« Ne cé­dons pas au cli­ché de l’ac­qui­si­tion des armes nu­cléaires

comme vec­teur d’émer­gence sur la scène in­ter­na­tio­nale »

Moyen-Orient - - DOSSIER NUCLÉAIRE - avec Be­noît Pe­lo­pi­das…

Fon­da­teur du pro­gramme « Sa­voirs nu­cléaires » (« Nu­clear Know­ledges ») du Centre d’études in­ter­na­tio­nales (CERI) à Sciences Po Pa­ris, cher­cheur af­fi­lié au Centre pour la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale et la co­opé­ra­tion (CISAC) à l’uni­ver­si­té Stan­ford (États-unis) (1)

Quelles sont les grandes étapes du nu­cléaire au Moyen-orient, en par­ti­cu­lier de son as­pect mi­li­taire ?

   Is­raël de­meure le seul pays de la ré­gion à dis­po­ser de sys­tèmes d’armes nu­cléaires à ce jour, même si Tel-aviv main­tient une po­li­tique d’opa­ci­té à ce su­jet et n’ad­met pas cet état de fait una­ni­me­ment re­con­nu par les spé­cia­listes. Pour­tant, ce­la date de 1967.

À ce su­jet, les ré­sul­tats de deux son­dages conduits par l’équipe de « Sa­voirs nu­cléaires » en juin 2018 et oc­tobre 2019 sur une po­pu­la­tion re­pré­sen­ta­tive de plus de 7 000 ci­toyens de huit États de l’union eu­ro­péenne (UE) – France, Royau­meu­ni, Al­le­magne, Ita­lie, Bel­gique, Pays-bas, Po­logne, Suède – et de la Tur­quie, âgés de 18 à 50 ans dans le pre­mier cas et de la po­pu­la­tion adulte dans son en­semble dans le se­cond, est éclai­rante. Les ré­sul­tats montrent que l’image de la ré­gion est dé­for­mée par la ré­duc­tion du pro­blème nu­cléaire à la pro­li­fé­ra­tion, que l’on trouve dans le dis­cours po­li­tique fran­çais, la com­mu­nau­té des ex­perts et celle des jour­na­listes (2). Ain­si, seuls 42 et 46 % des son­dés citent Is­raël comme État pos­sé­dant l’arme nu­cléaire. Ce­la cor­res­pond à moins de la moi­tié des son­dés dans L’UE et à seule­ment 68 et 65 % en Tur­quie. Par contraste, une éton­nante moyenne de plus de 44 et 45 % consi­dère que l’iran, point de ré­fé­rence de la dis­cus­sion sur la pro­li­fé­ra­tion au moins de­puis 2006, dis­pose dé­jà de sys­tèmes d’armes nu­cléaires, ce qui n’est pas exact. Ce chiffre ne des­cend en des­sous de 35 % dans au­cun des États son­dés et dé­passe 50 % aux Pays-bas, en Bel­gique, en Ita­lie et en Tur­quie. Cette dé­for­ma­tion n’est pas anec­do­tique.

Le pro­gramme amé­ri­cain « Atomes pour la paix » (« Atoms for Peace ») est un point de dé­part es­sen­tiel pour la nu­cléa­ri­sa­tion de la ré­gion (3). En 1957, les re­pré­sen­tants ira­niens et amé­ri­cains signent un ac­cord de co­opé­ra­tion nu­cléaire dans le do­maine de la re­cherche pour les ap­pli­ca­tions pa­ci­fiques de cette tech­no­lo­gie. C’est dans ce cadre que l’iran met en place un centre de re­cherche nu­cléaire à l’uni­ver­si­té de Té­hé­ran et qu’en 1960, le ré­ac­teur de re­cherche de 5 mé­ga­watts est inau­gu­ré, mais sa mise en route ne se­ra ef­fec­tive qu’en 1967 avec l’aide de tech­ni­ciens étran­gers.

Il s’agit alors du pre­mier pas nu­cléaire de l’iran. Il fau­dra

néan­moins at­tendre les an­nées 1970 et la suite du pre­mier choc pé­tro­lier pour voir l’émer­gence d’un vé­ri­table pro­gramme nu­cléaire ira­nien. C’est en 1974 que l’agence ira­nienne pour l’éner­gie ato­mique est créée, avec pour pre­mier pré­sident Ak­bar Ete­mad (4). On est donc pas­sé d’une phase ex­pé­ri­men­tale (1957-1973) à une phase de construc­tion d’un pro­gramme nu­cléaire am­bi­tieux (1974-1978) (5) avant son ar­rêt au len­de­main de la ré­vo­lu­tion is­la­mique de 1979. Dans les an­nées 1980, l’irak a dé­ve­lop­pé un pro­gramme nu­cléaire mi­li­taire avan­cé qui n’a été dé­cou­vert qu’après la guerre du Golfe de 1991, cette sur­prise abou­tis­sant au ren­for­ce­ment des pro­to­coles d’ins­pec­tion de l’agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie ato­mique (AIEA). De­puis les an­nées 1970, l’iran et l’égypte pro­posent l’éta­blis­se­ment d’une zone exempte d’armes nu­cléaires dans la ré­gion. La ques­tion n’est pas ici de dis­cu­ter des ar­rière-pen­sées stra­té­giques de ce genre d’idées, mais sim­ple­ment d’ob­ser­ver qu’elles existent et qu’elles ont joué un rôle dans l’ex­ten­sion in­dé­fi­nie du Trai­té de non-pro­li­fé­ra­tion (TNP) en 1995. L’autre cas in­té­res­sant porte sur la ten­ta­tive li­byenne d’ac­qui­si­tion de ce type d’ar­me­ment et son re­non­ce­ment en 2003 dans la me­sure où le même di­ri­geant, Mouam­mar Kadha­fi (19692011), a pris la dé­ci­sion ini­tiale de dé­ve­lop­per ces sys­tèmes d’armes et, plus de trente ans plus tard, d’y re­non­cer. C’est d’au­tant plus in­té­res­sant que les ten­ta­tives d’em­ploi de la force contre le « guide » en 1986 ne l’ont pas conduit au re­non­ce­ment, soit une preuve sup­plé­men­taire que la contre-pro­li­fé­ra­tion par la force est loin d’être sys­té­ma­ti­que­ment ef­fi­cace.

L’ac­qui­si­tion de l’arme nu­cléaire par l’iran pro­vo­que­rait-elle la nu­cléa­ri­sa­tion de la ré­gion ?

   D’abord, il convient de pré­ci­ser ce que l’on en­tend par « ac­qui­si­tion de l’arme nu­cléaire » et sa ma­ni­fes­ta­tion. His­to­ri­que­ment, elle s’est ma­ni­fes­tée par une ex­plo­sion ato­mique, sauf dans le cas de l’ar­se­nal sud-afri­cain. Le seuil a été dé­fi­ni par l’ac­qui­si­tion d’une quan­ti­té suf­fi­sante de ma­tières fis­siles pour fa­bri­quer des armes. La ques­tion du cri­tère de fran­chis­se­ment du seuil est im­por­tante dans la me­sure où l’ac­qui­si­tion de l’ex­plo­sif peut avoir lieu bien avant la ca­pa­ci­té de l’en­voyer où que ce soit. Le cas nord-co­réen le montre bien : des ex­plo­sifs nu­cléaires ont été tes­tés de­puis 2006 avec plus ou moins de suc­cès et nous dis­cu­tons en­core de la ca­pa­ci­té du ré­gime de Pyon­gyang à pla­cer ces ex­plo­sifs sur des mis­siles ca­pables de les trans­por­ter vers les cibles de son choix.

En­suite, on ne peut pas pré­voir l’ave­nir, et l’ana­lyse dans ce do­maine s’est ré­gu­liè­re­ment trom­pée. Il est d’ailleurs frap­pant qu’elle ait sys­té­ma­ti­que­ment sur­es­ti­mé le nombre de sur­prises pos­sibles dans le sens de la pro­li­fé­ra­tion et sys­té­ma­ti­que­ment sous-es­ti­mé les tra­jec­toires dans le sens op­po­sé. Plus in­té­res­sant, la mé­moire des sur­prises dans ce do­maine pri­vi­lé­gie une fois en­core les sur­prises de pro­li­fé­ra­tion non an­ti­ci­pée et oc­culte celles qui se ma­ni­festent dans le sens op­po­sé. De­puis 2006 au moins, les ex­perts fran­çais et nombre de leurs ho­mo­logues pré­voient une nu­cléa­ri­sa­tion im­mi­nente de l’iran qui n’a tou­jours pas eu lieu. Ce­la dit, on peut lis­ter les élé­ments à prendre en compte pour pré­ci­ser une ré­ponse. La Tur­quie a dé­ve­lop­pé l’ar­gu­ment na­tio­na­liste du droit à la bombe, mais cette rhé­to­rique peut si­gni­fier bien d’autres choses (6).

Les ques­tions à se po­ser se­raient plu­tôt : est-ce que l’éven­tuelle ac­qui­si­tion par l’iran d’un sys­tème d’armes nu­cléaires ren­for­ce­rait les ar­gu­ments d’une coa­li­tion pro­bombe à l’in­té­rieur des États en ques­tion ou leur po­si­tion ins­ti­tu­tion­nelle en ma­tière de contrôle des res­sources bud­gé­taires ? S’il était lan­cé, ce pro­gramme irait-il jus­qu’au bout ? À sup­po­ser que l’iran sou­haite se do­ter de sys­tèmes d’armes nu­cléaires à un mo­ment ou à un autre et y par­vienne, la ré­ponse à la pre­mière ques­tion dé­pen­dra des ef­fets de ce chan­ge­ment sur le com­por­te­ment de l’iran dans la ré­gion, de la ré­ponse qui lui se­ra don­née par les dif­fé­rents ac­teurs du sys­tème in­ter­na­tio­nal. Est-ce que la nu­cléa­ri­sa­tion se­rait te­nable sur le plan di­plo­ma­tique pour les États de la ré­gion au re­gard de leurs al­liances ? Leur si­tua­tion de dé­pen­dance, qu’elle soit éco­no­mique pour l’égypte ou sé­cu­ri­taire pour les mo­nar­chies du Golfe, ne consti­tue-t-elle pas un obs­tacle au dé­ve­lop­pe­ment d’un pro­gramme nu­cléaire mi­li­taire ? Ne cé­dons pas au cli­ché de l’ac­qui­si­tion de ces armes comme vec­teur d’émer­gence sur la scène in­ter­na­tio­nale. Si l’on se penche sur les trente der­nières an­nées, au moins deux des trois États ayant ac­quis ces sys­tèmes d’armes (Pa­kis­tan et Co­rée du Nord) n’en ont pas ob­te­nu pour au­tant de re­con­nais­sance ma­jeure. Les crises entre les États-unis et la Co­rée du Nord de­puis 2017 n’équi­valent pas à une ac­qui­si­tion de sta­tut. Même l’inde, qui es­pé­rait ob­te­nir un siège de membre per­ma­nent au Con­seil de sé­cu­ri­té quand elle a tes­té un ar­se­nal en 1998, n’a tou­jours pas ob­te­nu gain de cause (7). Et de­puis les an­nées 1960, l’écart entre le nombre de pays en me­sure de dé­ve­lop­per ce type de sys­tèmes d’armes et le nombre de ceux qui l’ont ef­fec­ti­ve­ment fait n’a ces­sé d’aug­men­ter. En­fin, le risque d’une nu­cléa­ri­sa­tion de l’iran semble plus im­mé­dia­te­ment pré­sent en rai­son de la pos­si­bi­li­té d’une guerre ré­gio­nale dé­clen­chée par Tel-aviv avec l’ac­cord et le sou­tien de Wa­shing­ton. En ef­fet, sous l’ad­mi­nis­tra­tion Do­nald Trump (de­puis 2017), ce risque s’est ac­cru à cause de la nou­velle po­li­tique de « pres­sions maxi­males » des États-unis.

Un de­mi-siècle après la conclu­sion du TNP (1968), non si­gné par Is­raël, le Pa­kis­tan et l’inde, où en est-on dans la ré­gion ?

Quelle est l’ac­tua­li­té de ce trai­té ?

   La ré­ponse à cette ques­tion vous se­ra don­née en avril 2020, lors de la con­fé­rence d’exa­men du trai­té, qui mar­que­ra le cin­quan­tième an­ni­ver­saire de son en­trée en vi­gueur et le vingt-cin­quième de sa pro­ro­ga­tion in­dé­fi­nie en 1995. La lit­té­ra­ture se­con­daire sug­gère que les re­pré­sen­tants de la plu­part des pays arabes es­timent que l’ac­cord ta­cite des

Oc­ci­den­taux d’ac­cep­ter qu’is­raël reste en de­hors du TNP est une forme de va­li­da­tion du sta­tu quo. En consé­quence, ils voient le trai­té comme un piège per­met­tant à Is­raël de de­meu­rer la seule puis­sance nu­cléaire mi­li­taire de la zone. Les ca­pi­tales arabes consi­dèrent leur adhé­sion au TNP comme un échec du ré­gime in­ter­na­tio­nal de non-pro­li­fé­ra­tion et de désar­me­ment. Pour l’iran, si l’on s’en tient à la po­si­tion of­fi­cielle et que l’on sup­pose une una­ni­mi­té des po­si­tions au sein du ré­gime, il s’agit de dé­non­cer une in­jus­tice et un « apar­theid nu­cléaire » des puis­sances do­tées de l’arme nu­cléaire qui em­pêchent les puis­sances non do­tées d’ac­cé­der à la sou­ve­rai­ne­té nu­cléaire. L’ac­tion de Té­hé­ran se dé­ve­loppe à tra­vers le mou­ve­ment des non-ali­gnés.

La me­nace ter­ro­riste nu­cléaire existe-t-elle ?

   Cette ques­tion ren­voie à des scé­na­rios ex­trê­me­ment dif­fé­rents : la pos­si­bi­li­té d’une ex­plo­sion nu­cléaire par un groupe ter­ro­riste, l’usage de ma­tières fis­siles dites nu­cléaires comme com­po­sants d’un ex­plo­sif conven­tion­nel, dont la dé­to­na­tion pro­pa­ge­rait des ra­dia­tions, mais pas une ex­plo­sion ato­mique et l’at­taque avec des moyens conven­tion­nels contre une cen­trale nu­cléaire. Dans ce der­nier cas, il fau­drait en­core dis­tin­guer une cen­trale opé­ra­tion­nelle et une cen­trale en construc­tion. Les ef­fets de ces scé­na­rios ont des consé­quences d’une am­pleur très dif­fé­rente. Une fois cette dis­tinc­tion opé­rée, on peut ré­pondre à votre ques­tion avec trois ordres de consi­dé­ra­tion.

D’abord, le pre­mier type d’at­taque n’a ja­mais eu lieu ; le deuxième oui. En­suite, les constats de l’ana­lyste fran­çais Georges Le Guelte res­tent cor­rects (8). Par ailleurs, l’amé­ri­cain John Muel­ler a pro­po­sé en 2009 une étude pré­cieuse en la ma­tière mon­trant la sé­rie d’étapes né­ces­saires pour qu’un groupe dit ter­ro­riste par­vienne à pro­duire une ex­plo­sion nu­cléaire (9). Même avec une gé­né­reuse pro­ba­bi­li­té de suc­cès de 50 % pour chaque étape, il a éta­bli que la pro­ba­bi­li­té agré­gée de­meu­rait faible. Il convient d’ajou­ter que sur le plan stra­té­gique, ac­qué­rir un ex­plo­sif nu­cléaire peut ap­pa­raître ex­ces­si­ve­ment dif­fi­cile à une or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste par com­pa­rai­son à d’autres ins­tru­ments de ter­reur plus fa­ciles d’ac­cès. À sup­po­ser qu’ils par­viennent à as­sem­bler un tel ins­tru­ment, le faire ex­plo­ser pa­raît aus­si un choix im­pro­bable, dans la me­sure où ils n’au­ront qu’un nombre li­mi­té d’ex­plo­sifs, uti­li­sables sur le mode du chan­tage. En­fin, la faible pro­ba­bi­li­té n’est pas une cer­ti­tude d’im­pos­si­bi­li­té. Mais si les ter­ro­ristes sont des ac­teurs stra­té­giques, si leur ob­jec­tif est de cau­ser le plus de ter­reur pos­sible, le choix de dé­ve­lop­per un ex­plo­sif nu­cléaire semble peu ef­fi­cace, tout comme ce­lui de le faire ex­plo­ser s’ils par­ve­naient à l’as­sem­bler.

Quelles sont les rup­tures et les conti­nui­tés dans stra­té­gie nu­cléaire de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump au Moyen-orient ?

   Elle a me­né une po­li­tique nu­cléaire au Moyen-orient qui se trouve en rup­ture sur plu­sieurs plans. D’abord, en 2018, les États-unis ont ces­sé de mettre en oeuvre l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien du 14 juillet 2015. Ils ont alors dé­ci­dé d’im­po­ser à nou­veau des sanc­tions éco­no­miques uni­la­té­rales dans le cadre de leur po­li­tique de pres­sions maxi­males. Ce chan­ge­ment de po­li­tique est sou­vent évo­qué comme le re­trait amé­ri­cain de l’ac­cord, mais dans les faits, il n’y a au­cun mé­ca­nisme de re­trait pré­vu. En réa­li­té, il s’agit donc d’une vio­la­tion amé­ri­caine. Une vio­la­tion constante par Wa­shing­ton qui a conduit à la dé­gra­da­tion des re­la­tions entre les États-unis et cer­tains pays eu­ro­péens. Ces der­niers n’ont néan­moins pas mon­tré une vé­ri­table op­po­si­tion à la po­si­tion amé­ri­caine au-de­là de leur rhé­to­rique di­plo­ma­tique.

En­suite, le pré­sident Do­nald Trump a lan­cé une sé­rie de me­naces nu­cléaires plus ou moins ex­pli­cites à l’iran. Par exemple, en juillet 2018, il a pu­blié un tweet en lettres ma­jus­cules à l’adresse de son ho­mo­logue Hassan Ro­ha­ni (de­puis 2013) : « NE MENACEZ PLUS JA­MAIS LES ÉTATS-UNIS OU VOUS AL­LEZ SU­BIR DES CONSÉ­QUENCES TELLES QUE PEU AU COURS DE L’HIS­TOIRE EN ONT CONNU AU­PA­RA­VANT. » En mai 2019, peu après le dé­ploie­ment de bom­bar­diers ca­pables de trans­por­ter des ogives nu­cléaires sur la base mi­li­taire amé­ri­caine du Qa­tar, Do­nald Trump pu­blie un tweet ex­pli­quant qu’il met­tra « une fin of­fi­cielle à l’exis­tence de l’iran » si les Ira­niens re­cherchent l’af­fron­te­ment. Bien sûr,

une me­nace nu­cléaire im­pli­cite est pré­sente dans toute re­la­tion in­ter­éta­tique avec un État do­té d’armes nu­cléaires. Ce­pen­dant, au cours des der­nières an­nées, les pré­si­dents amé­ri­cains avaient exer­cé une forme de re­te­nue et s’étaient abs­te­nus de pro­fé­rer des me­naces en termes aus­si clairs que celles de Do­nald Trump vis-à-vis de l’iran.

Troi­siè­me­ment, les États-unis semblent plus dis­po­sés qu’avant à vendre de la tech­no­lo­gie nu­cléaire à cer­tains pays de la ré­gion. L’ad­mi­nis­tra­tion Trump a no­tam­ment ap­prou­vé des contrats avec des en­tre­prises amé­ri­caines pour dé­ve­lop­per l’éner­gie nu­cléaire en Ara­bie saou­dite. L’im­pli­ca­tion de ces tran­sac­tions n’est pas claire, mais l’état saou­dien semble dé­si­reux de cons­truire au moins deux cen­trales nu­cléaires. Plu­sieurs ob­ser­va­teurs se sont op­po­sés à ces tran­sac­tions au mo­tif qu’elles pour­raient per­mettre à l’ara­bie saou­dite de pro­duire des ma­té­riaux ser­vant à fa­bri­quer des armes nu­cléaires. Les di­ri­geants saou­diens ont d’ailleurs in­di­qué à plu­sieurs re­prises qu’ils en­vi­sa­ge­raient l’ac­qui­si­tion d’armes nu­cléaires si l’iran pour­sui­vait son pro­gramme.

L’ad­mi­nis­tra­tion Trump a éga­le­ment ap­por­té des mo­di­fi­ca­tions à la po­li­tique nu­cléaire amé­ri­caine de ma­nière plus gé­né­rale. No­tons l’adop­tion, en 2018, d’un nou­veau do­cu­ment de pos­ture nu­cléaire amé­ri­caine (Nu­clear Pos­ture Re­view) – l’équi­valent de ce qu’en France nous ap­pe­lons le Livre blanc sur la dé­fense et la sé­cu­ri­té na­tio­nale, mais avec une fo­ca­li­sa­tion ex­clu­sive sur l’ar­se­nal nu­cléaire. Un cer­tain nombre d’ob­ser­va­teurs ont in­ter­pré­té ce do­cu­ment comme le sym­bole d’une rup­ture vou­lue par la Mai­son Blanche par rap­port à plu­sieurs dé­cen­nies de po­li­tique amé­ri­caine avec la mise en place d’une po­si­tion nu­cléaire plus agres­sive. En ma­tière de condi­tions d’em­ploi, la­dite pos­ture af­fiche un abais­se­ment du seuil nu­cléaire. Si par conflit nu­cléaire, on en­tend em­ploi d’armes nu­cléaires à l’ini­tia­tive des États-unis, ce do­cu­ment an­nonce en ef­fet que cette pos­si­bi­li­té est au­jourd’hui plus grande. L’op­tion de re­pré­sailles nu­cléaires en cas d’at­taque non nu­cléaire sur les in­fra­struc­tures cri­tiques est ain­si clai­re­ment ou­verte. D’au­cuns avan­ce­ront que ces ges­ti­cu­la­tions sont au ser­vice d’un ef­fet dis­sua­sif et ne changent pas grand-chose. Il est en ef­fet im­por­tant de se sou­ve­nir que la doc­trine est un exer­cice de com­mu­ni­ca­tion vis-à-vis du reste du monde qui ne dit pas la réa­li­té de l’ar­se­nal, les deux ayant été fré­quem­ment dé­con­nec­tés dans l’his­toire nu­cléaire. Il faut donc faire un tra­vail dé­taillé d’exa­men de l’ar­se­nal amé­ri­cain au­quel je ne me livre pas ici. Mais en an­non­çant un élar­gis­se­ment du champ des cir­cons­tances dans les­quelles on uti­li­se­rait l’arme nu­cléaire, no­tam­ment en ré­ponse à une cy­be­rat­taque, on crée des pos­si­bi­li­tés d’es­ca­lade en cas de crise ou de guerre. L’af­fi­chage de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump donne des ar­gu­ments à ceux qui veulent dé­fendre des in­ves­tis­se­ments pour une aug­men­ta­tion quan­ti­ta­tive et qua­li­ta­tive de l’ar­se­nal nu­cléaire dans leur propre pays, du fait de sa va­lo­ri­sa­tion de ces armes comme ga­rantes ul­times de la sé­cu­ri­té, de sa per­pé­tua­tion de l’illu­sion de contrôle par­fait et de l’ab­sence de re­con­nais­sance de l’éven­tua­li­té d’ac­ci­dents. Ce­pen­dant, le dé­sir de pro­li­fé­ra­tion, com­prise comme la pos­si­bi­li­té pour de nou­veaux pays de se do­ter d’armes nu­cléaires, ne va pas re­naître sou­dain à la suite de l’af­fir­ma­tion amé­ri­caine. D’une part, la mo­der­ni­sa­tion mas­sive de l’ar­se­nal nu­cléaire amé­ri­cain ain­si ré­af­fir­mée avait été amor­cée sous l’ad­mi­nis­tra­tion pré­cé­dente. D’autre part, le sou­hait de dé­ve­lop­per des sys­tèmes d’armes nu­cléaires n’est pas uni­ver­sel, loin de là. La plu­part des États n’ont ja­mais ten­té de se do­ter de ce type de sys­tèmes d’armes et un grand nombre a pré­fé­ré y re­non­cer, et pas par in­ca­pa­ci­té, comme le montrent les his­toires de la Suède et de l’afrique du Sud. On compte peu d’états pro­li­fé­rants après la guerre froide, même si la vio­la­tion par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump de l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien pour­rait re­lan­cer la nu­cléa­ri­sa­tion de l’iran, du moins à court terme, en rai­son de la stra­té­gie de né­go­cia­tion au bord du gouffre choi­sie par la Ré­pu­blique is­la­mique. L’iran me­nace ain­si de se re­ti­rer du TNP en jan­vier 2020 et d’en­ri­chir de l’ura­nium à hau­teur de 20 %. Ce­la vise no­tam­ment à pous­ser les Eu­ro­péens à re­prendre leurs achats de pé­trole ira­nien in­ter­rom­pus sous la pres­sion de Wa­shing­ton.

Quelles sont les prio­ri­tés de la po­li­tique nu­cléaire fran­çaise au Moyen-orient ?

   La France in­siste sur le risque de pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire dans la ré­gion qui se tra­duit par une ré­fé­rence ré­cur­rente à une pos­sible « course aux ar­me­ments nu­cléaires » dé­clen­chée par une nu­cléa­ri­sa­tion de l’iran. Cette sur­es­ti­ma­tion du risque pro­li­fé­rant s’ex­plique par la sur­re­pré­sen­ta­tion du prisme nu­cléaire dans l’ana­lyse fran­çaise des évo­lu­tions géo­po­li­tiques moyen-orien­tales. Il y a donc plus d’élé­ments de conti­nui­té que de rup­ture dans la stra­té­gie nu­cléaire dans la ré­gion. On ob­serve ain­si une grande conti­nui­té

dans la po­li­tique moyen-orien­tale de la pré­si­dence de Jacques Chi­rac (1995-2007) à celle d’em­ma­nuel Ma­cron (de­puis 2017), même s’il y a des nuances sur la ques­tion de l’al­liance avec les États-unis entre Jacques

Chi­rac et Nicolas Sar­ko­zy (2007-2012) par exemple. Mais les pré­si­dents fran­çais, de­puis le dé­but des an­nées 2000, par­tagent une vi­sion du nu­cléaire au Moyen-orient fon­dée sur leur croyance com­mune en la « ver­tu ra­tio­na­li­sante de l’atome » et du pou­voir de « sanc­tua­ri­sa­tion » de l’arme nu­cléaire.

Un autre axe de la doc­trine nu­cléaire fran­çaise est de sou­li­gner la na­ture par es­sence dé­sta­bi­li­sa­trice de la pro­li­fé­ra­tion alors que la dis­sua­sion nu­cléaire se­rait sta­bi­li­sa­trice et por­teuse de sé­cu­ri­té. Ces élé­ments sont fon­da­men­taux pour com­prendre l’idio­syn­cra­sie nu­cléaire fran­çaise (10).

Par exemple, la pos­sible nu­cléa­ri­sa­tion de l’iran est pré­sen­tée par le pré­sident Nicolas

Sar­ko­zy comme un choix ca­tas­tro­phique entre « la bombe ou le bom­bar­de­ment » de l’iran. Ce slo­gan de la « bombe ou le bom­bar­de­ment » sug­gère que seule l’op­tion mi­li­taire est per­ti­nente pour em­pê­cher l’iran de fran­chir le seuil nu­cléaire et de dé­ve­lop­per une ca­pa­ci­té nu­cléaire mi­li­taire. De même, cette vi­sion se fonde sur l’hy­po­thèse se­lon la­quelle seule l’ac­qui­si­tion d’armes nu­cléaires pour­rait pro­té­ger Té­hé­ran d’un bom­bar­de­ment de son ter­ri­toire. Il y a dans cette pers­pec­tive bien des angles morts et des pos­tu­lats non dé­mon­trés, que le cher­cheur doit mettre au jour.

Au cours des der­nières an­nées, vu de Pa­ris, il y a donc une in­sis­tance dis­pro­por­tion­née sur l’hy­po­thèse d’une pro­li­fé­ra­tion en cas­cade au Moyen-orient et, dans le même temps, une mi­ni­mi­sa­tion des risques liés au nu­cléaire ci­vil et au risque d’ac­ci­dents nu­cléaires et de guerre conven­tion­nelle. Il est donc clair qu’une étude de la doc­trine n’est pas suf­fi­sante pour com­prendre la po­li­tique nu­cléaire fran­çaise au Moyen-orient. Il faut éga­le­ment prendre en compte la fa­çon dont l’état fran­çais éva­lue les « me­naces nu­cléaires » dans la ré­gion. En­fin, il y a la ques­tion des moyens pour mettre en oeuvre la prio­ri­té fixée par l’état fran­çais, à sa­voir contrô­ler et mi­ni­mi­ser les risques de pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire. Sur ce point, on ob­serve des rup­tures dans la stra­té­gie fran­çaise de­puis la pré­si­dence Chi­rac. Pour le pré­sident Chi­rac, il s’agis­sait d’ob­te­nir un consen­sus in­ter­na­tio­nal et de n’uti­li­ser l’ou­til des sanc­tions éco­no­miques in­ter­na­tio­nales que dans le cadre onu­sien. Le pré­sident Sar­ko­zy semble, lui, pré­fé­rer si­non un bom­bar­de­ment de l’iran, du moins une uti­li­sa­tion des sanc­tions éco­no­miques uni­la­té­rales en­vi­sa­gées comme un ou­til ef­fi­cace pour évi­ter la nu­cléa­ri­sa­tion de l’iran. Cet ali­gne­ment de la France sur les po­si­tions néo­con­ser­va­trices amé­ri­caines à l’époque de Nicolas Sar­ko­zy entre néan­moins en contra­dic­tion avec la nou­velle po­li­tique ira­nienne des Étatsu­nis sous l’ad­mi­nis­tra­tion Ba­rack Oba­ma (2009-2017). Et la France va d’abord s’op­po­ser au com­pro­mis nu­cléaire du 14 juillet 2015 avant de de­ve­nir l’un des prin­ci­paux sou­tiens in­ter­na­tio­naux à cet ac­cord sous la pré­si­dence Ma­cron. Ces évo­lu­tions fran­çaises sont liées à la dé­pen­dance stra­té­gique de Pa­ris vis-à-vis de Wa­shing­ton, mais aus­si à la sur­re­pré­sen­ta­tion du fac­teur nu­cléaire dans la di­plo­ma­tie fran­çaise au Moyeno­rient au dé­tri­ment d’autres fac­teurs comme les Droits de l’homme ou les ques­tions en­vi­ron­ne­men­tales.

© Afp/in­dra­nil Mu­kher­jee

Ac­ti­viste an­ti­nu­cléaire à l’oc­ca­sion de la com­mé­mo­ra­tion de la tra­gé­die de Hi­ro­shi­ma en 1945, à Mum­bai (Inde), le 6 août 2014.

Les États-unis de Do­nald Trump n’adoptent pas la même po­li­tique sur la ques­tion nu­cléaire quand il s’agit de l’iran ou de la Co­rée du Nord (à droite, Kim Jong-un).

Au mu­sée mi­li­taire de Pé­kin, on peut voir le pre­mier mis­sile nu­cléaire de la Chine. La tech­no­lo­gie chi­noise cir­cule-t-elle au Moyen-orient ?

Mis­siles ira­niens, ex­po­sés par les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion dans une rue de Té­hé­ran, en sep­tembre 2019.

Avec les nou­velles sanc­tions amé­ri­caines, les Ira­niens – ici une rue de Té­hé­ran, en 2019 – sont les pre­mières vic­times des né­go­cia­tions sur le nu­cléaire.

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