« Si j’es­sayais d’être par­fait, je n’y par­vien­drais pas... »

Pe­dro Co­quenão, alias Ba­ti­da, ouvre la sai­son Im­mer­sion au théâtre An­théa de­main. Avec un mé­lange de mu­siques tra­di­tion­nelles et élec­tro il offre un show in­édit

Nice-Matin (Grasse / Pays Grassois) - - Antibes-juan-les-pins - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JÉ­RÉ­MY TOMATIS jto­ma­tis@ni­ce­ma­tin.fr

Pour sa pre­mière soi­rée Im­mer­sion de la sai­son, An­téa offre au pu­blic an­ti­bois un vé­ri­table ar­tiste dans l’âme. Pe­dro Co­quenão, alias Ba­ti­da, est un DJ is­su de la nou­velle scène in­ter­na­tio­nale. Né en An­go­la, il a très vite dû fuir la guerre ci­vile et se ré­fu­gier avec sa fa­mille à Lis­bonne, au Por­tu­gal. Il vient ain­si avec ses ori­gines mul­tiples et im­pose une iden­ti­té mu­si­cale forte, mé­lange sub­tile de tra­di­tions et d’élec­tro.

Comment dé­fi­nis­sez-vous votre mu­sique ? Au mo­ment où je vous parle, je suis as­sis de­vant de vieux vi­nyles. Je me de­man­dais jus­te­ment les­quels je pré­fé­re­rais écou­ter… Beau­coup d’entre eux sont des clas­siques comme Su­per­fly de Cur­tis May­field, Mar­vin Gaye… Des chan­sons que tout le monde adore. Mais ce­lui que j’ai fi­na­le­ment mis est à la fois funk, jazz, pop-rock, d’un groupe de mu­sique por­tu­gaise des an­nées quatre-vingt que j’écou­tais beau­coup quand j’étais en­fant. Mais j’écoute aus­si des titres des an­nées quatre-vingt-dix ain­si que de vieilles mu­siques afri­caines avec ma fa­mille. Au fi­nal, ma mu­sique ne res­semble pas à tout ce que j’ai pu écou­ter dans ma jeu­nesse.

Votre mu­sique est ber­cée de dif­fé­rentes iden­ti­tés… Les gens iden­ti­fient le style par rap­port aux idées re­çues. Par exemple, cer­tains pensent qu’un Afri­cain de­vrait

‘‘ tou­jours sou­rire et dan­ser. Je suis afri­cain mais je ne suis pas tout le temps en train de sou­rire et de dan­ser. Suis-je suf­fi­sam­ment afri­cain alors ? Je pense que cha­cun a sa propre iden­ti­té. Et cha­cun a ses propres ori­gines. Par exemple, quand j’ai com­men­cé à mixer, je vou­lais tou­jours faire plai­sir au pu­blic, et ain­si faire dan­ser les gens. Mais j’ai chan­gé ma ma­nière de jouer. Le but n’est plus de faire ce que veulent les gens de par­ta­ger quelque chose de plus per­son­nel avec eux. Ce n’est pas né­ces­sai­re­ment un exer­cice égo­cen­trique car c’est tou­jours une ma­nière de se réunir. Le DJ, se­lon moi, par­tage avec son pu­blic et ne joue pas seule­ment pour le plai­sir de ce pu­blic. Et cha­cun a sa propre iden­ti­té. La mienne est sim­ple­ment un mé­lange d’in­fluences qui font qu’elle est unique.

Ba­ti­da est votre per­son­nage de scène. Êtes-vous dif­fé­rents ? J’ai uti­li­sé d’autres noms dans le pas­sé. Mais je mé­lange sou­vent beau­coup ce que je fais avec ce que je suis. Je ne sé­pare pas vrai­ment ces deux as­pects. Je de­vrais peut-être, parce que ce­la peut de­ve­nir mal­sain. J’es­père que ce que je fais est une pro­jec­tion de ce que je suis et j’es­père même que c’est mieux que ce que je suis.

Donc vous êtes Ba­ti­da ? J’es­saie de re­trans­crire ma per­son­na­li­té dans ce que je fais. Tout est évi­dem­ment ba­sé sur mon ex­pé­rience per­son­nelle et sur ce que je veux par­ta­ger. Ba­ti­da est un nom que j’uti­lise pour le tra­vail que je réa­lise de­puis  ans. Tout ce temps, j’ai ten­té de créer des liens entre l’An­go­la et le Por­tu­gal. Je suis né en An­go­la. On a vé­cu une longue guerre ci­vile qui ne s’est ter­mi­née qu’au dé­but des an­nées deux mille. Et de nom­breuses choses ont dis­pa­ru. Des fa­milles se sont per­dues de vue… Des styles de mu­sique et de danse des an­nées soixante et soixante-dix aus­si ont dis­pa­ru un temps. Je n’étais pas né dans les an­nées soixante, mais j’ai gran­di en écou­tant ces sons. Ils m’ins­pirent et me mo­tivent tel­le­ment… Je pense que tout ça a énor­mé­ment contri­bué à l’iden­ti­té de l’An­go­la au­jourd’hui. Et j’ai donc res­sen­ti qu’il y avait un be­soin de re­lier l’An­go­la du dé­but des an­nées deux mille avec cette mu­sique. Ma pre­mière in­ten­tion, en créant Ba­ti­da, était de re­lier ces deux pé­riodes.

Quelle est la si­gni­fi­ca­tion de ce bi­don d’huile que vous trim­bal­lez sans ar­rêt ? C’est une

‘‘ ma­nière d’ex­pli­quer ce que je fais. Si vous connais­sez un peu l’art afri­cain, sur­tout l’art su­da­fri­cain, beau­coup de bi­dons comme ce­lui-ci sont uti­li­sés pour dif­fé­rentes choses, car c’est à peu près tout ce qu’il y a. En An­go­la, nous sommes en­tou­rés d’ob­jets qui pro­viennent de l’in­dus­trie pé­tro­lière. Mal­heu­reu­se­ment c’est quelque chose que l’Afrique a beau­coup. Je l’uti­lise comme un sam­pler (), avec des sons de gui­tare des an­nées soixante et soixante-dix par exemple. Et c’est un moyen de vi­sua­li­ser ce que je joue. Plu­tôt que d’être sim­ple­ment le mec qui joue der­rière de grosses ma­chines… C’est le meilleur moyen de re­pré­sen­ter ce que je fais. C’est un mé­lange de vieux et de neuf. C’est un ob­jet qui me dé­fi­nit mieux que ce que je peux le faire moi-même.

Existe-t-il en­core un fos­sé entre la mu­sique tra­di­tion­nelle et la mu­sique élec­tro ? Je ne sais pas s’il existe en­core mais il n’a ja­mais été im­mense. Il suf­fit de tendre l’oreille pour trou­ver des liens. À un mo­ment, dans l’his­toire de la mu­sique, des gens ont com­men­cé à faire de la mu­sique élec­tro. Ils ont es­sayé de dire qu’ils fai­saient quelque chose de nou­veau, de mo­derne. Mais je pense que l’es­sen­tiel de ce que nous fai­sons vient du pas­sé. Donc même si j’uti­lise une boîte à rythme, ce que je vais pro­gram­mer se­ra pro­ba­ble­ment ba­sé sur quelque chose que j’ai dé­jà en­ten­du. Je pense que ces connexions sont évi­dentes si l’on est ou­vert, si l’on prend le temps de les en­tendre. On as­semble juste dif­fé­rem­ment par la suite. Pour re­ve­nir à la ques­tion, les choses ont chan­gé. En tout cas je l’es­père. Les nou­veaux pro­duc­teurs du monde en­tier uti­lisent des so­no­ri­tés que l’on ap­pelle tra­di­tion­nelles. C’est très fort et ca­rac­té­ris­tique des pro­duc­teurs à Londres, à Ber­lin, à Pa­ris… Si ce fos­sé a exis­té, ce­la a ten­dance à être com­blé par les nou­velles gé­né­ra­tions. Et c’est très utile pour la so­cié­té je pense. On a be­soin de construire plus de ponts et moins de murs.

Pou­vez-vous nous par­ler de votre per­for­mance de de­main ? On me de­mande sou­vent de faire des « DJ sets » (). Et je n’ai rien contre ça. Je l’ai beau­coup fait quand j’avais  ans. C’est comme ça que j’ai com­men­cé, en ani­mant des soi­rées. Mais main­te­nant je pré­fère es­sayer de faire des choses dif­fé­rentes. Donc quand on me de­mande de faire des « DJ sets », j’im­pose mes condi­tions pour que ce soit spé­cial. Par exemple, à An­tibes, je vais jouer dans une grande boîte noire. Donc c’est un en­droit où l’on peut faire plein de choses. Ce n’est pas une pièce rem­plie d’in­for­ma­tions. Chaque élé­ment que je vais ajou­ter au­ra son im­por­tance. C’est comme une toile vierge sur la­quelle je peux peindre ce que je veux. Ça m’at­tire pour dé­ve­lop­per quelque chose qui ne se­ra pas seule­ment un « DJ set », avec moi au mi­lieu et les gens qui m’ap­plau­dissent. Je pré­fère que les gens viennent et que l’on fasse la fête en­semble. Et parce que je ne sais pas faire un « DJ set » par­fait, sur­tout au­jourd’hui avec tous ces su­pers DJ très beaux et très mas­cu­lins… Je ne peux pas ré­pondre à toutes ces at­tentes. C’est pour­quoi sa­me­di je fe­rai un « Al­most per­fect DJ set ». Si j’es­sayais d’être par­fait, je n’y par­vien­drais pas. Donc sa­me­di je fe­rai quelque chose de presque par­fait. Le but est sim­ple­ment que les gens s’amusent, dansent… et rentrent à la mai­son avec une éner­gie dif­fé­rente de celle qu’ils avaient en ve­nant.

1. Un sam­pler est un ins­tru­ment de mu­sique élec­tro­nique qui per­met de re­pro­duire des échan­tillons de sons. 2. Un DJ set est le nom que l’on donne à la per­for­mance d’un DJ, lors d’une soi­rée.

Ba­ti­da, qui se pro­duit sa­me­di à An­téa, pro­pose une mu­sique qui mé­lange les so­no­ri­tés, entre per­cus­sions afri­caines en­dia­blées et mu­sique élec­tro. (Pho­to DR)

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