Is­lam(s)

Moyen-Orient - - MOYEN-ORIENT - Par Oli­vier Roy

La deuxième vague du « prin­temps arabe » (Al­gé­rie, Soudan, Li­ban, Irak en 2019) confirme une ten­dance lourde de la pre­mière : la dis­pa­ri­tion des mou­ve­ments is­la­mistes de l’es­pace de la contes­ta­tion po­li­tique.

Pen­dant plus de trente ans, de­puis la ré­vo­lu­tion is­la­mique d’iran en 1979, l’idée do­mi­nante en Oc­ci­dent était que toute dé­mo­cra­ti­sa­tion amè­ne­rait les is­la­mistes au pou­voir (Front is­la­mique du sa­lut en Al­gé­rie, En­nahd­ha en Tu­ni­sie, Frères mu­sul­mans en Égypte). Ac­cep­te­raient-ils la dé­mo­cra­tie ou s’em­pres­se­raient-ils d’éta­blir un État is­la­mique ? Dans le doute, les grandes puis­sances ont joué la carte des ré­gimes au­to­ri­taires, à leurs yeux seul rem­part face à la « me­nace is­la­mique » (la po­li­tique amé­ri­caine en­vers l’irak après 2003 étant une ex­cep­tion). Ce choix po­li­tique a été en­té­ri­né par une lit­té­ra­ture plus idéo­lo­gique qu’aca­dé­mique, in­sis­tant sur l’in­com­pa­ti­bi­li­té entre is­lam et dé­mo­cra­tie et sur la stra­té­gie se­crète des Frères mu­sul­mans (ou des sa­la­fistes ou des dji­ha­distes, tous dé­sor­mais confon­dus sous l’éti­quette vague d’« is­la­mistes ») à la conquête du monde. La pre­mière vague de 2011 avait com­men­cé dans l’am­bi­guï­té : oui, les is­la­mistes peuvent ga­gner les élec­tions ; non, ils ne peuvent pas gar­der le pou­voir, car soit ils s’ef­fondrent faute d’avoir su cons­truire un sys­tème d’al­liance, soit ils aban­donnent leur idéo­lo­gie pour de­ve­nir des par­tis « conser­va­teurs » comme en Tu­ni­sie. Ce­la n’em­pê­chait pas cer­tains de ré­pé­ter en­core que les « is­la­mistes sont en em­bus­cade ».

La deuxième vague est claire : il n’y a plus d’is­la­mistes. En Tu­ni­sie et au Ma­roc, ils sont in­té­grés dans le jeu po­li­tique po­li­ti­cien. En Al­gé­rie, ils sont as­si­mi­lés à l’es­ta­blish­ment ou font fi­gure de di­no­saures. Même chose au Li­ban, au Soudan et en Irak. Il ne s’agit pas seule­ment de mal­adresses tac­tiques ou d’er­reurs stra­té­giques, c’est leur idéo­lo­gie même qui a ces­sé d’être fonc­tion­nelle, parce que le rap­port à la re­li­gion des nou­velles gé­né­ra­tions n’a plus rien à voir avec ce­lui de leurs pa­rents. Le sé­cu­la­risme, voire l’athéisme, gagne du ter­rain, au point non pas de rendre ob­so­lète la ré­fé­rence re­li­gieuse, mais de la re­la­ti­vi­ser. Des ten­dances lourdes dé­jà iden­ti­fiées il y a quinze ans sont à l’oeuvre : dé­cul­tu­ra­tion du re­li­gieux, in­di­vi­dua­li­sa­tion, pri­va­ti­sa­tion… L’is­la­mo-na­tio­na­lisme a vé­cu. On le voit aus­si en de­hors de l’es­pace arabe : en Tur­quie, où la syn­thèse ot­to­mane chère à Re­cep Tayyip Er­do­gan ne conquiert plus les foules, et en Iran où la so­cié­té s’est au­to­sé­cu­la­ri­sée en ré­ac­tion à la pres­sion du ré­gime. Res­tent les dji­ha­distes, mais, pur pro­duit de l’is­lam mon­dia­li­sé, ils ne sont ja­mais des al­ter­na­tives na­tio­nales. Ils sur­gissent dans les trous vides du na­tio­na­lisme, là où il n’y a pas d’état (zones fron­tières, tri­bales), et n’offrent ja­mais une al­ter­na­tive éta­tique, na­tio­nale et ter­ri­to­riale. À la fin, ils perdent ou sur­vivent dans les confins.

Au mo­ment où l’on parle de la crise de la dé­mo­cra­tie et de l’état­na­tion, il faut bien consta­ter que l’idéal de ces deux concepts, au­des­sus des confes­sions, des com­mu­nau­tés et des im­pé­ria­lismes ré­gio­naux, se porte bien, au moins dans l’ima­gi­naire po­li­tique des ma­ni­fes­tants d’al­ger, de Khar­toum, de Bey­routh et de Bag­dad.

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