La ci­vi­li­sa­tion Moya

Pa­trick Moya L’ar­tiste sort un li­vret sur ses ani­maux fé­tiches et pré­pare, pour dé­cembre, une grande ré­tros­pec­tive à la ga­le­rie Lym­pia. Nou­velles dé­cli­nai­sons sur son ob­ses­sion du moi

Nice-Matin (Cagnes / Vence / Saint-Laurent / Carros) - - Nice - CH­RIS­TINE RINAUDO cri­nau­do@ni­ce­ma­tin.fr

Ba­roque bric-à-brac dans une villa sur­an­née de Nice. Fi­gu­rines, toiles, bons­hommes en chif­fon, masques, pe­luches, clas­seurs, bou­quins, tubes de pein­ture… Dans chaque pièce, dans l’ate­lier, dans le jar­din, tout ou presque vibre à la gloire de Moya. Par­lez-moi d’moi. Le voi­ci le plas­ti­cien, per­for­meur, ar­tiste nu­mé­rique. En che­mise aux lo­gos Moya. Des fringues à son nom. Moi, Moya.

«C’est un peu char­gé ici», ad­met l’homme aus­si ac­cueillant que drôle, di­sert, gé­né­reux et pa­ra­doxa­le­ment, mo­deste. «Un bor­dé­lique ar­tis­tique, qui sait aus­si ré­flé­chir sur le vir­tuel, connaît par­fai­te­ment l’art contem­po­rain, sait tout faire», ajoute Mi­chel Bou­nous. Le res­pon­sable des édi­tions Baie des anges vient de pu­blier Les Ani­maux du Moya Land, se­cond li­vret de la col­lec­tion L’En­cy­clo­pé­die du Moya Land (15 eu­ros). Un pe­tit ou­vrage grouillant des bes­tioles fé­tiches de Moya : bre­bis Dol­ly, âne, singe, élé­phant, chat… « Que du vi­suel pour les collectionneurs de Moya. » Des ama­teurs qui re­trou­ve­ront leur idole, à par­tir du 19 dé­cembre pour

Le cas Moya, grande ré­tros­pec­tive or­ga­ni­sée à la ga­le­rie Lym­pia. L’an­cien bagne du port de Nice pour un homme en to­tale li­ber­té lui per­met­tant d’être en même temps clas­sique, fan­tasque, abs­trait, fi­gu­ra­tif, réel, fic­tif, nar­cisse, al­truiste. Il a dit ja­dis : « Le seul mes­sage que j’ai à faire pas­ser, c’est moi. Je suis le mé­dium. Dans la té­lé­vi­sion en di­rect, le vrai mé­dium c’est l’homme. » Moya, l’ob­ser­va­teur ob­ser­vé, vi­vant dans son oeuvre, va­lide.

«En ar­ri­vant à la villa Ar­son, j’ai vou­lu tou­cher à l’art contem­po­rain. À l’époque, dans les an­nées soixante-dix, le vrai mé­dium, c’était la té­lé­vi­sion, trans­met­tant en di­rect, d’un point à un autre. Dans ce cas, il n’y au­rait plus d’his­toire de l’art, plus d’art. Le seul moyen de res­ter ar­tiste? Être à l’in­té­rieur, être la créa­ture se confon­dant avec le créa­teur. » Ego sur­di­men­sion­né. Ar­gu­men­té. « Dé­jà en­fant, j’étais connu. Mon père, qui ven­dait des lé­gumes à Troyes, m’ex­po­sait dans la vi­trine, où je jouais. » Autre genre d’ex­hi­bi­tion, plus tard, à la villa Ar­son : « J’ai po­sé comme mo­dèle du­rant dix ans. Je dis­tri­buais des in­vi­ta­tions pour qu’on vienne me voir nu. En­core la créa­ture… »

La ma­rion­nette li­bé­rée

Sur­en­chère mar­quante: à 15 ans, lors­qu’il ar­rive sur la Côte d’Azur, il change de nom. Ses pa­rents se ma­rient. « J’ai pris le nom de mon père, d’ori­gine es­pa­gnole comme ma mère. Il faut sans doute creu­ser là-de­dans. La seule chose qui reste à l’ar­tiste, c’est le nom. J’avais pré­vu que le co­py­right al­lait tom­ber. L’unique moyen pour l’ar­tiste de si­gner, c’est d’être au centre. »

Au centre de chaque ta­bleau. Avec un au­to­por­trait à la ma­nière d’un Pi­noc­chio chauve, à lu­nettes et au nez al­lon­gé. Res­sem­blance vou­lue. À des­sein : « Pi­noc­chio est une créa­ture in­ani­mée de­ve­nue hu­maine, qui dé­passe son créa­teur une fois qu’on lui coupe les fi­celles. C’est aus­si l’his­toire de mes ava­tars, pré­sents dans mon site vir­tuel. Des ma­rion­nettes qui se sont li­bé­rées. » Le thème du mi­roir fran­chi en ra­joute une couche. C’est le pré­sen­ta­teur de té­lé qui tra­verse l’écran pour re­gar­der le té­lé­spec­ta­teur en face. « Tou­jours l’idée d’en­trée de l’image, qui en­traîne celle du Mi­ni­tel, de l’or­di­na­teur nous per­met­tant de faire notre propre té­lé. En créant, il y a dix ans, un se­rious game au coeur de l’art, c’était un peu ça. Grâce à cet uni­vers, je ren­contre des gens. On peut y vi­si­ter toutes mes ex­po­si­tions, ma mai­son. J’y donne par­fois des in­ter­views à des étu­diants étran­gers pré­pa­rant leur thèse, j’y or­ga­nise des vi­sites gui­dées. Le jour, où j’ai mis le pied là-de­dans, je me suis in­tro­duit dans une oeuvre. Je ne cherche pas à ce qu’elle soit in­té­res­sante. Je veux juste vivre dans l’image. » Et toc ! Presque, presque, il ti­re­rait la langue comme sa ri­bam­belle d’ani­maux faus­se­ment naïfs, es­piègles, co­quins, people. « Je fi­nis par être ja­loux de la bre­bis Dol­ly tel­le­ment elle prend de la place. » Oui, il aime la re­con­nais­sance: « Je la cherche tou­jours. Peut-être parce que je suis res­té en pen­sion et que je ne pou­vais voir la té­lé. Je la re­gar­dais en ren­trant à la mai­son. Elle fut pour moi un mo­ment de li­ber­té. Je ne l’ai ja­mais vé­cue comme un élé­ment d’op­pres­sion. »

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