La presse pa­pier fran­co­phone consacre un nombre crois­sant de dos­siers et de re­por­tages ap­pro­fon­dis à ce su­jet en ten­tant (avec plus ou moins de suc­cès) de dé­pas­ser le sen­sa­tion­na­lisme et les sté­réo­types ayant cours pré­cé­dem­ment par l’évo­ca­tion de di­verses pro­blé­ma­tiques : les en­fants nés en Al­gé­rie de pa­rents étran­gers ir­ré­gu­liers, l’ac­cès des im­mi­grés du­ra­ble­ment ins­tal­lés aux ser­vices pu­blics, les en­jeux propres aux femmes sub­sa­ha­riennes, le rôle des Sub­sa­ha­riens dans l’éco­no­mie lo­cale.

Car, dans l’es­pace pu­blic, leur vi­si­bi­li­té s’était ac­crue ces der­nières an­nées : les ar­tères em­bou­teillées des mé­tro­poles du nord, les ave­nues des grandes villes ou les gares rou­tières et les mar­chés des pe­tites et moyennes villes de pro­vince sont de­ve­nus l’es­pace où hommes, femmes et en­fants men­dient. Les cam­pe­ments de for­tune se sont rap­pro­chés des centres-villes. Pré­cé­dem­ment, les mi­grants sub­sa­ha­riens, ir­ré­gu­liers ou non, évi­taient de s’aven­tu­rer en jour­née dans les centres-villes du nord et res­taient, plu­tôt, dans cer­tains es­paces bien cir­cons­crits, en ne sor­tant qu’en fin de jour­née ou en soi­rée – après le tra­vail – pour faire quelques achats dans les épi­ce­ries de quar­tier ou pour al­ler dans les cy­ber­ca­fés. Sur le plan des images so­cio­po­li­tiques, le tra­vailleur mi­grant ou ce­lui vi­vant de pe­tits ex­pé­dients, l’ins­tal­lé ou le cir­cu­lant, a été rem­pla­cé par l’étran­ger men­diant en fa­mille, fuyant les « crises » (sé­cu­ri­taires, éco­no­miques, cli­ma­tiques) : la fi­gure du « ré­fu­gié », sou­vent ré­duit à sa condi­tion mi­sé­rable, a ain­si suc­cé­dé à celle du « clan­des­tin », per­çu comme me­nace exis­ten­tielle.

• Une va­rié­té de mo­bi­li­tés en marge du droit

Ce­pen­dant, les mi­gra­tions trans­sa­ha­riennes en Al­gé­rie sont loin de se li­mi­ter à cette nou­velle fi­lière que le Dé­par­te­ment d’état amé­ri­cain es­time sus­ci­tée par des ré­seaux or­ga­ni­sés. Étu­diants, tra­vailleurs, com­mer­çants, de­man­deurs d’asile sont de­puis long­temps pré­sents en Al­gé­rie, et pour cer­tains ins­tal­lés de longue date, louant des lo­ge­ments, mais évo­luant dans les marges de la lé­ga­li­té du fait de l’ab­sence de po­li­tique de ré­gu­la­ri­sa­tion et de na­tu­ra­li­sa­tion (pos­sible seule­ment par al­liance, le droit du sang pri­mant). Dans le grand sud, ces mi­gra­tions sa­hé­liennes sont plus an­ciennes en­core, re­mon­tant aux crises cli­ma­tiques des an­nées 1970 et 1980, et re­po­sant éga­le­ment sur des liens de pa­ren­té trans­fron­ta­liers, ain­si que sur le be­soin de tra­vailleurs dans les po­li­tiques d’amé­na­ge­ment des ré­gions pé­tro­ga­zières. Ces cir­cu­la­tions mi­gra­toires obéissent éga­le­ment aux cycles des sai­sons sèches et hu­mides, les in­di­vi­dus ve­nant tra­vailler en Al­gé­rie avant de ren­trer ex­ploi­ter leurs terres. Au dé­but des an­nées 2000, la crise po­li­tique en Côte d’ivoire, puis le dur­cis­se­ment de la po­li­tique mi­gra­toire li­byenne ex­pliquent éga­le­ment leur sen­sible ac­crois­se­ment.

Si les mé­tiers de la construc­tion (ma­noeuvre, peintre) consti­tuent un dé­bou­ché im­por­tant, la cui­sine, la bou­lan­ge­rie, le jar­di­nage/gar­dien­nage et l’agri­cul­ture sai­son­nière les em­ploient en nombre – comme dans les pays du Nord, les im­mi­grés oc­cupent les sec­teurs en manque de main-d’oeuvre. En­fin, la forte res­tric­tion des vi­sas de sé­jour, de tra­vail ou d’études des pays eu­ro­péens a conduit les can­di­dats à l’émi­gra­tion à s’orien­ter da­van­tage vers le mar­ché cap­tif des mo­bi­li­tés ir­ré­gu­lières. Ce qui a fait le jeu des pas­seurs, le plus sou­vent des Toua­regs,

conver­tis­sant leurs « sa­voir-cir­cu­ler » sa­ha­rien et pro­fi­tant de la pas­si­vi­té ou de la com­pli­ci­té des agents des États de la ré­gion qui ar­ron­dissent leur maigre solde en ter­ri­toire aus­tère. L’em­ploi peut se faire soit à la jour­née (avec une ré­mu­né­ra­tion sou­vent moindre que celle de leurs équi­va­lents Al­gé­riens), soit à la tâche ; ces « contrats » per­mettent aux mi­grants de se consti­tuer une pe­tite épargne qui pour­ra être ren­voyée au pays ou ré­in­ves­tie dans la pour­suite de la mo­bi­li­té dans la me­sure où, après quelque temps, voire à leur ar­ri­vée, leurs éco­no­mies sont « man­gées ».

Le ca­pi­tal so­cial est une res­source pré­cieuse pour trou­ver un hé­ber­ge­ment col­lec­tif (des « foyers » in­for­mels) et un em­ploi, sur­tout dans le nord ; dans le sud et les ré­gions fron­ta­lières, prin­ci­pa­le­ment avec le Ma­roc, une au­to-or­ga­ni­sa­tion plus ser­rée as­sure un mi­ni­mum de so­li­da­ri­té en échange d’une par­ti­ci­pa­tion (« droits de ghet­to ») col­lec­tée par des chair­men, gé­rant cha­cun leur com­mu­nau­té, agis­sant de concert sous l’au­to­ri­té d’un king, et or­ga­ni­sant la sur­vie et le pas­sage. Loin de consti­tuer des or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles trans­na­tio­nales, ce sont sur­tout des re­lais dans les étapes de la mi­gra­tion ir­ré­gu­lière, mais pou­vant, sous l’ef­fet de l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion et de la mise en ir­ré­gu­la­ri­té, dé­ri­ver vers la pré­va­ri­ca­tion ou l’abus de fonc­tion, no­tam­ment pour les femmes cher­chant une forme de pro­tec­tion. Mais cette condi­tion mi­grante reste d’une ex­trême pré­ca­ri­té. Les exi­lés sont sous la crainte, après le contrat fi­ni, par­fois four­ni avec un toit, d’une dé­non­cia­tion ou d’une me­nace, qui per­met à l’em­ployeur de ne pas les payer ; quant aux pas­seurs trans­sa­ha­riens, ceux-ci peuvent or­ga­ni­ser avec des ban­dits lo­caux des at­taques contre les pick-up pour dé­trous­ser les voya­geurs ou si­mu­ler une in­ter­ven­tion de po­lice avant de les aban­don­ner dans le dé­sert. Les mi­grants sont lais­sés à une di­zaine de ki­lo­mètres des villes sa­ha­riennes, qu’ils de­vront re­joindre à pied. Ta­man­ras­set, à quelques cen­taines de ki­lo­mètres du Ma­li et du Ni­ger, est la prin­ci­pale porte d’en­trée en Al­gé­rie ; dans une moindre me­sure, la ville de Dja­net per­met la cir­cu­la­tion entre Al­gé­rie et Li­bye, et celle de Bé­char avec le Ma­roc. Ghar­daïa ou Ouar­gla per­mettent en­suite de se ré­orien­ter vers les mé­tro­poles du nord, tra­di­tion­nel­le­ment Al­ger ou Oran – qui per­met de se di­ri­ger vers le Ma­roc, via Magh­nia, soeur ju­melle d’ou­j­da – mais aus­si Constan­tine, An­na­ba et la Ka­by­lie à l’est. La cir­cu­la­tion in­té­rieure et ré­gio­nale est ma­jo­ri­taire, contrai­re­ment aux idées re­çues des­ti­nant les mi­grants aux côtes eu­ro­péennes. S’il existe bien une émi­gra­tion ir­ré­gu­lière d’al­gé­rien/nes vers l’es­pagne (Al­mería, Ma­jorque) et l’ita­lie (Sar­daigne), les fi­lières

mi­gra­toires al­gé­riennes et trans­sa­ha­riennes res­tent pour l’ins­tant glo­ba­le­ment dis­tinctes.

Dans le contexte post­ré­vo­lu­tions arabes de 2011, l’al­gé­rie a certes connu un af­flux de « ré­fu­giés » : en­vi­ron 40 000 Sy­riens ont pro­fi­té de fa­ci­li­tés d’en­trée et d’ins­tal­la­tion, aux­quels s’ajoute un nombre bien moindre, mais in­dé­fi­ni, de Yé­mé­nites. Il est vrai qu’ils s’in­tègrent plus fa­ci­le­ment, par­ta­geant la langue et la re­li­gion du pays hôte et dis­po­sant d’éco­no­mies ré­in­ves­ties, no­tam­ment dans le com­merce de bouche. Au plus fort de la crise ma­lienne, 30 000 Maliens, par­fois bi­na­tio­naux ou Al­gé­riens ex­pa­triés, se­raient (re)ve­nus en Al­gé­rie (5). Concer­nant les res­sor­tis­sants sub­sa­ha­riens, au­cune dé­ci­sion spé­ci­fique ne semble avoir été mise en oeuvre, à l’ex­cep­tion d’an­nonces sans suite d’oc­troi de per­mis de tra­vail tem­po­raire dans les sec­teurs éco­no­miques en souf­france et la pro­messe de l’ac­cès à l’école pour les en­fants.

Car le sta­tut de ces mi­grants reste par­ti­cu­liè­re­ment flou, au-de­là de l’ir­ré­gu­la­ri­té. Cet état de fait n’est pas sans in­ter­ro­ger les ins­ti­tu­tions à mo­bi­li­ser et les co­opé­ra­tions à mettre en oeuvre dans cet es­pace ré­gio­na­li­sé (Afrique de l’ouest, cen­trale, sa­hé­lienne et du Nord), pour as­sis­ter ces per­sonnes qui n’entrent pas dans le champ de com­pé­tences du Haut-com­mis­sa­riat aux ré­fu­giés (HCR) – ou ne le contactent pas –, entrent lé­ga­le­ment sur le sol al­gé­rien dans le cas des Maliens (qui peuvent ex­cé­der en­suite la du­rée lé­gale de sé­jour) ou sont en si­tua­tion ir­ré­gu­lière tout en né­ces­si­tant une aide hu­ma­ni­taire d’ur­gence (comme pour les fa­milles ni­gé­riennes). En outre, le Bu­reau al­gé­rien pour les ré­fu­giés et les apa­trides (Ba­pra) est connu pour n’ac­cor­der le sta­tut à au­cun Sub­sa­ha­rien, même lorsque ce­lui-ci est re­con­nu par l’an­tenne lo­cale du HCR – dé­jà par­ci­mo­nieuse dans l’oc­troi du sé­same onu­sien (6).

• La po­li­ti­sa­tion des mi­gra­tions

Membres du gou­ver­ne­ment ou d’ins­ti­tu­tions pu­bliques, dé­pu­tés is­la­mistes et prê­cheurs sa­la­fistes ont com­mis, ces der­nières an­nées, des dé­cla­ra­tions ra­di­cales à pro­pos des mi­gra­tions trans­sa­ha­riennes en Al­gé­rie, re­pre­nant à leur compte les an­ciennes fi­gures me­na­çantes de la presse, pour mieux condam­ner, plus ou moins ex­pli­ci­te­ment, le re­nou­veau in­ter­ven­tion­niste oc­ci­den­tal en Afrique et au Moyen-orient et en ci­blant, là en­core plus ou moins di­rec­te­ment, les pays de L’OTAN. Nous re­trou­vons ain­si le nexus dis­cur­sif tra­di­tion­nel entre ex­pres­sions pu­bliques of­fi­cielles, par­fois confon­dues avec des dis­cours « jour­na­lis­tiques », et in­té­rêts di­plo­ma­tiques et stra­té­giques de l’état qui avaient cours de­puis le dé­but des an­nées 2000 sur les ques­tions mi­gra­toires.

Mais, l’al­gé­rie a-t-elle une po­li­tique mi­gra­toire, quand bien même se­rait-elle sé­cu­ri­taire à l’eu­ro­péenne, l’amé­ri­caine ou l’aus­tra­lienne ? Rien n’est moins sûr. L’in­dé­ci­sion du contexte po­li­tique, les lour­deurs bu­reau­cra­tiques et l’in­sta­bi­li­té gou­ver­ne­men­tale semblent l’ex­clure. Par sa cul­ture po­li­tique fa­rou­che­ment sou­ve­rai­niste, sa po­si­tion stra­té­gique dans les en­jeux po­li­ti­co-sé­cu­ri­taires de l’aire magh­ré­bo-sa­hé­lienne et ses re­ve­nus pé­tro­ga­ziers (quoique mis à mal ces der­nières an­nées), Al­ger a plus d’armes pour ré­sis­ter aux pres­sions ex­té­rieures que cer­tains de ses voi­sins. Les en­jeux des dé­ci­sions po­li­tiques en ma­tière mi­gra­toire sont peut-être à cher­cher ailleurs. De­puis long­temps, tan­dis que Ra­bat re­foule hors pro­cé­dure des Sub­sa­ha­riens à sa fron­tière avec l’al­gé­rie, les exi­lés peuvent, eux, faire le tra­jet in­verse plus fa­ci­le­ment, créant un vé­ri­table ping-pong hu­main.

La prin­ci­pale orien­ta­tion po­li­tique des dix der­nières an­nées a été d’al­ler dans le sens des in­té­rêts eu­ro­péens, alors qu’en 2006, à la suite de la Confé­rence de Ra­bat, Al­ger s’était po­sé comme le ga­rant d’une « ap­proche glo­bale » des mi­gra­tions, re­fu­sant de jouer le rôle de « gen­darme de l’eu­rope ». Le

25 juin 2008, une pre­mière loi (no 08-11) ré­or­ga­ni­sait les condi­tions d’en­trée, de sé­jour et de cir­cu­la­tion des étran­gers, cri­mi­na­li­sant l’ir­ré­gu­la­ri­té mi­grante (de six mois à deux ans de pri­son), les em­ployeurs ou les lo­geurs d’ir­ré­gu­liers, les ma­riages de com­plai­sance et don­nant la pos­si­bi­li­té au pré­fet (wa­li) de créer des « centres d’at­tente » pour étran­gers ir­ré­gu­liers, ceux-ci y étant confi­nés pour trente jours re­nou­ve­lables, le temps de mise en oeuvre des pro­cé­dures – c’est en par­tie sur cette base que se fonde la po­li­tique ac­tuelle de re­cen­se­ment, de ré­ten­tion et d’ex­pul­sion. Son prin­ci­pal ef­fet est d’in­té­grer les mi­grants au sys­tème pé­nal, avant de les ex­pul­ser. La loi du 25 fé­vrier 2009 (no 09-01) pé­na­lise, elle, la sor­tie illé­gale du ter­ri­toire, les ré­seaux de pas­seurs et la traite des êtres hu­mains. De­puis près de dix ans, une nou­velle loi sur l’asile est an­non­cée en pré­pa­ra­tion et de­vrait cette fois être pré­sen­tée dans les mois à ve­nir. Elle rem­pla­ce­rait le dé­cret du 25 juillet 1963 (no 63-274) qui ins­tau­rait le Ba­pra et pré­voyait les pro­cé­dures de de­mandes, d’oc­troi et d’ap­pel de l’asile. À la veille d’échéances po­li­tiques d’im­por­tance se joue donc la po­li­tique mi­gra­toire al­gé­rienne, dans ce que cer­tains jugent être un mar­chan­dage po­li­tique in­ter­na­tio­nal. Fi­na­le­ment, c’est du cô­té de la so­cié­té ci­vile lo­cale que cette conver­sion à la cri­mi­na­li­sa­tion des mi­gra­tions pro­duit le plus d’ef­fets. Bien avant que les re­gards du monde en­tier ne se tournent vers l’al­gé­rie, la Ligue al­gé­rienne pour la dé­fense des Droits de l’homme (LADDH) avait dé­non­cé ce qu’elle qua­li­fiait de « rafles » aveugles, em­bar­quant les fa­milles men­diantes ni­gé­riennes au­tant que les tra­vailleurs ir­ré­gu­liers et de­man­deurs d’asile de toute na­tio­na­li­té d’afrique noire – mal­gré les pro­tes­ta­tions de Nia­mey –, et par­fois des Noirs al­gé­riens. Ce­la fai­sait suite à plu­sieurs in­ci­dents dra­ma­tiques (7). Les syn­di­cats au­to­nomes font aus­si oeuvre de veille et de plai­doyer pour les mi­grants, en l’ab­sence d’as­so­cia­tion spé­cia­li­sée sur la ques­tion. Des par­ti­cu­liers ou de pe­tites as­so­cia­tions com­mu­nales prennent des ini­tia­tives spon­ta­nées de sou­tien aux mi­grants en leur four­nis­sant cou­ver­tures, vivres ou mé­di­ca­ments. La sen­si­bi­li­sa­tion de la po­pu­la­tion et de la so­cié­té ci­vile s’est ain­si ac­crue sur la ques­tion mi­gra­toire : un col­loque s’est te­nu sur la place des en­fants d’im­mi­grés à l’uni­ver­si­té d’oran en no­vembre 2015 et, en dé­cembre 2017, un sé­mi­naire in­ter­as­so­cia­tif était or­ga­ni­sé à Mos­ta­ga­nem par le Ras­sem­ble­ment ac­tions jeu­nesse (RAJ) avant que ce­lui-ci, quelques jours plus tard, ne tienne un « re­pas de l’ami­tié » en pré­sence de mi­grants sub­sa­ha­riens. Sur­tout, une Plate-forme mi­grants Al­gé­rie, ras­sem­blant plu­sieurs or­ga­ni­sa­tions, dont la LADDH et le RAJ, s’est for­mée, en 2015, pour in­for­mer le pu­blic et ten­ter d’in­fluer sur les au­to­ri­tés pour qu’elles re­voient la lé­gis­la­tion sur l’im­mi­gra­tion et l’asile, mais entre dif­fé­rends in­ternes et en­traves po­li­ti­co-ad­mi­nis­tra­tives, elle reste au point mort. À l’étran­ger, des ex­pul­sés maliens ont ma­ni­fes­té et je­té des pierres contre l’am­bas­sade d’al­gé­rie à Ba­ma­ko en mars 2018.

Cette non-po­li­tique mi­gra­toire al­gé­rienne semble avoir, pour le ré­gime, des ef­fets plus contre-pro­duc­tifs qu’une vé­ri­table coor­di­na­tion en­ca­drant les di­verses formes de mo­bi­li­tés et per­met­tant à l’éco­no­mie, à la so­cié­té et à la cul­ture al­gé­riennes de se dé­ve­lop­per et de re­trou­ver une re­la­tion saine et mul­ti­di­men­sion­nelle avec l’afrique, comme elle a pu l’avoir aux pre­miers temps de l’in­dé­pen­dance.

© AFP

Des Ni­gé­riens at­tendent d’être ra­pa­triés vers leur pays, dans un camp de La­ghouat, dans le nord de l’al­gé­rie, en juin 2018.

Les Sub­sa­ha­riens ré­si­dant en Al­gé­rie vivent dans des condi­tions pré­caires, comme ici en 2016 à Al­ger.

© Afp/sa­muel Aran­da

Des mi­grants afri­cains marchent dans le dé­sert, près de la fron­tière avec l’al­gé­rie. Si cette image est de 2005, elle est en­core une réa­li­té.

Cette femme est trans­fé­rée d’un centre à un autre, ici lors d’une pause au bord de la route, à 200 ki­lo­mètres au nord de Ta­man­ras­set, le 30 juin 2018.

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