Le mys­tère du tré­sor de l’anse Saint-Roch

Le 4 jan­vier 1970, lors des tra­vaux du port Vau­ban, des pièces sont re­cra­chées à la Gra­vette

Nice-Matin (Antibes / Juan-les-Pins) - - La Une - VINCENT BELLANGER vbel­lan­ger@ni­ce­ma­tin.fr

Du­rant la pé­riode es­ti­vale, un mar­di sur deux, la ré­dac­tion vous pro­pose une pe­tite vi­rée dans la mé­moire com­mune des An­ti­bois. Au dé­tour d’un jour où… tout a bas­cu­lé. Des drames, des anec­dotes, des his­toires qui forgent la ci­té.

Ce­la fait par­tie des his­toires an­ti­boises. De ces anec­dotes un peu folles que l’on en­tend en trin­quant ac­cou­dé au zinc du ca­fé. Et qui, au fil des stands du cours Mas­sé­na, s’am­pli­fient, s’in­ten­si­fient… Seule par­ti­cu­la­ri­té, lors­qu’on aborde le su­jet du tré­sor de l’anse Saint-Roch, beau­coup se taisent. Ils gardent le se­cret – et les pièces ré­col­tées – chez eux, en sé­cu­ri­té, der­rière les rem­parts. Des pièces de bronze ro­maine ? « Bien sûr, j’en ai une à la mai­son », peut-on en­tendre avant de chas­ser le su­jet d’un re­vers de manche dès que l’on parle d’or. « Ah, non... par contre, je connais quel­qu’un, dont je tai­rais le nom, qui lui a… » Parce que le tré­sor de l’anse SaintRoch, c’est un peu ça. Une pin­cée de ma­gie avec des pièces sor­ties de mer qui tombent du ciel. Des au­to­ri­tés dé­pas­sées. Et des cen­taines de ba­dauds qui en­va­hissent la plage pour ra­mas­ser le tré­sor. Des col­lec­tion­neurs à l’af­fût de la bonne af­faire. Et en­core, au­jourd’hui, per­sonne n’est ca­pable de dire à com­bien se chiffre le bu­tin. Mais tous le re­con­naissent : c’est le plus gros tré­sor dé­cou­vert à An­tibes. Et un des plus gros gâ­chis de l’His­toire. 4 fé­vrier 1970. En fin de ma­ti­née, Mau­rice Mo­re­na, tout juste 15 ans, des­cend au pied de son im­meuble, avenue Phi­lippe-Ro­chat. Dans la cour, des tré­teaux viennent d’être dé­pliés par son voi­sin. Sur la table de for­tune, trois tas de pièces : pe­tites, moyennes et grandes. Un bu­tin que l’homme a ra­mas­sé dans son… ba­teau. Si, si, pro­mis. Pelles mé­ca­niques, ex­ca­va­trices, bull­do­zers et autres bé­ton­neuses oeuvrent de­puis plu­sieurs mois pour amé­na­ger le port Vau­ban. Ce n’est donc pas la pre­mière fois que l’on trouve des ob­jets re­mon­tés à la sur­face – gé­né­ra­le­ment des am­phores, des bols, des vases… Mais ja­mais au­tant de pièces de mon­naie. Parce que Mau­rice, ce ma­tin-là, sur la table, il en a vu pas­ser. Cu­rieux, l’ado­les­cent, ne se fait pas prier. Il en­file sa par­ka bleu ma­rine et file di­rec­tion la Gra­vette. Ils sont dé­jà nom­breux à en prendre le che­min. C’est d’ailleurs en al­lant cher­cher une part de soc­ca au mar­ché que le père de Jean-Pierre Ma­cri a, lui aus­si, ap­pris la nou­velle. Comme tou­jours, à l’in­té­rieur des rem­parts, la ru­meur ali­mente les conver­sa­tions et fait le tour des foyers : la “su­ceuse” a dé­ver­sé très tôt le ma­tin des pièces pro­ve­nant d’un ba­teau es­pa­gnol du XVIIe siècle. « A notre ar­ri­vée à 7 heures la plu­part des pièces avaient dis­pa­ru », ra­conte dans un de ses rap­ports le res­pon­sable des re­cherches ar­chéo­lo­giques, J.H. Clergues. «On ré­colte quand même bou­lets de 8, chaînes, clous en bronze, poi­gnée d’épée à fils d’ar­gent de Phi­lippe IV d’Es­pagne, frap­pées au Mexique en 1638. » Des siècles ac­cu­mu­lés au fond de l’eau re­cra­chés au mi­lieu du sable gris et de la vase noi­râtre. Les agents des ser­vices tech­niques dressent une clô­ture afin de pro­té­ger le site. Deux pauvres bar­rières pas at­ta­chées et per­sonne pour sur­veiller… « Entre mi­di et une heure, ils cou­paient les pompes et les gens des­cen­daient tri­fouiller, ob­servent Mau­rice et Jean-Pierre. On ne trou­vait pas les pièces comme ça, il fal­lait creu­ser et cher­cher. Mais en l’es­pace d’une de­mi-heure, un ami a ré­cu­pé­ré une soixan­taine d’exem­plaires. On était des cen­taines de per­sonnes ! Les gens se bat­taient même par­fois. Cer­tains y al­laient même la nuit avec la lampe torche. » Et ils n’ont pas tort. Puisque la dé­va­seuse qui vient d’être dé­pla­cée de l’autre cô­té de la Gra­vette re­crache un se­cond tré­sor. Une im­por­tante quan­ti­té de pièces de mon­naies ro­maines du IVe siècle est à son tour ré­pan­due dans la vase. « À la suite d’une mau­vaise co­or­di­na­tion des ser­vices de l’en­tre­prise… avec les mu­sées ar­chéo­lo­giques, les pilleurs étaient ar­ri­vés les pre­miers », conclut une nou­velle fois dans un de ses livres J.H.Clergues. Qui va ten­ter de ré­cu­pé­rer avec une équipe de bé­né­voles ce qu’il peut en réa­li­sant des tran­chés. « On ne peut pas ap­pe­ler ça une fouille scien­ti­fique, sou­rit JeanPierre Ma­cri. Je pas­sais des heures à les re­gar­der. J’étais pas­sion­né. Ils avaient trois ou quatre tran­chées. Il y avait une ving­taine de per­sonnes en­vi­ron. Ils sor­taient les mon­naies et ils se les met­taient dans les poches. » À l’époque, il n’y a pas In­ter­net, ni de ré­seaux so­ciaux. Pour­tant en l’es­pace d’une de­mi-jour­née, des nu­mis­mates dé­barquent. Un mar­ché anar­chique mais struc­tu­ré se met en place. Les pièces se vendent sous le man­teau. « On n’en a ja­mais trou­vé au­tant ! Ja­mais, as­sure Mau­rice Mo­re­na. Une se­maine, deux se­maines, les gens cher­chaient en­core. » Of­fi­ciel­le­ment, on parle de 15 000 pièces (cer­tains évoquent un tré­sor dix fois plus im­por­tant…). De bronze et d’ar­gent. Pra­ti­que­ment toutes des mon­naies de Cons­tan­tin 1er ou en­core de Phi­lippe IV. Une (in­fime) par­tie est vi­sible au mu­sée d’ar­chéo­lo­gie au sein du bas­tion Saint-An­dré. Des bi­joux ont aus­si été trou­vés. Et des pièces en or ? Cer­tai­ne­ment. « Un Amé­ri­cain, pas­sion­né d’his­toire, ra­conte qu’il en a ache­té huit. De 2500 à 4000 francs l’uni­té .» De quoi en­tre­te­nir la lé­gende en­core de nom­breuses an­nées. Mais pas as­sez pour s’of­frir un stu­dio, ni as­sez pour de­ve­nir riche, comme on peut l’en­tendre. Quoi que… Car à dé­faut d’avoir en­ri­chi notre pa­tri­moine, au­tant en­tre­te­nir le mythe du tré­sor de l’anse SaintRoch ? Et qui sait un jour, ces pièces fe­ront-elles peut-être de nou­veau leur ap­pa­ri­tion ?

Sur place, la mon­naie a dis­pa­ru ” Les pièces se vendent dans la rue ”

(Re­pro DR)

Des cen­taines d’An­ti­bois ont en­va­hi la plage de la Gra­vette : la dé­va­seuse vient de re­cra­cher des pièces de mon­naie.

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