Égypte : quand l’ar­mée tente d’ha­biller la jeu­nesse en ka­ki

Moyen-Orient - - GÉOPOLITIQUE - Hos­sam Ra­bie

De­puis l’ar­ri­vée au pou­voir d’ab­del Fat­tah al-sis­si, à la suite du coup d’état du 3 juillet 2013, l’ar­mée dé­ploie beau­coup d’ef­forts pour va­lo­ri­ser son image au­près de la po­pu­la­tion, en par­ti­cu­lier la jeu­nesse (52 % des 97,55 mil­lions d’ha­bi­tants en 2017 a moins de vingt-cinq ans). En 2011, la ré­vo­lu­tion avait ré­vé­lé la las­si­tude de celle-ci en­vers une ins­ti­tu­tion puis­sante et im­po­sant un ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire de un à trois ans. Une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion s’est donc mise en place pour re­do­rer les va­leurs d’au­to­ri­té et de dis­ci­pline. L’ar­mée veut s’as­su­rer l’adhé­sion de la nou­velle gé­né­ra­tion afin de bâ­tir un ré­gime sur des bases so­lides.

Ab­del Fat­tah al-sis­si l’a ré­pé­té à de nom­breuses re­prises lors de ses in­ter­ven­tions pu­bliques : l’égypte a be­soin d’un homme fort comme Ga­mal Ab­del Nas­ser (1954-1970), of­fi­cier de­ve­nu pré­sident en 1956, qui fon­da les bases de l’égypte in­dé­pen­dante post­mo­nar­chique. Le 6 jan­vier 2015, lors d’une confé­rence de presse à la suite de sa vi­site au Ko­weït, le pré­sident Al-sis­si (de­puis 2014) a sou­li­gné que « les mé­dias doivent jouer un rôle cru­cial pour sou­te­nir la mo­bi­li­sa­tion de tout le peuple der­rière [le chef] et l’ar­mée pour sau­ver les ins­ti­tu­tions de l’état ». Pour lui, cette mo­bi­li­sa­tion exige que tous les Égyp­tiens doivent faire preuve d’uni­té et se sou­mettre à la dis­ci­pline im­po­sée par les di­ri­geants pour af­fron­ter les me­naces qui se pro­filent.

• La dé­fiance des jeunes en­vers l’ins­ti­tu­tion mi­li­taire

Près de cin­quante ans après l’ère Nas­ser et le culte de la per­son­na­li­té qui l’a ca­rac­té­ri­sée, le peuple n’est peut-être plus aus­si mal­léable et do­cile. La jeu­nesse en par­ti­cu­lier a vé­cu avec la ré­vo­lu­tion de 2011 un évé­ne­ment fon­da­teur qui, s’il n’a pas éclair­ci l’ho­ri­zon po­li­tique, a li­bé­ré les men­ta­li­tés. L’évic­tion de Hos­ni Mou­ba­rak (1981-2011) en seule­ment 18 jours et les ma­ni­fes­ta­tions qui se sont en­sui­vies pen­dant trois ans – contre le Conseil su­prême des Forces ar­mées du­rant la tran­si­tion (2011-2012), l’exé­cu­tif Frères mu­sul­mans de Mo­ha­med Mor­si (2012-2013), le putsch de juillet 2013 – ont ali­men­té la dé­fiance gé­né­rale d’une jeu­nesse – aux opi­nions et si­tua­tions va­riées – vis-à-vis des fi­gures tra­di­tion­nelles de l’au­to­ri­té. L’ar­mée a conscience de l’am­pleur de la tâche qu’elle doit ac­com­plir pour re­ga­gner l’es­time des jeunes. Le 24 sep­tembre 2017, le di­rec­teur d’une école de Ta­hya Masr, la fon­da­tion de l’ar­mée, ex­pulse des en­fants qui ne portent pas l’uni­forme le jour de la ren­trée. Une dé­ci­sion prise de­vant le mi­nistre de la Pro­duc­tion mi­li­taire, Mo­ha­med al-as­sar, qui as­siste à l’ou­ver­ture des classes. Cet in­ci­dent crée la po­lé­mique sur les ré­seaux so­ciaux. Beau­coup cri­tiquent la vo­lon­té de l’ar­mée d’im­po­ser sa dis­ci­pline à la jeu­nesse.

Le 6 août 2015, quinze pré­si­dents et di­ri­geants du monde en­tier, dont l’an­cien pré­sident fran­çais Fran­çois Hol­lande (20122017), étaient in­vi­tés à cé­lé­brer l’inau­gu­ra­tion du nou­veau tron­çon du ca­nal de Suez. Pour l’oc­ca­sion, Ab­del Fa­tah al-sis­si a re­vê­tu son uni­forme de ma­ré­chal, et est ap­pa­ru sur le ba­teau Mah­rou­sa, un in­vi­té in­at­ten­du à ses cô­tés : un en­fant ha­billé en sol­dat sa­luant les par­ti­ci­pants d’une main et por­tant le dra­peau égyp­tien de l’autre. Plus tard, les hôtes se sont as­sis pour écou­ter la chan­son Vive l’égypte !, in­ter­pré­tée par une cho­rale d’en­fants en uni­forme de la ma­rine (1). Un chant pa­trio­tique qui loue ce grand nou­veau pro­jet et le rôle joué par le peuple et l’ar­mée pour construire le ca­nal. Pen­dant le spec­tacle, les en­fants chantent en fran­çais : « Ve­nez voir le ca­deau que l’égypte offre au monde en­tier », alors que la ca­mé­ra in­siste sur Ab­del Fat­tah al-sis­si et Fran­çois Hol­lande, as­sis côte à côte. L’ex­pé­rience ne res­te­ra pas in­édite. Deux mois plus tard, pen­dant le 42e an­ni­ver­saire com­mé­mo­rant la guerre de 1973 contre Is­raël, le pré­sident égyp­tien ac­com­pa­gné de son ho­mo­logue tu­ni­sien, Bé­ji Caïd Es­seb­si (de­puis 2014), écoute une autre cho­rale, qui pré­sente sur un ca­mion des fillettes en uni­forme. Elles chantent : « À tous les sol­dats qui ont sa­cri­fié et don­né leur âme à notre pays. Un grand sa­lut. Vous êtes fi­dèles. Qui peut ou­blier le jour où le Si­naï nous a été ren­du ? Quand le dra­peau de notre pays flot­tait au-des­sus de nos têtes ? Nous étions ivres de joie et fiers de cette vic­toire ». L’uti­li­sa­tion d’en­fants pour en­ton­ner des chan­sons mi­li­taires sym­bo­lise le re­tour en force de l’ar­mée après la des­ti­tu­tion de Mo­ha­med Mor­si, es­sayant de ré­pandre sa po­pu­la­ri­té dans la so­cié­té pour faire face aux ma­ni­fes­ta­tions pro-frères mu­sul­mans. L’ar­mée a trou­vé dans la voix douce des en­fants un nou­vel ou­til.

Égypte : quand l’ar­mée tente d’ha­biller la jeu­nesse en ka­ki

• La fi­gure de l’en­fant en uni­forme et « sis­si­ma­nia »

En oc­tobre 2013, l’au­to­ri­té des af­faires mo­rales, l’un des prin­ci­paux ap­pa­reils de l’ar­mée, sort un al­bum in­ter­pré­té par des mi­neurs pour louer la dis­ci­pline et l’exem­pla­ri­té de l’ar­mée ain­si que son rôle dans la pro­tec­tion du pays. Le titre On nous a ap­pris à l’école com­mence par une phrase en an­glais in­ter­pré­tée par une pe­tite fille ha­billée en sol­dat : « Un mes­sage au monde en­tier ». Les en­fants chantent en­suite la dé­vo­tion mi­li­taire et le rêve de tout pe­tit du pays de de­ve­nir un membre de « cette ins­ti­tu­tion pres­ti­gieuse ». Dans les vi­déos de ces chan­sons, on voit des en­fants qui portent un uni­forme ka­ki et une arme de type MB5 imi­tant des en­traî­ne­ments mi­li­taires. Par exemple, dans le clip d’on nous a ap­pris à l’école, un en­fant-sol­dat tire avec son arme alors qu’il monte sur une mo­to conduite par un autre.

« Ces chan­sons s’ins­crivent dans une sé­rie de ten­ta­tives de mi­li­ta­ri­ser la so­cié­té en Égypte après juin 2013. L’in­ter­ven­tion di­recte de l’ar­mée dans la vie po­li­tique a mis l’ins­ti­tu­tion au centre des cri­tiques. Elle es­saie donc de trou­ver des moyens pour dé­fendre son image. L’un d’eux est d’im­po­ser son éthique sur la so­cié­té », ex­plique Ah­med Me­freh, cher­cheur pour Al­ka­ra­ma, as­so­cia­tion de dé­fense des Droits de l’homme dans le monde arabe ba­sée à Ge­nève (2). Il ajoute : « En 2016, le gou­ver­ne­ment oblige les étu­diants du su­pé­rieur à sa­luer le dra­peau le jour de la ren­trée. L’ob­jec­tif est d’im­po­ser le ca­rac­tère mi­li­taire sur la vie uni­ver­si­taire ». S’ils re­fusent, ils risquent un an de pri­son et près de 1 200 eu­ros d’amende.

Cet ap­pé­tit mi­li­taire pour do­mi­ner la men­ta­li­té des plus jeunes se re­trouve aus­si dans les ma­ga­zines. Le très po­pu­laire Sa­mir, sem­blable au Jour­nal de Mi­ckey, pu­blie ré­gu­liè­re­ment des his­toires à la gloire de l’ar­mée. Ain­si, dans la mi­ni-bd Tes­lam alaia­di, un en­fant re­garde une pho­to­gra­phie d’al-sis­si fai­sant le sa­lut na­tio­nal. Une bulle le montre pen­sant à « l’ar­mée et [à] la po­lice [qui] pro­tègent le pays et main­tiennent l’ordre » et se de­man­dant ce que « les autres ci­toyens égyp­tiens font de leur cô­té ?! ». Il va ef­fa­cer avec ses amis slo­gans et graf­fi­ti « im­pu­dents », se­lon le terme uti­li­sé dans le ma­ga­zine, écrits sur les murs. On le voit en­suite se rendre de­vant des mos­quées pour les pro­té­ger et re­cons­truire des églises.

De­puis l’élec­tion d’ab­del Fat­tah al-sis­si à la pré­si­dence, en juin 2014, des pou­pées à son ef­fi­gie ain­si que celles de sol­dats ont fait leur ap­pa­ri­tion dans les ma­ga­sins de jouets. De larges pans de la po­pu­la­tion ont sou­te­nu la des­ti­tu­tion de Mo­ha­med Mor­si par l’ar­mée et voient dans l’an­cien mi­nistre de la Dé­fense (2012-2014) le sau­veur de la na­tion. « Les fa­milles frap­pées par la “sis­si­ma­nia” ont ache­té en masse ses pou­pées, pro­mues dans les mé­dias, uti­li­sées pour la pro­pa­gande du ré­gime », cri­tique Ah­med Che­hab al-deen, du site d’in­for­ma­tion li­ba­nais Ra­seef22 (3). En 2016, elles étaient au top des ventes du­rant le mois de ra­ma­dan.

Par ailleurs, l’ar­mée lance des prix scien­ti­fiques, cultu­rels et ar­tis­tiques vi­sant à lui as­so­cier une image po­si­tive. Le 27 sep­tembre 2017, l’au­to­ri­té des af­faires mo­rales or­ga­nise deux concours pour les en­fants à l’oc­ca­sion de l’an­ni­ver­saire de la guerre de 1973 contre Is­raël. Le pre­mier, « Les va­leurs et l’hé­roïsme mi­li­taire égyp­tien », com­prend 30 ques­tions sur 30 his­toires mi­li­taires dif­fu­sées chaque jour pen­dant un mois sur des chaînes na­tio­nales. Le se­cond est un concours de poé­sie et d’écri­ture de nou­velles ; l’au­teur doit abor­der le su­jet : « La guerre d’oc­tobre est un hé­roïsme du peuple », et l’in­trigue évo­quer « l’hé­roïsme et les sa­cri­fices mi­li­taires ». Pour Ah­med Me­freh, « ce ne sont plus seule­ment des ten­ta­tives de militarisation des es­prits. L’au­to­ri­té des af­faires mo­rales a réus­si, car ces ou­tils ont fait de l’ar­mée un porte-pa­role de la so­cié­té ». Sur Youtube et les chaînes de di­ver­tis­se­ment, des chan­teurs ve­dettes s’ac­tivent pour dif­fu­ser de la pro­pa­gande mi­li­taire. On trouve, par exemple, des chan­sons pro­duites pour éle­ver la mo­rale de l’ar­mée, la sou­te­nir et la re­mer­cier, comme la chan­son Bou­kra Ah­la, de Mo­ha­med He­luo, ou Ta­hya Masr, d’ah­med Ga­mal.

• Ré­vi­sion des pro­grammes et des ma­nuels sco­laires

Le ré­gime mi­li­taire n’uti­lise pas que l’art ; il in­ter­vient aus­si dans les écoles et les pro­grammes sco­laires. En dé­cembre 2013, Ab­del Fat­tah al-sis­si, alors vice-pre­mier mi­nistre et mi­nistre de la Dé­fense, lance un ap­pel pour re­cen­ser les en­fants des rues et les ins­crire dans des écoles mi­li­taires, sus­ci­tant une vive po­lé­mique en Égypte. Des ex­perts se suc­cèdent pour ap­puyer l’ini­tia­tive et pré­sen­ter la dis­ci­pline et le pa­trio­tisme comme les « pi­lules » adé­quates pour l’édu­ca­tion des en­fants. Ain­si, Ya­hia Ra­khaui, pro­fes­seur de psy­cho­lo­gie à l’uni­ver­si­té du Caire, re­com­mande de « mi­li­ta­ri­ser l’état afin de faire gran­dir les nou­velles gé­né­ra­tions entre les mains des mi­li­taires » et de créer des ma­ter­nelles ap­pe­lées « Ar­my 1 » et « Ar­my 2 ». Et, en sep­tembre 2016, la Ba­dr In­ter­na­tio­nal School, di­ri­gée par le chef d’état-ma­jor Sa­mi As­ckar, est inau­gu­rée, alors que d’autres hauts gra­dés oc­cupent des postes clés de l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale. Ain­si, Hos­sam Aboul Ma­ged, sur­nom­mé « le gé­né­ral », a été le di­rec­teur du bu­reau du mi­nistre de l’édu­ca­tion jus­qu’à août 2017. Tous les chan­ge­ments et les im­por­tantes dé­ci­sions du mi­nis­tère ces der­nières an­nées sont sor­tis des ti­roirs d’un homme ayant été vice-pré­sident des ser­vices de ren­sei­gne­ment égyp­tien. Le gé­né­ral Mo­ha­med Ha­la­wa­ni a éga­le­ment pré­si­dé le dé­par­te­ment de l’édu­ca­tion pro­fes­sion­nelle de 2015 au 30 juillet 2017.

Ces no­mi­na­tions se sont ac­com­pa­gnées de chan­ge­ments dras­tiques dans les pro­grammes sco­laires afin d’ef­fa­cer toute ré­fé­rence aux Frères mu­sul­mans ou aux jeunes lors de la ré­vo­lu­tion du 25 jan­vier 2011. Les livres d’his­toire am­pli­fient le rôle de l’ar­mée, dé­cri­vant Al-sis­si comme le « sau­veur de la ré­vo­lu­tion ». « L’ar­mée est ré­so­lue à se ré­pandre dans les ma­tières sco­laires, à bro­der ses vic­toires et à ré­duire les ef­fets né­fastes de ses dé­faites, comme celle de la guerre des Six Jours », ex­plique Am­mar Ali Has­san, pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té de Hel­wan (4). « L’in­ter­ven­tion mi­li­taire dans les ma­tières sco­laires de­puis l’ar­ri­vée au pou­voir d’al-sis­si est sans pré­cé­dent. L’ar­mée a réus­si à ré­su­mer l’his­toire de l’égypte en une his­toire mi­li­taire qui se concentre sur les guerres et les ba­tailles et non sur une his­toire qui montre la lutte du peuple égyp­tien pour la li­ber­té et la jus­tice », ajoute-t-il. Dans les cha­pitres consa­crés à la ré­vo­lu­tion de 2011 dans les livres d’his­toire pour l’école pri­maire, on peut lire : « Le peuple pense avoir réa­li­sé les ob­jec­tifs de la ré­vo­lu­tion, dont la chute du ré­gime de Hos­ni Mou­ba­rak. Le Conseil su­pé­rieur des forces ar­mées a an­non­cé qu’il pro­tège la ré­vo­lu­tion et qu’il la sou­tient jus­qu’à ce que tous les ob­jec­tifs soient ache­vés. » Le ma­nuel d’his­toire de ter­mi­nale pré­sente en des termes né­fastes et né­ga­tifs la pé­riode Mor­si, qui au­rait di­ri­gé le pays avec un « par­ti unique » et de fa­çon clien­té­liste, nom­mant des membres de son par­ti dans la plu­part des ins­ti­tu­tions de l’état. Ain­si, la « ré­vo­lu­tion » du 30 juin 2013 est pré­sen­tée comme ayant ra­me­né l’égypte sur le droit che­min pour ap­pli­quer la dé­mo­cra­tie et la vo­lon­té du peuple et per­mettre le pro­grès, la pros­pé­ri­té et le bien-être. En juin 2017, l’épreuve du bac­ca­lau­réat d’his­toire

était : « Qu’est-ce qui se pas­se­rait si Al-sis­si n’avait pas pro­non­cé le dis­cours de 30 juin 2013 ? ».

En pa­ral­lèle, en sep­tembre 2016, le mi­nis­tère de l’édu­ca­tion en­té­rine le Rè­gle­ment de dis­ci­pline sco­laire, qui im­pose des sanc­tions sé­vères contre tout élève por­tant at­teinte à l’image du pays ou dé­non­çant les sym­boles de l’état. Il ap­plique des me­sures strictes sur l’ab­sen­téisme et le désordre ain­si que sur l’in­sou­mis­sion aux ordres de l’en­sei­gnant. « L’im­pli­ca­tion ac­crue de l’ar­mée dans la vie so­ciale a contaminé la bu­reau­cra­tie égyp­tienne. Les va­leurs mi­li­taires s’en­ra­cinent mas­si­ve­ment dans la so­cié­té. La sou­mis­sion et la pro­mo­tion de l’al­lé­geance, in­car­nées dans les va­leurs mi­li­taires, de­viennent les ca­rac­tères es­sen­tiels de di­rec­tion des ins­ti­tu­tions égyp­tiennes », dé­nonce Amar Ali Has­san. Se­lon lui, les pra­tiques vi­sant à mi­li­ta­ri­ser la jeu­nesse ont pour but d’évi­ter l’ap­pa­ri­tion d’une gé­né­ra­tion qui pour­rait suivre les pas de celle du 25 jan­vier 2011, qui a ren­ver­sé en quelques jours un an­cien gé­né­ral res­té au pou­voir pen­dant trente ans. « Le ré­gime com­prend qu’il est im­pos­sible d’ob­te­nir l’al­lé­geance de cette gé­né­ra­tion dont l’ob­jec­tif est de ren­ver­ser les struc­tures de l’état fon­dé en 1952 par les mi­li­taires et ren­for­cé par les ré­gimes suc­ces­sifs jus­qu’à l’ère Mou­ba­rak », pré­cise-t-il.

• Sur les pas de Nas­ser

Les ten­ta­tives de mi­li­ta­ri­ser la jeu­nesse en Égypte ne sont pas nou­velles. Ab­del Fat­tah al-sis­si s’ins­pire en grande par­tie de Ga­mal Ab­del Nas­ser. Après le ren­ver­se­ment de la mo­nar­chie en 1952, ce der­nier ins­talle des of­fi­ciers dans toutes les ins­ti­tu­tions de l’état, chose ac­cep­tée par la ma­jo­ri­té des Égyp­tiens qui consi­dé­raient Nas­ser et l’ar­mée comme les li­bé­ra­teurs d’une mo­nar­chie cor­rom­pue. Ra­pi­de­ment, Ga­mal Ab­del Nas­ser do­mine tous les dis­po­si­tifs de l’état. Les pro­grammes sco­laires sont éta­blis par l’ar­mée, qui ef­face tout sou­ve­nir de l’an­cien ré­gime. Un contrôle de l’in­for­ma­tion est im­po­sé afin que les mé­dias de­viennent le porte-pa­role du nou­vel exé­cu­tif. Per­sonne ne peut dire un mot à la té­lé­vi­sion ou écrire dans la presse sans avoir re­çu l’ap­pro­ba­tion de l’ar­mée. Le ci­né­ma, la mu­sique, la lit­té­ra­ture…, par­tout, on chante le « sau­veur de l’égypte ». Mais la dé­faite de la guerre des Six Jours en 1967 contre Is­raël crée une fis­sure dans cette una­ni­mi­té. Le peuple com­mence alors à s’in­ter­ro­ger sur l’uti­li­té de sou­te­nir l’ar­mée tant glo­ri­fiée et qui a échoué à dé­fendre le pays. En 1970, Anouar el-sa­date (1970-1981) ar­rive au pou­voir et lance de grands chan­ge­ments pour chas­ser les nas­sé­ristes mi­li­taires des ins­ti­tu­tions, oeu­vrant à ré­duire l’in­ter­ven­tion mi­li­taire dans la vie po­li­tique et so­ciale du pays. Il ouvre même l’es­pace à la cri­tique de la pé­riode Nas­ser au ci­né­ma et dans les jour­naux. Ain­si, plu­sieurs films pro­duits pen­dant les an­nées 1970 cri­tiquent la main de fer et la ré­pres­sion adop­tées par Nas­ser. « El-sa­date a es­sayé d’al­lé­ger l’in­fluence de l’ar­mée sur la vie so­ciale. Son ob­jec­tif était de se pro­té­ger de l’ar­mée, qui s’est op­po­sée à sa po­li­tique étran­gère concer­nant son rap­pro­che­ment avec Is­raël et les États-unis », note Amar Ali Has­san.

En 1981, Hos­ni Mou­ba­rak hé­rite d’une élite ci­vile nais­sante. Il suit la ligne d’el-sa­date concer­nant l’éloi­gne­ment de l’ar­mée de la vie po­li­tique. Ce­la offre plus de place au dé­ve­lop­pe­ment de l’édu­ca­tion, ce qui a in­di­rec­te­ment pro­duit des gé­né­ra­tions libres qui ne voient pas l’ar­mée comme mo­dèle. Mais do­mi­ner la men­ta­li­té de la jeu­nesse n’est pas seule­ment un en­jeu pour l’ar­mée. « L’édu­ca­tion ci­vile et l’ou­ver­ture de­puis ElSa­date ont aus­si per­mis aux is­la­mistes d’en­trer dans la ba­taille pour ma­ni­pu­ler la men­ta­li­té des en­fants. Plu­sieurs écoles is­la­miques sont construites dès les an­nées 1980 », ex­plique Mi­chael Wa­hid Han­na, cher­cheur à l’as­so­cia­tion amé­ri­caine The Cen­tu­ry Foun­da­tion (5).

Au dé­but de l’an­née 2016, Al-sis­si lance des ren­contres men­suelles avec des jeunes. L’ob­jec­tif est de mon­trer un homme « sou­te­nu par les jeunes alors que ce n’est pas vrai. Ces jeunes qui par­ti­cipent aux confé­rences sont choi­sis par les ap­pa­reils de sé­cu­ri­té pour leur al­lé­geance et pas pour leurs com­pé­tences. Il s’agit aus­si de pré­pa­rer des in­di­vi­dus com­pa­tibles avec l’au­to­ri­té mi­li­taire pour de­ve­nir, à l’ave­nir, les col­la­bo­ra­teurs du pou­voir », ana­lyse Mi­chael Wa­hid Han­na. Le 28 août 2017, Ab­del Fat­tah al­sis­si or­donne la fon­da­tion de l’aca­dé­mie pour l’ap­pren­tis­sage et la qua­li­fi­ca­tion des jeunes. Ce dé­sir d’im­po­ser l’éthique mi­li­taire sur la jeu­nesse par l’édu­ca­tion et les di­ver­tis­se­ments ne trouve que trop peu ou pas de con­tes­ta­tion. Car dans un pays où la po­pu­la­tion souffre de la pau­vre­té, le corps de l’ar­mée in­carne l’es­poir d’une vie meilleure, une pos­si­bi­li­té d’as­cen­sion so­ciale.

L’an­cien pré­sident fran­çais Fran­çois Hol­lande ac­com­pagne son ho­mo­logue égyp­tien au ca­nal de Suez, le 6 août 2015.

L’ar­mée est om­ni­pré­sente dans le pay­sage égyp­tien, et peut re­pré­sen­ter un as­cen­seur so­cial pour les jeunes.

Deux gar­çons posent en uni­forme sur un char, sur la place Tah­rir du Caire, le 25 fé­vrier 2011.

Pi­lier consti­tu­tif de la ré­pu­blique égyp­tienne en 1953, l’ar­mée use de son image pour s’iden­ti­fier à la sta­bi­li­té.

Si la ré­vo­lu­tion de 2011 a fait chu­ter le ré­gime de Hos­ni Mou­ba­rak, elle n’a pas re­mis en ques­tion la place de l’ar­mée, bien au contraire.

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