Nu­cléaire au Moyen-orient : le jeu des grandes puis­sances ?

Moyen-Orient - - SOMMAIRE - Em­ma­nuelle Maitre

Jus­qu’au dé­but du XXIE siècle, l’idée d’une « re­nais­sance nu­cléaire », voyant les pays émer­gents se tour­ner vers l’in­dus­trie nu­cléaire pour en­clen­cher leur dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, dope les pers­pec­tives de crois­sance du sec­teur et per­met à plu­sieurs groupes in­dus­triels amé­ri­cains, eu­ro­péens, russes ou asia­tiques d’en­vi­sa­ger leur ex­pan­sion à l’ex­port. À la suite de l’ac­ci­dent de Fu­ku­shi­ma (Ja­pon), en mars 2011, cette pers­pec­tive est re­vue à la baisse : de nom­breux États aban­donnent leurs pro­jets de construc­tion et peu de nou­veaux en­trants se lancent. Le Moyen-orient est l’une des rares ré­gions où sub­sistent des am­bi­tions sé­rieuses dans le do­maine.

La Tur­quie et les Émi­rats arabes unis ont des ré­ac­teurs en construc­tion, l’égypte et la Jor­da­nie, des contrats for­ma­li­sés et l’ara­bie saou­dite, des pro­jets avan­cés. Ce dy­na­misme ex­plique l’in­té­rêt des grandes puis­sances pour le mar­ché nu­cléaire moyen-orien­tal. Néan­moins, des consi­dé­ra­tions po­li­tiques et stra­té­giques sont éga­le­ment ma­ni­festes dans les prises de dé­ci­sion d’in­ves­tis­se­ment et dans les pro­jets de co­opé­ra­tion. Alors que les risques de pro­li­fé­ra­tion ont été re­vus à la hausse avec la re­mise en cause de l’ac­cord nu­cléaire ira­nien si­gné en 2015, la ré­gion ap­pa­raît de plus en plus comme un ter­rain de com­pé­ti­tion pour de grandes puis­sances à la re­cherche de parts de mar­ché, de dé­bou­chés in­dus­triels, d’in­fluence, mais éga­le­ment de ga­ran­ties de sé­cu­ri­té.

• Un mar­ché at­trac­tif pour les grandes en­tre­prises

En 2019, trois cen­trales nu­cléaires sont en construc­tion au Moyen-orient, et quatre semblent pla­ni­fiées. En Tur­quie, trois pro­jets sont à dif­fé­rents ni­veaux d’avan­ce­ment. La construc­tion d’une cen­trale nu­cléaire à Ak­kuyu com­mence of­fi­ciel­le­ment en avril 2018 sous l’égide de l’en­tre­prise d’état russe Ro­sa­tom. Le pre­mier ré­ac­teur de­vrait en­trer en ser­vice à par­tir de 2023. Le deuxième pro­jet est à l’ar­rêt. Por­té par un consor­tium Are­va-mit­su­bi­shi, il pré­voyait la construc­tion d’une cen­trale de quatre ré­ac­teurs de mo­dèle ATMEA. Lo­ca­li­sé sur la mer Noire, à Si­nop, le pro­jet connaît avant sa sus­pen­sion une aug­men­ta­tion dras­tique des coûts pré­vus en rai­son de la com­plexi­té du site re­te­nu (risque sis­mique) et des dif­fi­cul­tés fi­nan­cières des par­te­naires concer­nés. En 2015, la Tur­quie an­nonce sa vo­lon­té de dé­ve­lop­per une troi­sième cen­trale à Ignea­da. Les construc­teurs pres­sen­tis pour ce pro­jet sont Wes­tin­ghouse et l’en­tre­prise chi­noise State Nu­clear Po­wer Tech­no­lo­gy Cor­po­ra­tion (SNPTC). Le mar­ché n’est pas at­tri­bué à ce jour (dé­cembre 2019).

Pour ce qui est des Émi­rats arabes unis, la construc­tion des quatre ré­ac­teurs de la cen­trale de Ba­ra­kah com­mence en 2012.

Le mo­dèle de ré­ac­teur ven­du est L’APR-1400, par la com­pa­gnie© co­réenne KEPCO qui est char­gée du pro­jet. Le pre­mier ré­ac­teur de­vrait en­trer en ser­vice en 2020. Ba­ra­kah est, à ce stade, la seule cen­trale en­vi­sa­gée par Abou Dhabi.

L’égypte et la Jor­da­nie sont dans des si­tua­tions dif­fé­rentes. Les am­bi­tions égyp­tiennes dans le do­maine du nu­cléaire sont an­ciennes, mais ont été longues à se concré­ti­ser. En fé­vrier 2015, Ro­sa­tom et l’au­to­ri­té nu­cléaire égyp­tienne en­vi­sagent la construc­tion d’une cen­trale com­po­sée de quatre ré­ac­teurs de 1 200 MW à El-da­baa. En 2017, plu­sieurs ac­cords sont si­gnés sur le fi­nan­ce­ment de l’opé­ra­tion, la four­ni­ture du com­bus­tible, la for­ma­tion du per­son­nel et le fonc­tion­ne­ment de la cen­trale. En mars 2019, les au­to­ri­tés de ré­gu­la­tion égyp­tiennes au­to­risent la construc­tion de la cen­trale sur le site. La construc­tion phy­sique de­vrait com­men­cer en 2020.

En Jor­da­nie, le pro­gramme lan­cé en 2013 par la si­gna­ture d’un contrat pré­voyant l’ac­qui­si­tion de deux ré­ac­teurs au­près de Ro­sa­tom semble re­mis en cause. En ef­fet, Am­man an­nonce en juin 2018 re­non­cer à l’ac­cord pour des rai­sons de fi­nan­ce­ment. Le royaume cherche à se concen­trer sur l’ac­qui­si­tion de pe­tits ré­ac­teurs mo­du­laires (SMR), plus fa­ciles à fi­nan­cer et à connec­ter au ré­seau élec­trique na­tio­nal. Plu­sieurs études de fai­sa­bi­li­té sont en cours fin 2019 pour la construc­tion d’un SMR à Aqa­ba.

Les coûts, même ré­duits, de tels pro­jets, risquent néan­moins de re­pré­sen­ter des freins sé­rieux à leur dé­ve­lop­pe­ment. Pour ce qui est de l’ara­bie saou­dite, en­fin, la vo­lon­té d’uti­li­sa­tion de l’éner­gie nu­cléaire est sans doute la plus am­bi­tieuse, mais le pro­gramme est en­core dans sa ge­nèse. En ef­fet, en 2011, l’agence saou­dienne res­pon­sable de l’éner­gie ato­mique, KA-CARE, an­nonce le pro­jet de dé­ve­lop­per jus­qu’à 8 ré­ac­teurs d’ici à 2030. En sep­tembre 2018, le gou­ver­ne­ment dé­clare avoir réa­li­sé une pré­sé­lec­tion de construc­teurs po­ten­tiels in­cluant les en­tre­prises chi­noises, fran­çaises, russes, sud-co­réennes et amé­ri­caines. Le mo­dèle de fi­nan­ce­ment et le type de ré­ac­teur sou­hai­té ne sont pas en­core connus. L’ara­bie saou­dite pré­voit éga­le­ment la construc­tion de SMR, pour le­quel l’en­tre­prise sud-co­réenne KAERI est po­si­tion­née.

À no­ter que l’iran reste le seul pays de la ré­gion à dis­po­ser d’un ré­ac­teur nu­cléaire en ser­vice : Bou­chehr I est opé­ré en co­opé­ra­tion avec Ro­sa­tom. Le four­nis­seur russe par­ti­cipe à la construc­tion de deux ré­ac­teurs sup­plé­men­taires sur le même site ; leur achè­ve­ment est pré­vu pour 2025 et 2027. Ils sont pré­sen­tés comme un moyen pour la Ré­pu­blique is­la­mique de prou­ver sa dé­ter­mi­na­tion de­vant l’hos­ti­li­té amé­ri­caine et l’écrou­le­ment de l’ac­cord de 2015. Par ailleurs, l’iran en­vi­sa­geait éga­le­ment la construc­tion d’une nou­velle cen­trale sur le site de Ma­kran, en co­opé­ra­tion avec la Chine (CNND). Ce pro­jet ne semble plus d’ac­tua­li­té.

Nu­cléaire au Moyen-orient : le jeu des grandes puis­sances ?

• Des ac­teurs po­si­tion­nés

Les pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment du nu­cléaire ci­vil au Moyeno­rient sus­citent l’in­té­rêt des en­tre­prises du sec­teur, pour des rai­sons in­dus­trielles et com­mer­ciales. Mais der­rière ces ba­tailles concur­ren­tielles, les grandes puis­sances cherchent à pla­cer des pions po­li­tiques et stra­té­giques. En ef­fet, les contrats d’im­plan­ta­tion de cen­trales sont né­go­ciés avec l’ap­pui des gou­ver­ne­ments et peuvent per­mettre de confor­ter une re­la­tion po­li­tique et de pro­mou­voir une co­opé­ra­tion éner­gé­tique et tech­no­lo­gique.

Au Moyen-orient, les ac­teurs oc­ci­den­taux, en par­ti­cu­lier la France et les États-unis, font fi­gure de par­te­naires his­to­riques, avec no­tam­ment des co­opé­ra­tions et des in­té­rêts par­ta­gés dans le do­maine mi­li­taire. À ce titre, Wes­tin­ghouse/to­shi­ba et Are­va/edf sont par­mi les pre­mières en­tre­prises à s’in­té­res­ser au pro­jet saou­dien et à si­gner des ac­cords avec le KACARE. En Jor­da­nie, l’agence nu­cléaire du royaume fa­vo­rise ini­tia­le­ment des ac­cords de co­opé­ra­tion nu­cléaire avec le CAN­DU (Ca­na­da) et Are­va.

Cet in­té­rêt est bien sûr mo­ti­vé par des consi­dé­ra­tions com­mer­ciales : les contrats pas­sés avec les États du Moyen-orient offrent des dé­bou­chés in­té­res­sants pour des in­dus­tries ar­ri­vées à une cer­taine ma­tu­ri­té dans leurs pays d’ori­gine et per­mettent de pour­suivre des col­la­bo­ra­tions d’in­ves­tis­se­ments bien ro­dées en ma­tière d’in­fra­struc­tures, de ré­seaux éner­gé­tiques et d’équi­pe­ments mi­li­taires. Mais il est éga­le­ment le fruit d’une vo­lon­té de conser­ver une in­fluence dans une ré­gion consi­dé­rée comme d’in­té­rêt stra­té­gique. Les États oc­ci­den­taux dont les en­tre­prises can­di­datent sur ces mar­chés in­sistent donc sur leur vo­lon­té de four­nir une sé­cu­ri­té éner­gé­tique à ces pays, dans la li­gnée d’ac­cords et de co­opé­ra­tions mi­li­taires et stra­té­giques plus glo­baux. Néan­moins, ces en­tre­prises connaissen­t des dif­fi­cul­tés com­mer­ciales et in­dus­trielles qui re­mettent en cause cette po­si­tion pri­vi­lé­giée. Ain­si, les pro­blèmes fi­nan­ciers ren­con­trés de­puis plus de dix ans par l’ex-are­va/edf (Fra­ma­tome) font chu­ter sa com­pé­ti­ti­vi­té. De même, les chan­tiers com­pli­qués et les pertes fi­nan­cières en­re­gis­trées par Wes­tin­ghouse, mis en faillite en 2017, ter­nissent son image de par­te­naire fiable.

De fait, le mar­ché moyen-orien­tal de­vient beau­coup plus com­pé­ti­tif, avec une re­mise en cause de la main­mise oc­ci­den­tale, l’émer­gence de nou­veaux ac­teurs et la conso­li­da­tion de la place de la Rus­sie comme par­te­naire pri­vi­lé­gié. Les en­trants dans le mar­ché du nu­cléaire ci­vil (Co­rée du Sud, Chine) sont com­pé­ti­tifs lors de l’exa­men des cri­tères tra­di­tion­nels dans le choix d’un four­nis­seur : le prix to­tal, le dé­lai de construc­tion, la fia­bi­li­té des tech­no­lo­gies em­ployées et la res­pon­sa­bi­li­té des équi­pe­ments four­nis. Sur ces cri­tères, le sud-co­réen KEPCO se montre par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace, lui per­met­tant de si­gner son pre­mier ac­cord d’ex­por­ta­tion avec les Émi­rats arabes unis et d’être en bonne po­si­tion concur­ren­tielle pour dé­cro­cher de nou­veaux contrats, que ce soit pour des ré­ac­teurs scien­ti­fiques ou des ré­ac­teurs de puis­sance.

Ce sont des fac­teurs com­plé­men­taires qui fa­vo­risent les offres de Ro­sa­tom ces der­nières an­nées. D’abord, la pra­tique de dis­cu­ter d’état à État, et non pas seule­ment dans une lo­gique d’ap­pel d’offres com­mer­cial, est at­trac­tive pour des pays dont les be­soins éner­gé­tiques sont im­por­tants et qui cherchent l’éta­blis­se­ment de par­te­na­riats stra­té­giques dans ce do­maine. Deuxiè­me­ment, Ro­sa­tom pro­pose des « pa­ckages » tout com­pris, par­ti­cu­liè­re­ment

in­té­res­sants pour les nou­veaux en­trants dans le sec­teur. En ef­fet, l’en­tre­prise gère l’en­semble de la fi­lière nu­cléaire de ma­nière in­té­grée, de la four­ni­ture du com­bus­tible à la ges­tion des dé­chets. Par ailleurs, en tant qu’en­tre­prise d’état, Ro­sa­tom pro­pose des condi­tions de fi­nan­ce­ment beau­coup plus souples que ses com­pé­ti­teurs et ac­cepte un ni­veau de risque fi­nan­cier éle­vé. En par­ti­cu­lier, elle ne re­nonce pas à tra­vailler avec des gou­ver­ne­ments qui pré­sentent une faible sta­bi­li­té po­li­tique ou géo­po­li­tique (Égypte, Iran). Ces condi­tions, per­mises par l’ac­cès aux fonds sou­ve­rains russes et une forte vo­lon­té po­li­tique du Krem­lin, lui donnent la pos­si­bi­li­té de sup­por­ter des in­ves­tis­se­ments dif­fi­ci­le­ment en­vi­sa­geables pour d’autres ac­teurs (1). Au ni­veau stra­té­gique, les pro­jets peuvent cou­rir sur plu­sieurs dé­cen­nies, no­tam­ment dans le cadre de contrats de construc­tion-ex­ploi­ta­tion-pro­prié­té, qui pré­voient que le construc­teur se charge de l’ex­ploi­ta­tion du site du­rant l’en­semble de sa du­rée de vie. Ces contrats sont no­tam­ment fa­vo­ri­sés par Ro­sa­tom, par exemple à Ak­kuyu, en Tur­quie. Ils in­duisent donc une pré­sence et une in­fluence russes dans le pays pen­dant plu­sieurs dé­cen­nies, pré­sence qui ga­ran­tit un ac­cès des re­pré­sen­tants russes aux res­pon­sables po­li­tiques na­tio­naux et lo­caux, la cons­ti­tu­tion d’un ré­seau d’ex­perts ac­cou­tu­més aux tech­no­lo­gies russes et des par­te­na­riats in­dus­triels du­rables. Par ailleurs, ils donnent à la Rus­sie le rôle d’ac­teur in­con­tour­nable, par exemple en Iran dans la ré­so­lu­tion de la crise nu­cléaire. En tant que four­nis­seur de com­bus­tible, ils lui ga­ran­tissent éga­le­ment un poids non né­gli­geable dans la sé­cu­ri­té éner­gé­tique du pays. En­fin, à l’ins­tar de la Chine, la Rus­sie pré­sente l’avan­tage pour beau­coup de di­ri­geants ré­gio­naux de ne pas lier la vente de cen­trales nu­cléaires à des ques­tions po­li­tiques an­nexes. Le choix d’un par­te­naire com­mer­cial pour l’im­plan­ta­tion d’une cen­trale nu­cléaire est en ef­fet un su­jet sen­sible. Au ni­veau po­li­tique, les États cherchent gé­né­ra­le­ment à s’as­su­rer que le par­te­na­riat ne se­ra pas mis en cause par des désac­cords conjonc­tu­rels. Ain­si, l’ara­bie saou­dite a in­di­qué ne pas vou­loir tra­vailler avec le Ca­na­da, trop cri­tique en­vers sa po­li­tique sur les Droits de l’homme, alors que la vo­lon­té du Congrès amé­ri­cain de sanc­tion­ner le pays pose éga­le­ment un risque pour l’ave­nir de la re­la­tion nu­cléaire entre les deux pays. Ce risque est mis en

exergue pour la Tur­quie lors de la dé­té­rio­ra­tion de ses re­la­tions avec Mos­cou en 2015, mais le choix de pour­suivre la co­opé­ra­tion nu­cléaire illustre l’im­por­tance pour la Rus­sie d’ap­pa­raître comme un par­te­naire fiable dans ce do­maine. Con­trai­re­ment aux tech­no­lo­gies d’ori­gine amé­ri­caine, qui sont ven­dues par Wes­tin­ghouse/to­shi­ba, et po­ten­tiel­le­ment par le sud-co­réen KEPCO, la vente des tech­no­lo­gies russes n’est pas sus­cep­tible d’être blo­quée par le Congrès amé­ri­cain. Ce point est sen­sible en cas de dé­té­rio­ra­tion des re­la­tions : ain­si, l’as­sas­si­nat du jour­na­liste saou­dien Ja­mal Kha­shog­gi en oc­tobre 2018 et les agis­se­ments de la mo­nar­chie dans le Golfe en­traînent une fronde par­le­men­taire aux États-unis, où plu­sieurs élus de­mandent la sus­pen­sion des né­go­cia­tions d’un ac­cord de co­opé­ra­tion nu­cléaire entre Wa­shing­ton et Riyad. De plus, Mos­cou et Pé­kin n’exigent pas de leurs par­te­naires com­mer­ciaux de s’en­ga­ger à re­non­cer à la maî­trise du cycle nu­cléaire com­plet, un fac­teur par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant dans les dis­cus­sions en cours.

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• La non-pro­li­fé­ra­tion : une pré­oc­cu­pa­tion di­ver­se­ment ap­pré­ciée

L’ex­pé­rience ira­nienne mais éga­le­ment le fait que la ré­gion compte dé­jà une puis­sance nu­cléaire et soit le théâtre de conflits in­ter­éta­tiques et in­fra-éta­tiques ré­cur­rents jus­ti­fient une vi­gi­lance par­ti­cu­lière sur les in­ten­tions des pays qui sou­haitent dé­ve­lop­per des tech­no­lo­gies nu­cléaires ci­viles. Cer­tains États in­sistent donc sur la né­ces­si­té de dé­ve­lop­per les fi­lières ci­viles dans le res­pect strict des normes de non-pro­li­fé­ra­tion exis­tantes. En par­ti­cu­lier, les États-unis exigent la si­gna­ture d’ac­cords de co­opé­ra­tion nu­cléaire dits « 123 Agree­ment » pour en­vi­sa­ger la vente de tech­no­lo­gies nu­cléaires. Se­lon la loi amé­ri­caine, l’agré­ment de Wa­shing­ton doit être sol­li­ci­té par un par­te­naire s’il veut me­ner plu­sieurs opé­ra­tions : le trans­fert de ma­tières ou de tech­no­lo­gies nu­cléaires à un pays tiers, le re­trai­te­ment des ma­tières fis­siles usagées et l’en­ri­chis­se­ment de l’ura­nium par ses moyens propres. Lors de la si­gna­ture d’un ac­cord de co­opé­ra­tion avec les Émi­rats arabes unis, les États-unis in­sèrent deux clauses sup­plé­men­taires : Abou Dhabi re­nonce à toute opé­ra­tion d’en­ri­chis­se­ment ou de re­trai­te­ment et s’en­gage à si­gner un pro­to­cole ad­di­tion­nel avec l’agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie ato­mique (AIEA) (2). Ce do­cu­ment offre à cette der­nière des moyens sup­plé­men­taires pour s’as­su­rer du ca­rac­tère pa­ci­fique d’un pro­gramme nu­cléaire. Cet ac­cord est qua­li­fié de « Gold Stan­dard », ayant va­leur de mo­dèle lors de sa si­gna­ture en 2008.

De fait, le pré­cé­dent émi­ra­ti jus­ti­fie des ef­forts amé­ri­cains pour né­go­cier des textes si­mi­laires dans la ré­gion, no­tam­ment en Jor­da­nie et en Ara­bie saou­dite. Mais ces deux royaumes re­fusent de re­non­cer dé­fi­ni­ti­ve­ment à des opé­ra­tions qui ne sont pas in­ter­dites par le droit in­ter­na­tio­nal, en par­ti­cu­lier par le Trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion (TNP) de 1968. Ce re­fus est jus­ti­fié par

des ques­tions de sou­ve­rai­ne­té. Il est d’au­tant plus vif de­puis la si­gna­ture de l’ac­cord avec l’iran en 2015, un texte qui concède à Té­hé­ran des ca­pa­ci­tés d’en­ri­chis­se­ment li­mi­tées. De­puis, les Émi­rats arabes unis in­diquent vou­loir re­né­go­cier leurs condi­tions de co­opé­ra­tion.

La dis­cus­sion est vive concer­nant l’ara­bie saou­dite. En ef­fet, le prince hé­ri­tier, Mo­ha­med ben Sal­man, dé­clare en 2018 que si l’iran ve­nait à se do­ter de l’arme nu­cléaire, le royaume en fe­rait au­tant. Les spé­cia­listes de la pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire es­timent donc qu’il se­rait pos­sible pour Riyad de pour­suivre une stra­té­gie de « la­tence nu­cléaire » vi­sant à dé­ve­lop­per toutes les in­fra­struc­tures et ma­tières né­ces­saires à l’ac­qui­si­tion d’une arme nu­cléaire.

Dans ce contexte de sus­pi­cion, l’ad­mi­nis­tra­tion Do­nald Trump (de­puis 2017) est ac­cu­sée de vou­loir s’ex­traire de ses propres règles en la ma­tière pour fa­vo­ri­ser les in­dus­triels amé­ri­cains, qui au­raient un in­té­rêt com­mer­cial en cas de suc­cès de Wes­tin­ghouse ou de KEPCO à l’ap­pel d’offres saou­dien (en tant que sous-trai­tants pour ce qui est de l’offre sud-co­réenne) (3).

Des sé­na­teurs is­sus des deux par­tis ré­agissent à ces an­nonces en pré­sen­tant une pro­po­si­tion de loi cher­chant à res­treindre le trans­fert de tech­no­lo­gies nu­cléaires à Riyad en l’ab­sence d’un ac­cord de co­opé­ra­tion nu­cléaire de type Gold Stan­dard.

Les autres four­nis­seurs po­ten­tiels, no­tam­ment la Rus­sie, ne sont pas in­sen­sibles aux ques­tions de pro­li­fé­ra­tion. Ro­sa­tom pré­voit en théo­rie le ra­pa­trie­ment du com­bus­tible usa­gé des cen­trales qu’elle opère (4). Pour l’iran, le com­bus­tible usa­gé est ren­voyé en Rus­sie après son re­froi­dis­se­ment, et le re­trai­te­ment est in­ter­dit jus­qu’en 2031. La ques­tion est plus dé­bat­tue pour Ak­kuyu : l’ac­cord entre Ro­sa­tom et l’agence turque TAEK n’est pas en­core for­ma­li­sé à ce su­jet. Si beau­coup es­timent que la Tur­quie ne dis­pose pas des in­fra­struc­tures né­ces­saires à la ges­tion du com­bus­tible usa­gé, il faut éga­le­ment no­ter les ré­ti­cences po­li­tiques russes (no­tam­ment des par­le­men­taires et élus lo­caux) à ré­im­por­ter des dé­chets nu­cléaires. Il reste ce­pen­dant as­sez pro­bable, à ce stade, que le contrat entre les deux par­te­naires ne pré­voie pas le re­trai­te­ment du plu­to­nium sur le ter­ri­toire turc (5). Le contrat si­gné avec l’égypte in­clut a prio­ri des ga­ran­ties si­mi­laires. Néan­moins, Mos­cou n’exige dans au­cun cas de ses par­te­naires la re­non­cia­tion uni­la­té­rale à ac­qué­rir des tech­no­lo­gies. Cette ré­serve est ap­pré­ciée par des États qui tiennent à ce que leur sou­ve­rai­ne­té soit res­pec­tée. Ain­si, beau­coup s’ac­cordent sur le fait que même s’ils ne sou­haitent pas dé­ve­lop­per de tech­no­lo­gies d’en­ri­chis­se­ment et de re­trai­te­ment, sou­vent peu ren­tables d’un point de vue éco­no­mique, ils ne veulent pas pour au­tant re­non­cer dé­fi­ni­ti­ve­ment à leur droit de le faire. Par ailleurs, con­trai­re­ment aux exi­gences du Gold Stan­dard, la Rus­sie ne de­mande pas la conclu­sion d’un Pro­to­cole ad­di­tion­nel avant d’en­vi­sa­ger un ac­cord de co­opé­ra­tion nu­cléaire (l’iran et l’égypte n’en ont pas si­gné). La Chine de­vrait pra­ti­quer une po­li­tique d’ex­por­ta­tion com­pa­rable : les deux pays res­pectent for­mel­le­ment leurs en­ga­ge­ments de non-pro­li­fé­ra­tion au titre du TNP ain­si que les di­rec­tives du Groupe des four­nis­seurs nu­cléaires, au­quel ils ap­par­tiennent, mais re­fusent de ré­cla­mer des ga­ran­ties sup­plé­men­taires aux bases lé­gales.

L’émer­gence du nu­cléaire : un dé­fi de sé­cu­ri­té ?

Au ni­veau ré­gio­nal, le dé­ve­lop­pe­ment de pro­grammes nu­cléaires ci­vils est éga­le­ment source de contro­verses. En ef­fet, les am­bi­tions nu­cléaires des uns peuvent être per­çues avec crainte par un État voi­sin. Le cas de l’iran est em­blé­ma­tique, avec des pro­tes­ta­tions vé­hé­mentes d’is­raël ou en­core de l’ara­bie saou­dite contre une éven­tuelle mi­li­ta­ri­sa­tion du pro­gramme. Le de­ve­nir de ce pro­gramme reste un su­jet par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans le po­si­tion­ne­ment ré­gio­nal du pays et dans ses re­la­tions avec ses voi­sins.

De ma­nière gé­né­rale, Is­raël per­çoit avec mé­fiance les pro­grès des États arabes dans le do­maine du nu­cléaire, crai­gnant des dé­rives pro­li­fé­rantes. L’ins­tal­la­tion de cen­trales n’est pas un dan­ger im­mé­diat, se­lon les ex­perts is­raé­liens, mais elle peut le de­ve­nir si elle est pré­texte au dé­ve­lop­pe­ment de la fi­lière nu­cléaire et aux trans­ferts de tech­no­lo­gies, et si elle in­ter­vient dans un contexte géo­po­li­tique ou na­tio­nal in­stable. En rai­son de la vo­la­ti­li­té de la ré­gion, d’autres cri­tiques sont ap­pa­rues. Ain­si, le Qa­tar a pro­tes­té au­près de L’AIEA à pro­pos de la construc­tion de la cen­trale de Ba­ra­kah, qui re­pré­sen­te­rait un risque pour la « sta­bi­li­té de la ré­gion et son en­vi­ron­ne­ment » (6). En dé­cembre 2017, les Hou­this yé­mé­nites ont re­ven­di­qué avoir frap­pé la cen­trale : même si l’at­taque a été dé­men­tie, cette an­nonce illustre la po­ten­tielle vul­né­ra­bi­li­té de tels sites (7). En­fin, des cri­tiques plus clas­siques sont émises entre voi­sins (voire au-de­là, comme le montrent les re­marques de l’union eu­ro­péenne sur Ak­kuyu) sur les éven­tuels risques en ma­tière de sé­cu­ri­té et de sû­re­té des ins­tal­la­tions nu­cléaires, no­tam­ment lorsque celles-ci se trouvent sur des zones fron­ta­lières ou sur des zones géo­gra­phiques spé­ci­fiques (risque sis­mique par exemple). Le dé­ve­lop­pe­ment du nu­cléaire ci­vil au Moyeno­rient reste un su­jet de contro­verses, mais fait éga­le­ment l’ob­jet d’une di­plo­ma­tie par­ti­cu­liè­re­ment ac­tive pour des puis­sances et des ac­teurs ré­gio­naux qui cherchent à faire va­loir des in­té­rêts com­mer­ciaux, po­li­tiques et stra­té­giques.

AFP/JOHN Mac­dou­gall

Ma­ni­fes­ta­tion pa­ci­fiste à Ber­lin, le 26 juin 2019 : les par­ti­ci­pants sont dé­gui­sés (de gauche à droite) en Vla­di­mir Pou­tine, Hassan Ro­ha­ni, Xi Jin­ping, Do­nald Trump, An­ge­la Mer­kel, Bo­ris John­son et Em­ma­nuel Ma­cron.

Le roi Ab­dal­lah II de Jor­da­nie (à droite) dis­cute avec le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais, Shin­zo Abe, lors d’un som­met sur la sé­cu­ri­té nu­cléaire, à Wa­shing­ton, en avril 2016.

Cé­ré­mo­nie d’inau­gu­ra­tion des tra­vaux avec un contrat russe de la pre­mière cen­trale nu­cléaire turque (Ak­kuyu), près de Mer­sin, le 3 avril 2018, jour où se sont ren­con­trés les di­ri­geants des deux pays, Vla­di­mir Pou­tine et Re­cep Tayyip Er­do­gan, à An­ka­ra.

Ma­quette de la cen­trale Ba­ra­kah, ins­tal­lée à Al-da­frah, aux Émi­rats arabes unis.

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