Bou­vier-Mul­ler: « Je suis triste de ce dé­cro­chage fi­nan­cier »

Nice-Matin (Menton) - - Nice -

Après 10 ans pas­sés à la tête du CHU de Nice, Em­ma­nuel Bou­vierMul­ler s’en va. Le di­rec­teur-gé­né­ral prend sa re­traite au 1er août. Il part dans des condi­tions com­pli­quées, dou­lou­reuses. «Une tem­pête». Mais il ne se dé­robe pas. D’ici à ce que son suc­ces­seur (dont le nom n’est pas en­core connu) ar­rive, il reste aux ma­nettes de l’hô­pi­tal: «le ca­pi­taine», c’est lui.

Quel est l’état des comptes duCHU? La si­tua­tion fi­nan­cière est très dé­fa­vo­rable. Après un dé­fi­cit de  mil­lions d’eu­ros en , on avait réus­si, avec de grosses dif­fi­cul­tés, à re­ve­nir à l’équi­libre sur l’exer­cice de , avec un solde po­si­tif de  eu­ros. En , on a ac­cu­sé une perte de ,  mil­lions. En , une perte de  mil­lions. Il faut re­mettre en pers­pec­tive: le dé­fi­cit de l’an­née ne re­pré­sente que , % du bud­get de  mil­lions. C’est comme si sur un sa­laire de  eu­ros vous aviez un dé­fi­cit de  eu­ros. Pour au­tant, la si­tua­tion est très dé­gra­dée. De­puis , le dé­fi­cit cu­mu­lé s’élève à  mil­lions d’eu­ros.

C’est grave? Oui: au­jourd’hui, nous n’avons pas la pos­si­bi­li­té de mettre des sous de cô­té pour nos in­ves­tis­se­ments.

La tranche  de l’hô­pi­tal Pas­teur  et le pôle mère-en­fant sont-ils au point mort? Les pro­jets ne sont pas à l’ar­rêt mais dès lors que vous n’avez pas d’ar­gent, tous vos tra­vaux sont sou­mis à une nou­velle va­li­da­tion. La tranche  de Pas­teur  a coû­té  mil­lions. La tranche , c’est une cen­taine de mil­lions.

Comment en est-on ar­ri­vé là? Quand l’as­su­rance-ma­la­die nous donne  eu­ros, on en dé­pense … A Nice, il y a des ex­pli­ca­tions conjonc­tu­relles: on vient d’ou­vrir un gros hô­pi­tal, c’est beau­coup de frais. Pour exemple, le contrat de main­te­nance pour le nou­veau bâ­ti­ment, c’est un sur­coût de  mil­lions quand Saint-Roch ne nous coû­tait presque rien. Sur les  mil­lions d’eu­ros de dé­fi­cit en ,  sont liés à Pas­teur , un hô­pi­tal qui nous coûte très cher. L’an­née der­nière, on a payé pas moins de , mil­lion de dé­mé­na­ge­ment: j’ai créé  em­plois pé­rennes et  non­pé­rennes. Il y a aus­si des élé­ments sur les­quels nous n’avons pas prise. En , l’as­su­ran­ce­ma­la­die a bais­sé de  mil­lions d’eu­ros sa do­ta­tion au CHU. Les dé­penses du per­son­nel prin­ci­pa­le­ment mé­di­cal se sont ac­crues: les gardes et as­treintes ont été mo­di­fiées; on ac­cueille plus d’in­ternes car les pro­mo­tions sont plus im­por­tantes.

Et l’ac­ti­vi­té? L’ac­ti­vi­té n’est pas au ren­dez-vous, le taux d’oc­cu­pa­tion des lits est de  % quand il fau­drait qu’il soit de  à  %. Nos cal­culs ont été biai­sés par le vi­rage am­bu­la­toire, quelque chose que nous n’avions pas suf­fi­sam­ment an­ti­ci­pé, un pro­ces­sus hy­per com­plexe qui doit chan­ger nos mé­thodes de soins. Il y a plus de ma­lades qui viennent le ma­tin et re­partent le soir et qui n’ont pas be­soin de lits d’hos­pi­ta­li­sa­tion

Vous avez fait des er­reurs? Je ne di­rais pas qu’on s’est trom­pés mais on a conçu un hô­pi­tal avec des hy­po­thèses qui ne se sont pas toute avé­rées. Per­sonne n’est Ma­dame Ir­ma…

La vente de Saint-Roch au­rait pu sau­ver les meubles… Dès , j’ai an­ti­ci­pé et de­man­dé une éva­lua­tion de Saint-Roch:  mil­lions se­lon la mis­sion in­ter­mi­nis­té­rielle. Dès le dé­mé­na­ge­ment, j’ai en­ta­mé les dis­cus­sions avec le maire. C’est nor­mal que ce soit long. Ce type de bâ­ti­ment ne se vend pas comme ça.

Le contrat de re­tour à l’équi­libre fi­nan­cier per­met­tra-t-il de re­dres­ser la barre ? Il faut que l’éta­blis­se­ment montre qu’il est ca­pable de créer une tra­jec­toire pour re­mon­ter la pente. Je n’ima­gine pas ne pas y ar­ri­ver. Je ne se­rai bien­tôt plus là mais la per­sonne phy­sique n’a pas d’im­por­tance: j’au­rai un suc­ces­seur.

Ça pas­se­ra par des me­sures dras­tiques? Il faut adap­ter la struc­ture aux be­soins. Ré­duire le train de vie. Sor­tir des po­si­tions an­ciennes, me­ner une ré­flexion sur les ca­pa­ci­tés. Mais ces pistes, je les ré­serve à la di­rec­tion gé­né­rale de l’offre de soins (DGOS ).

Y au­ra-t-il des consé­quences sur le per­son­nel? Il y a  sa­la­riés au CHU. Oui, je On s’est bat­tus fort et là on est rat­tra­pés… Je sens le dé­cou­ra­ge­ment. Je sens de la co­lère aus­si. Mais chaque fois que ça tangue, il y a de la grogne. Quand on est dans la tem­pête, il y a un type sur la pas­se­relle, le ca­pi­taine, qui ne fait pas dans la den­telle. Ma mis­sion, c’est de ne pas lais­ser le ba­teau s’échouer sur un écueil.

Dans quel état d’es­prit, quit­tez­vous le CHU de Nice? Je pars dans un état d’es­prit nour­ri par toute ma vie hos­pi­ta­lière qui est longue: j’ai  ans. Je me dis que j’ai bien ser­vi notre ser­vice pu­blic que j’aime. Sur le CHU de Nice, je suis fier que la com­mu­nau­té hos­pi­ta­lière ait pu re­dres­ser la barre de  à , où on a re­trou­vé l’équi­libre. Je suis content pour les Ni­çoises et les Ni­çois qu’ils aient un bel hô­pi­tal, un centre Alz­hei­mer, l’ins­ti­tut de la Face et du cou. Je suis triste de ce dé­cro­chage fi­nan­cier que nous connais­sons. C’est une si­tua­tion de ten­sion consi­dé­rable. Mais dès lors qu’on est en res­pon­sa­bi­li­té, il faut te­nir…

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