L’iran et le Qa­tar, le rap­pro­che­ment for­cé au coeur d’un jeu de do­mi­nos di­plo­ma­tique dans le Golfe

Moyen-Orient - - GÉOPOLITIQUE - Sé­bas­tien Bous­sois

La crise que tra­verse le Conseil de coo­pé­ra­tion du Golfe (CCG) est la plus grave de­puis sa fon­da­tion en 1981. En dé­ci­dant, en juin 2017, de rompre les re­la­tions di­plo­ma­tiques avec le Qa­tar et d’éta­blir un blo­cus ma­ri­time et aé­rien contre l’émi­rat, l’ara­bie saou­dite, Bah­reïn et les Émi­rats arabes unis, ac­com­pa­gnés de l’égypte, ré­vèlent les dis­sen­sions entre les mo­nar­chies de la pé­nin­sule Ara­bique. C’est la concré­ti­sa­tion d’une lo­gique de blocs au sein de la ré­gion qui tra­vaille à iso­ler les par­ti­sans de l’« arc chiite », avec à sa tête Té­hé­ran, même si Riyad rê­vait de­puis long­temps de mettre Do­ha au pas.

Pour jus­ti­fier cette mise au ban, l’ara­bie saou­dite ac­cuse le Qa­tar de sou­te­nir l’iran, l’émi­rat se re­trou­vant au coeur de ri­va­li­tés his­to­riques entre Riyad et Abou Dha­bi d’une part, et Té­hé­ran d’autre part. Tou­te­fois, le royaume montre ain­si com­ment les membres du CCG se dé­chirent, fai­sant de fac­to le jeu de la Ré­pu­blique is­la­mique, qui se dé­lecte de ces dis­sen­sions au sein du monde sun­nite.

• Des re­la­tions his­to­riques et stra­té­giques

C’est un atout unique au monde. L’iran et le Qa­tar par­tagent le plus grand champ ga­zier de la pla­nète, de quoi for­ger des re­la­tions d’in­té­rêt mu­tuel et d’in­dé­pen­dance éner­gé­tique et fi­nan­cière qui doivent tout fa­vo­ri­ser sauf le conflit (1). Ce gi­se­ment,

ap­pe­lé « North Dome » par les Qa­ta­ris et « South Pars » par les Ira­niens, a été mis au jour en 1971 par la com­pa­gnie pé­tro­lière hol­lan­daise Shell et se si­tue à che­val entre les deux es­paces ma­ri­times. Le Dé­par­te­ment amé­ri­cain à l’éner­gie (EIA) en a éva­lué les ré­serves à 50 900 mil­liards de mètres cubes ; c’est là que se trouvent 90 % de celles de l’émi­rat (24 900 mil­liards au to­tal en 2017, se­lon BP) et 40 % de celles de la Ré­pu­blique is­la­mique (33 200 mil­liards).

De­puis 1988, les in­ves­tis­se­ments en in­fra­struc­tures ont été im­por­tants, car le Golfe est dé­jà un lieu stra­té­gique en ga­zo­ducs et en oléo­ducs. En 2017, se­lon les don­nées de BP, le Qa­tar a pro­duit 175,7 mil­liards de mètres cubes de gaz, qu’il ex­porte – prin­ci­pa­le­ment en Asie et dans une moindre me­sure en Eu­rope – tout en vou­lant mo­dé­rer sa pro­duc­tion afin de pou­voir s’as­su­rer des res­sources éner­gé­tiques pen­dant un siècle. En moins de trente ans, l’émi­rat est de­ve­nu le prin­ci­pal ex­por­ta­teur de gaz na­tu­rel li­qué­fié de la pla­nète avec près d’un tiers du mar­ché mon­dial (2), lut­tant pour la pre­mière place avec la Rus­sie. La prio­ri­té du CCG était avant tout d’as­su­rer la sé­cu­ri­té des mo­nar­chies du Golfe. L’iran n’en fai­sant pas par­tie, et de­ve­nant une me­nace, on pour­rait com­prendre l’uni­té de tous ses membres contre le dan­ge­reux voi­sin. Or c’est au sein même de l’uni­té, sou­vent de fa­çade, que la rup­ture est in­ter­ve­nue. En 2010, l’an­cien pré­sident ira­nien, Mah­moud Ah­ma­di­ne­jad (2005-2013), et le Pre­mier mi­nistre qa­ta­ri, Ha­mad bin Jas­sim al-tha­ni (2007-2013), avaient dé­fen­du l’idée de ren­for­cer la sé­cu­ri­té ré­gio­nale. Ce­la pas­sait par une ac­cen­tua­tion de la coo­pé­ra­tion mi­li­taire et na­vale pour le contrôle des eaux ter­ri­to­riales ; de nom­breuses réunions eurent lieu entre les plus hauts di­gni­taires des deux pays. Ain­si, le 26 juin 2011, le mi­nistre de l’in­té­rieur qa­ta­ri, Ab­dul­lah bin Nas­ser bin Kha­li­fa al-tha­ni (de­ve­nu Pre­mier mi­nistre en juin 2013), s’était ren­du en Iran pour as­sis­ter à un som­met an­ti­ter­ro­riste dans le contexte des « prin­temps arabes ». Dix jours plus tôt, un ac­cord de sé­cu­ri­té entre les deux États avait été si­gné, pré­voyant un ren­for­ce­ment de la pro­tec­tion des fron­tières et la lutte contre le crime or­ga­ni­sé, la drogue et le tra­fic d’êtres hu­mains. La col­la­bo­ra­tion ac­crue entre les deux ma­rines na­tio­nales est aus­si un pan im­por­tant du texte. Les pro­pos du pré­sident ira­nien de l’époque étaient clairs : « Par la consul­ta­tion et l’har­mo­nie, l’iran et le Qa­tar peuvent ren­for­cer l’uni­té entre les pays de la ré­gion et mettre en oeuvre la sé­cu­ri­té et la sta­bi­li­té » (3). L’émir Ha­mad bin Kha­li­fa al-tha­ni (1995-2013) ajou­tait : « La coo­pé­ra­tion entre l’iran et le Qa­tar peut ga­ran­tir la sé­cu­ri­té et la sta­bi­li­té dans la ré­gion. » Il était clair qu’un axe se des­si­nait entre Do­ha et Té­hé­ran, ce qui ne pou­vait que dé­plaire à Riyad et à ses al­liés.

Si tout le monde sou­haite la sé­cu­ri­té de la ré­gion, la ques­tion est de sa­voir avec qui co­opé­rer pour l’as­su­rer. Ce­la si­gni­fie-t-il pour au­tant que l’iran et le Qa­tar ont par la suite été d’ac­cord sur tout en ma­tière de po­li­tique étran­gère pour ren­for­cer cet axe ? Force est de consta­ter que non.

• Dis­sen­sions di­plo­ma­tiques entre Do­ha et Té­hé­ran

Qu’est-ce qui sé­pare les deux ré­gimes ? Plus leurs amis que leurs en­ne­mis réels. Pour Oli­vier Da Lage, jour­na­liste spé­cia­liste du Golfe, « le Qa­tar a de bonnes re­la­tions mais pas cha­leu­reuses avec l’iran. Ils ont des re­la­tions cour­toises, ce qui est loin de si­gni­fier un ali­gne­ment. Les Qa­ta­ris ne l’ac­cep­te­raient de toute fa­çon pas ! L’an­cien émir Ha­mad bin Kha­li­fa al-tha­ni avait théo­ri­sé l’idée d’avoir de bonnes re­la­tions avec tout le monde, comme ce qu’avait fait le sul­ta­nat d’oman » (4). Mais ce­la n’em­pêche pas les larges dis­pa­ri­tés po­li­tiques, voire leurs po­si­tion­ne­ments contra­dic­toires, no­tam­ment de­puis les « prin­temps arabes ». Le cas sy­rien en est le meilleur exemple et le plus ir­ré­con­ci­liable. Alors que l’iran a lar­ge­ment et par tra­di­tion sou­te­nu le ré­gime de Ba­char al-as­sad (de­puis 2000) en Sy­rie, le Qa­tar a sou­te­nu et ar­mé les op­po­sants et les dji­ha­distes. Concer­nant le Ha­mas pa­les­ti­nien, Té­hé­ran et Do­ha sont plus ou moins sur la même ligne, même si, en 2012, les choses ont évo­lué. Le mou­ve­ment is­la­miste a rom­pu of­fi­ciel­le­ment en 2012 avec Ba­char al-as­sad en ap­por­tant son sou­tien à la con­tes­ta­tion po­pu­laire, et les bu­reaux de l’or­ga­ni­sa­tion ont été trans­fé­rés de Da­mas au Caire après le re­fus d’un ap­pui pu­blic au dic­ta­teur sy­rien. L’iran conti­nuait tou­te­fois à sou­te­nir le mou­ve­ment is­la­miste contre Is­raël, jus­qu’à ac­cueillir une dé­lé­ga­tion en juin 2017 à Té­hé­ran. Mal­gré une pour­suite du fi­nan­ce­ment d’in­fra­struc­tures, en par­ti­cu­lier à des­ti­na­tion de la po­pu­la­tion de Ga­za, le Qa­tar a com­men­cé à prendre ses dis­tances avec le Mou­ve­ment de ré­sis­tance is­la­mique en ex­pul­sant cer­tains de ses membres sous la pres­sion in­ter­na­tio­nale,

sur­tout saou­dienne, le 7 juin 2017. En Égypte, le Qa­tar a sou­te­nu le pré­sident Mo­ha­med Mor­si (2012-2013) et les Frères mu­sul­mans, alors que les re­la­tions sont rom­pues entre Le Caire et Té­hé­ran de­puis 1980 (5).

L’iran voit d’un mau­vais oeil le rap­pro­che­ment ef­fec­tif entre le Qa­tar et la Tur­quie. Pour­tant, quels sont les deux grands qui ont ai­dé Do­ha après la mise en place du blo­cus ? L’iran, par un pont aé­rien de vivres, et la Tur­quie, par le vote d’une loi au­to­ri­sant l’en­voi de sol­dats pour dé­fendre le pe­tit émi­rat en cas d’in­va­sion saou­dienne. En réa­li­té, les re­la­tions des deux pays se sont ren­for­cées dès 2014. Se­lon le cher­cheur fran­çais Nabil En­nas­ri, « l’émi­rat a d’abord joué la carte de la dé­tente en rap­pe­lant que toute crise de­vait se ré­gler par le dia­logue et que la fa­mille du Golfe de­vait res­ter unie par des liens de pa­ren­té et une com­mu­nau­té de des­tin. Mais au-de­là des dis­cours d’apai­se­ment, Do­ha a im­mé­dia­te­ment fait le choix d’ac­ti­ver les al­liances qu’elle s’était ef­for­cée de construire du­rant les an­nées pré­cé­dentes au pre­mier rang des­quelles celle avec la Tur­quie fait of­fice d’as­su­rance-vie » (6). Il ajoute : « Conscient du pé­ril que font pe­ser sur sa sou­ve­rai­ne­té les ap­pé­tits de ses voi­sins et vi­vant dans un contexte sé­cu­ri­taire par­ti­cu­liè­re­ment hou­leux, le Qa­tar a dès dé­cembre 2014 conclu un ac­cord de dé­fense stra­té­gique avec An­ka­ra. Si­gné dans la ca­pi­tale turque en pré­sence de Re­cep Tayyip Er­do­gan et [de] l’émir Ta­mim bin Ha­mad al-tha­ni, il pré­voyait l’ins­tal­la­tion d’une base mi­li­taire per­ma­nente turque sur le sol qa­ta­ri avec le dé­ploie­ment à terme d’un con­tingent pou­vant at­teindre 5 000 sol­dats. »

Pour Thier­ry Kell­ner, pro­fes­seur de re­la­tions in­ter­na­tio­nales à l’uni­ver­si­té libre de Bruxelles, la re­la­tion Iran-qa­tar est as­sez simple, elle est ques­tion d’op­por­tu­nisme : « Il y a une uti­li­sa­tion tac­tique claire des pro­blèmes qu’il y a entre l’ara­bie saou­dite et le Qa­tar pour ren­for­cer la po­li­tique ira­nienne de “di­vi­ser pour ré­gner”, comme l’ara­bie saou­dite est en train de le faire par exemple en Irak, avec la vi­site du lea­der chiite Mo­q­ta­da al-sa­dr à Riyad en juillet 2017. L’ob­jec­tif de l’iran est d’uti­li­ser tous les ac­teurs lo­caux à son pro­fit et, en ce­la, on doit lui re­con­naître une grande ca­pa­ci­té ma­noeu­vrière » (7). En­fin, der­nier bé­mol et pas des moindres : la rup­ture des re­la­tions di­plo­ma­tiques entre Do­ha et Té­hé­ran en 2016 après l’in­cen­die de l’am­bas­sade d’ara­bie saou­dite en Iran. C’était l’ul­time sou­bre­saut de so­li­da­ri­té du Qa­tar pour sa puis­sante voi­sine.

• La so­li­da­ri­té prag­ma­tique de Té­hé­ran en­vers Do­ha

On a craint pour le Qa­tar dans les pre­miers temps du blo­cus. Do­ha, au plus mal donc ? Oui et non, mal­gré un fonds sou­ve­rain de 320 mil­liards de dol­lars et des in­ves­tis­se­ments stra­té­giques dans le monde cen­sés lui avoir as­su­ré des al­liés. En réa­li­té, l’émi­rat s’est vite or­ga­ni­sé grâce à sa propre éco­no­mie et à ses sou­tiens. Du cô­té ira­nien, Té­hé­ran pre­nait les de­vants et, pour contrer l’em­bar­go im­po­sé au Qa­tar, ache­mi­nait des pro­duits d’aide ali­men­taire dès le 11 juin 2017 : 350 tonnes de vivres fai­saient route sur trois ba­teaux et un pont aé­rien. Avec po­ten­tiel­le­ment une aber­ra­tion pour consé­quence : l’hy­po­thèse que Do­ha se jette dans les bras de Té­hé­ran et de Mos­cou, ce qui mar­que­rait un fias­co stra­té­gique ma­jeur pour Wa­shing­ton et Riyad.

Une chose est cer­taine : entre mars et oc­tobre 2017, les ex­por­ta­tions ira­niennes de pro­duits non liés aux hy­dro­car­bures vers le Qa­tar ont bon­di de 117 % par rap­port à la même pé­riode en 2016, re­pré­sen­tant 139 mil­lions de dol­lars (8). Plu­sieurs ac­cords ont conduit à des ga­ran­ties de fa­ci­li­tés ban­caires, une meilleure cir­cu­la­tion des car­gos entre les deux pays pour ache­mi­ner les mar­chan­dises, une ac­cé­lé­ra­tion des pro­cé­dures de vi­sas pour les hommes d’af­faires ira­niens qui doivent se rendre au Qa­tar… Du cô­té saou­dien, la fron­tière ter­restre, la seule que pos­sède l’émi­rat, reste fer­mée, et le royaume en­vi­sa­ge­rait de creu­ser un ca­nal pour trans­for­mer le Qa­tar en île (9). De­puis l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien de juillet 2015, la com­pé­ti­tion pour le lea­der­ship ré­gio­nal a été rou­verte. Ce que crai­gnait de­puis tou­jours l’ara­bie saou­dite. L’amé­ri­caine

Ta­ma­ra Cof­man Wittes, de la Broo­kings Ins­ti­tu­tion, ana­lyse les ri­va­li­tés qui al­laient s’ins­tal­ler lo­ca­le­ment en de­hors de toute in­ter­ven­tion ex­té­rieure, no­tam­ment des États-unis : « L’in­cli­na­tion de l’iran pour un lea­der­ship ré­gio­nal est an­cienne, et la po­li­tique chao­tique du monde arabe de­puis 2011 a don­né à la Ré­pu­blique is­la­mique des oc­ca­sions sans pré­cé­dent de s’in­sé­rer dans la po­li­tique ré­gio­nale. […] Il est éton­nant de réa­li­ser à quel point deux dé­cen­nies d’en­ga­ge­ment mi­li­taire amé­ri­cain au Moyen-orient, aus­si ca­tas­tro­phiques soient-elles, ont à ce point re­dé­fi­ni les es­pé­rances des pays du monde arabe, à tel point qu’ils n’ima­ginent pas vivre sans et dans la peur d’une dé­rive de la part des pays du Golfe ou de l’iran qui condui­rait à un re­tour en force des troupes amé­ri­caines sur leur sol » (10). Le re­trait amé­ri­cain de l’ac­cord sur le nu­cléaire, en mai 2018, est une nou­velle épine pour la sta­bi­li­té de la ré­gion : le Qa­tar avait sou­te­nu l’abou­tis­se­ment du texte por­té par le pré­sident Ba­rack Oba­ma (2009-2017). Ce­la place l’émi­rat dans un dan­ge­reux équi­libre, parce qu’il abrite la plus grande base hors sol des États-unis, à Al-udeid, et qu’il n’a au­cun in­té­rêt à se mettre à dos l’iran.

En 2018, l’iran joue un rôle es­sen­tiel­le­ment en Sy­rie et ne lâche rien aux Amé­ri­cains et à Is­raël. Mais sur le vo­let saou­dien, il se montre plus ré­ser­vé tout en ayant ap­por­té son sou­tien clair à Do­ha. Le sup­po­sé rôle ira­nien au Yé­men en ap­pui des Hou­this sur le ter­rain est à la fois exa­gé­ré par les Saou­diens et vo­lon­tai­re­ment gon­flé par les Ira­niens. Le bluff et la dés­in­for­ma­tion jouent d’ailleurs pour beau­coup dans le réel poids de l’iran au coeur des rap­ports de force ré­gio­naux.

• Un CCG dés­uni face à un Iran tou­jours plus fort

Le CCG est en plein ef­fri­te­ment, alors que l’iran ren­force son in­fluence ré­gio­nale et conso­lide ses al­liances prag­ma­tiques. Ain­si, le front sun­nite du Golfe pour­rait ne pas ré­sis­ter long­temps face à la poussée de Té­hé­ran. Pour Nabil En­nas­ri, « dans l’es­prit du mo­narque saou­dien, […] l’ob­jec­tif prio­ri­taire pour les mo­nar­chies arabes était d’en­di­guer la mon­tée inexo­rable de l’in­fluence ira­nienne dans la ré­gion par l’éta­blis­se­ment d’une coa­li­tion sun­nite qui de­vait mettre en som­meil les que­relles du pas­sé. De jan­vier 2015 à mai 2017, cette stra­té­gie a plu­tôt bien fonc­tion­né, Riyad ayant alors re­noué des liens forts avec l’en­semble de la ga­laxie des Frères mu­sul­mans, du pou­voir turc jus­qu’au Ha­mas. Les re­la­tions avec le Qa­tar s’étaient gran­de­ment ré­chauf­fées, Al-ja­zee­ra se mon­trait beau­coup moins in­ci­sive et le

L’iran et le Qa­tar, le rap­pro­che­ment for­cé au coeur d’un jeu de do­mi­nos di­plo­ma­tique dans le Golfe

roi Sal­man [de­puis 2015] bé­né­fi­ciait d’un ac­cueil triom­phal lors de sa vi­site à Do­ha or­ga­ni­sée en dé­cembre 2016 ». Puis les choses ont chan­gé : « C’est ce­pen­dant ce front an­ti-ira­nien qui est en train de se lé­zar­der et Té­hé­ran a com­pris tout le bé­né­fice qu’elle pou­vait ti­rer s’il ve­nait à vo­ler en éclats. Cette pers­pec­tive per­met­trait alors à la di­rec­tion ira­nienne d’en­vi­sa­ger la mise en place d’un nou­vel axe Tur­quie/iran/qa­tar/ha­mas qui fe­rait de Té­hé­ran l’état-pi­vot le plus in­fluent de toute la ré­gion. » À ce gâ­chis so­cial et éco­no­mique de la crise du Golfe s’ajoute un gâ­chis di­plo­ma­tique et ins­ti­tu­tion­nel quand on songe au CCG. Certes, la vo­lon­té d’une mon­naie unique comme celle d’une dé­fense com­mune avaient dé­jà achop­pé. Le grand pa­ra­doxe de cette crise est que son seul ef­fet est sur­tout d’af­fai­blir consi­dé­ra­ble­ment les États sun­nites du Golfe au mo­ment même où l’iran a bâ­ti un « arc chiite » qui s’étend de Té­hé­ran à Bey­routh en pas­sant par Ga­za, Da­mas et Bag­dad. Face à ce dés­équi­libre dé­sta­bi­li­sa­teur, les États-unis et l’eu­rope de­vraient oeu­vrer de concert avec la Rus­sie et la Tur­quie à ra­me­ner le calme, à pous­ser les États sun­nites à la coo­pé­ra­tion afin que le nou­veau Moyen-orient puisse pas­ser d’une cul­ture de la di­vi­sion à une gou­ver­nance du co­dé­ve­lop­pe­ment. Peut-être une uto­pie. Pour Oli­vier Da Lage, « même s’il faut re­pla­cer le CCG au coeur des en­jeux, de la mé­dia­tion, et du dia­logue entre ses

membres, l’ac­tion de l’ara­bie saou­dite et des Émi­rats arabes unis va dans un autre sens : se pas­ser du CCG, voire lui trou­ver une or­ga­ni­sa­tion de sub­sti­tu­tion qui leur don­ne­rait tout pou­voir. Une forme d’union eu­ro­péenne où les pe­tits États se fe­raient ab­sor­ber par les plus puis­sants. Le Ko­weït s’y était op­po­sé et Oman avait me­na­cé de par­tir. » Le CCG est pa­ra­ly­sé et il suf­fit de voir com­ment s’est or­ga­ni­sé le der­nier som­met qui a eu lieu le 5 dé­cembre 2017 au Ko­weït pour me­su­rer l’éten­due des dé­gâts di­plo­ma­tiques : c’était le pre­mier du genre de­puis le dé­but de la crise et au­cun of­fi­ciel de taille de l’ara­bie saou­dite, des Émi­rats arabes unis ou de Bah­reïn ne s’y sont ren­dus. Seul l’émir Ta­mim du Qa­tar était pré­sent face, prin­ci­pa­le­ment, à des mi­nistres des Af­faires étran­gères – en tant qu’hôte du som­met, l’émir Sa­bah al-ah­mad al-ja­beh al-sa­bah (de­puis 2006) était bien en­ten­du là. En marge, l’ara­bie saou­dite et les Émi­rats arabes unis ont créé une com­mis­sion conjointe de coo­pé­ra­tion po­li­tique, mi­li­taire et éco­no­mique. À quoi bon le CCG dé­sor­mais ? Tous ré­flé­chissent à l’après.

Dé­jà au­pa­ra­vant, cer­tains pe­tits d’états se sont po­si­tion­nés, ont in­fluen­cé, ont sou­te­nu, par­fois avant tout par prag­ma­tisme que par vé­ri­table convic­tion, l’ara­bie saou­dite et les Émi­rats arabes unis, re­flé­tant les so­li­da­ri­tés in­ternes his­to­riques ou les rap­ports de do­mi­na­tion de­puis des dé­cen­nies. Il est clair que les deux hommes forts au coeur de la crise, les princes hé­ri­tiers saou­dien et émi­ra­ti, Mo­ha­med bin Sal­man et Mo­ha­med bin Zayed, ont pro­fi­té de l’oc­ca­sion pour tes­ter la fi­dé­li­té de cer­tains membres du CCG (Bah­reïn), la neu­tra­li­té des uns (Oman, Ko­weït) et la dé­fiance des autres (Qa­tar). Tout n’est pas per­du pour Riyad, car Té­hé­ran a un han­di­cap énorme : s’il est ar­ri­vé à di­vi­ser, il n’a au­cun al­lié, n’en dis­po­se­ra pas da­van­tage que la Sy­rie de Ba­char al-as­sad, et l’ex­ten­sion de sa zone d’in­fluence est dé­jà blo­quée.

• La vic­toire po­li­tique de l’iran et du Qa­tar

Les le­çons de la crise du Golfe sont mul­tiples. En quelques mois, le Qa­tar a réus­si à se sau­ver d’une des plus graves crises po­li­tiques de sa jeune his­toire d’état in­dé­pen­dant (de­puis 1971). Mal­gré sa pe­tite taille (11 586 ki­lo­mètres car­rés, l’équi­valent de l’île-de-france), il est par­ve­nu non seule­ment à ren­voyer ses ac­cu­sa­teurs faute de preuves à ce qu’ils avan­çaient, mais éga­le­ment à ju­ger et à jau­ger la force de ses al­liances pour contrer le blo­cus. La prio­ri­té dans le Golfe, dé­sor­mais scin­dé en deux blocs in­égaux, se­ra de frei­ner l’ara­bie saou­dite et de main­te­nir le dia­logue avec l’iran, qui n’ignore pas les ten­sions in­ternes. La crise du Qa­tar au­ra prou­vé que le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment de l’émi­rat lui as­sure une cer­taine sé­cu­ri­té, contrai­re­ment à nombre de pays à éco­no­mie de rente. Le blo­cus n’a joué qu’au dé­but de la crise, avant d’être amor­ti par un re­dé­ploie­ment et une di­ver­si­fi­ca­tion des sources d’ap­pro­vi­sion­ne­ment et des four­nis­seurs. L’ara­bie saou­dite n’au­ra pas réus­si à faire de son voi­sin le bouc émis­saire idéal puisque ce der­nier a main­te­nu des re­la­tions com­mer­ciales et de coo­pé­ra­tion avec les autres al­liés de Riyad et d’abou Dha­bi, les États-unis et la France en tête ; la vi­site de l’émir Ta­mim à l’ély­sée le 6 juillet 2018 l’a prou­vé une fois en­core. Par ailleurs, il ne faut pas ou­blier que l’ara­bie saou­dite ac­cu­mule les er­reurs : en­li­se­ment au Yé­men, coup ra­té de la fausse dé­mis­sion du Pre­mier mi­nistre li­ba­nais, Saad Ha­ri­ri, en no­vembre 2017.

Face à un Mo­ha­med bin Sal­man jeune et im­pul­sif et un Mo­ha­med bin Zayed qui tente d’être le vé­ri­table maître du jeu, les choses peuvent dé­gé­né­rer. Les al­liances se font et se re­font à l’aune de l’im­por­tance gran­dis­sante de l’iran, l’ara­bie saou­dite al­lant même jus­qu’à se rap­pro­cher d’is­raël (11). Et c’est là que la « guerre froide » entre l’iran et le royaume par pions in­ter­po­sés se ré­vèle plus com­plexe qu’elle n’y pa­raît. L’état hé­breu se­rait-il le der­nier élé­ment du « bloc sun­nite » ? Ce qui est sûr, c’est qu’une po­ten­tielle guerre d’is­raël, tant at­ten­due ou es­pé­rée pour cer­tains, ar­rive à grands pas.

© AFP/STRINGER

Au pou­voir de­puis 2013, l’émir Ta­mim fait l’ob­jet d’un cer­tain culte de la per­son­na­li­té dans son pays.

Le Qa­tar et l’iran par­tagent la plus grande ré­serve de gaz de la pla­nète ; ici, une plate-forme ira­nienne.

Le Qa­tar est res­té proche de l’iran (ci-des­sus, l’émir Ha­mad est re­çu par le pré­sident Mah­moud Ah­ma­di­ne­jad en avril 2006), ce qui ne plaît pas à tous ses par­te­naires du Golfe (ci-contre, l’émir Ta­mim, à gauche, par­ti­cipe au som­met du CCG en dé­cembre 2017).

Avec la crise, la fron­tière entre le Qa­tar et l’ara­bie saou­dite est close.

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